L ECOLIER
E père d'Augustin^ ignorant le vrai Dieu et la vie éternelle, rêvait pour son fils un avenir brillant. Il Vaimait^ et le voulant heureux, il lui souhaitait les honneurs, les biens, la fortuite. Son unique préoccupation fut de faire de lui un lettré, un savant ; quil fût chaste^ honnête, craignant Dieu, peu lui iîiiportait.
Il y avait alors une école asse^ florissante à Madaure, petite ville située à six lieues de Thagaste, et qu'on nomme aujourdliui Madaourouche. Les maîtres auxquels fut confié V enfant étaient , eux aussi, très indifférents à la vertu, capables d'instruire, 7nais non d'élever, c'est-à-dire qu'ils donnaient un enseignement tout profane, sans le contre-poids des leçons de l'Evangile.
Cependant Dieu n'abandonna pas Augustin. Des hommes de prière lui apprirent à converser avec le
ciel. Sa pieuse mèi-e, après Vavoir fait mettre^ dès Venfance, au l'ang des catéchumènes, retardait son baptême^ suivant Vusage, ou plutôt l'abus de ce temps-là.
Mais sa sollicitude l'accompagnait loin de la maison pate?'nelle, et grandissait avec les périls qui le menaçaient.
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ODiEU, mon Dieu, e]uelles misères, quelles déceptions j'ai subies à cet âge, où bien vivre, me disait-on, consiste pour l'entant à s'instruire docilement des moyens de faire fortune dans le monde et d'exceller dans l'art des beaux parleurs, qui conduit aux honneurs et aux fausses richesses ! On me livra à l'école pour y apprendre les lettres; j'avais le malheur d'en ignorer l'utilité, et cependant, si j'étais paresseux, j'étais battu. Ce châtiment avait l'approbation de ceux qui, m'ayant précédé dans la vie, m'avaient préparé ce chemin d'angoisses, par lequel il nous faut passer, surcroît de travail et de douleur pour les fils d'Adam 1
Mais je rencontrai, Seigneur, des hommes qui vous priaient, et j'appris d'eux à sentir, dans la mesure de ma faiblesse, que vous êtes Quelqu'un de grand qui pouvez, même sans apparaître à nos sens, nous entendre et nous secourir. Enfant, je commençai donc à vous implorer comme mon secours et mon refuge, et c'est en vous invoquant que je déliai ma langue; je vous demandais, tout petit, avec une grande ardeur, de n'être pas battu à l'école. Et quand pour mon bien vous ne m'exauciez pas, mes maîtres,
mes parents eux-mêmes, si éloignés de me vouloir aucun mal, se riaient de mes férules, mon grand, mon redoutable mal d'alors!
JE ne manquais, Seigneur, ni de mémoire, ni d'esprit; votre bonté m'en avait assez départi pour cet âge ; mais je me plaisais à jouer, faute dont me châtiaient ceux qui s'en rendaient bien autrement coupables. Les bagatelles chez les hommes faits sont des affaires; chez les enfants, ce sont desjeux qu'onpunit; et nul n'a pitié de tous ces enfants, grands et petits !
Un arbitre équitable pourrait-il cependant approuver qu'un enfant fût châtié pour se laisser détourner par le jeu de paume d'une étude qui sera pour lui plus tard un jeu moins innocent ? Et que faisait donc celui qui me battait? Vaincu par un collègue dans une misérable dispute, il en éprouvait plus de rage et de jalousie que moi-même quand je perdais une partie de paume (i).
Et néanmoins, Seigneur mon Dieu, créateur et ordonnateur de tout ce qui est dans la nature, hormis le péché que vous faites seulement servir à
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vos desseins, je péchais, en désobéissant à mes parents et à mes maîtres; car j'aurais pu par la suite faire un bon usage de ces leçons, quelle que fût lïntention de ceux qui me les imposaient.
Cen^étaitpasunchoixmeilleurqui me rendait indocile, mais Parnour du jeu; j'aimais les luttes etTorgueil de la victoire (i),les récits fabuleux qui, chatouillant vivement mon oreille, excitaient en moi les démangeaisons de la curiosité; celle-ci, débordant par les yeux, me poussait aux spectacles et aux jeux où se plaisent les hommes faits. Et que désirent , pour leurs enfants, les magistrats qui président à ces jeux, sinon la survivance de leur charge et de ce vain privilège ? Cependant ils veulent qu'on punisse leurs tils si le jeu les détourne des études, qui , de leur aveu , peuvent les conduire à ce frivole honneur.
Voyez tout cela, Seigneur, avec miséricorde; sauvez-nous, nous qui vous invoquons ; sauvez aussi ceux qui ne vous invoquent pas encore, afin qu'ils vous invoquent et soient sauvés'(2) î
(i) Saint Augustin raconte ailleurs que, dans son enfance, il était passionné pour la chasse aux oiseaux et s'y livrait au prix de courses longues et pénibles, dont, un peu plus tard, les études sédentaires le rendirent incapable. (De quantitate animœ, c. xxi, 36.)
i6 La Jeunesse de saint Augustin.