‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 23 sur 30 · LE JARDIN · texte numérisé non relu

LE JARDIN

Q E dernier combat fut le plus acharné. Ce fut une S07'te (T agonie^ qui eut pour théâtre^ comme la divine agonie du Sauveur, la solitude d'un jardin.

C'était vers la fin du mois d'août^ ou au commencementde septembre, Van de Jésus-Christ 386, — date mémorable dans les glorieuses annales de V Eglise. De longues heures s'étaient passées à converser avec Potitianus ; le soir approchait . Augustin courut se cacher, avec son inséparable Alypius, au fond d'un petit jardin attenant à sa maison^ et se laissa tomber sous un figuier^ terrassé par la grâce divine., comme autrefois Paul sur la route de Damas. Il pleurait^ il sanglotait^ quand, tout à coup, une voix céleste^ semblable à une douce voix d'enfant ou de jeune fille., modula ces mots chantés comme un refrain : Toile, lege ! Toile, lege !

// prit le livre de saint Paul, il lut un verset de VE pitre aux Romains... Ce fut tout. Celui qui d'une parole a créé la lumière et tiré du néant l'univers, d'une parole venait de convertir Augustin, et de faire de lui un homme nouveau.

Mais pourquoi commenter ce récit admirable qu'on ne peut lire sans pleurer? C'est le cœur qui doit méditer en silence ces pages touchantes, les plus belles peut-être de toutes celles qui furent jamais écîHtes sous la dictée du repentir , de la reconnaissance et de V amour.

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PENDANT cette rixe domestique si violente, où je poursuivais mon âme dans son plus intime réduit, le visage troublé comme l'esprit, je cours à Alypius et je m'écrie : « Qu'attendons-nous? Qu'est ceci? N'as-tu pas entendu? Les ignorants se lèvent, et prennent le ciel d'assaut, et nous, avec notre science, lâches que nous sommes, nous nous vautrons dans la chair et le sang ? Rougissons-nous d'être devancés? Ne faut-il pas plutôt rougir de ne pas les suivre?... »

Telles furent à peu près mes paroles; mon agitation m'emporta brusquement loin de lui ; il me regardait, étonné, muet. Car ma voix était étrange : plus que mes paroles, mon front, mes joues, mes yeux, le teint du visage, le ton de la voix, trahissaient mon âme.

Notredemeure avait un petit jardin dont nous jouissions, comme de la maison; car le propriétaire, notre hôte, n^y habitait pas. L'orage de mon cœur m'avait poussé là où personne ne viendrait interrompre la lutte ardente que j'avais engagée contre moi-même; vous en connaissiez Tissue, je l'ignorais. Mais cette fureur ramenait la raison, cette mort me rendait la vie; connaissant mon mal, j'ignorais quel bien allait en prendre la place.

Je me relirai dans ce jardin, Alypius m'y suivit. J'étais dans la solitude, même avec lui. Et pouvait-il me quitter en un tel état? Nous nous assîmes le plus loin possible de la maison.

Dans mon trouble, je frémissais d'indignation contre moi, de ce que je ne courais pas à votre bon plaisir, à votre alliance, ô mon Dieu, où tout mon être me criait d'aller et me poussait jusqu'au ciel, en vous bénissant. Et pour cela il ne fallait ni char, ni navire; il ne fallait pas même ce pas qui nous sépa rait de la maison. Aller, et même arriver, c'était vou loir aller, vouloir arriver, mais vouloir pleinement fortement, et non d'une volonté languissante, indé cise, qui se tourne, se retourne, se soulève à demi en se débattant contre l'autre moitié d'elle-même qui retombe.

Et dans l'angoisse de mes indécisions, je faisais de ces mouvements du corps que quelquefoisles hommes veulent en vain produire, parce que les membres font défaut, ou qu'ils sont enchaînés, brisés par la maladie, retenus par quelque autre entrave. Si je m'arrachais les cheveux, si je me frappais le front, si j'embrassais mes genoux de mes doigts entrelacés, je le faisais parce que je le voulais. Mais tout en voulant, je ne l'aurais pu, si, pour m'obéir, mes membres n'avaient pas eu la faculté de se mouvoir. Que d'actions j'ai faites, où vouloir et pouvoir n'était pas tout un !

Alors je ne faisais pas ce qui me plaisait incomparablement plus, ce qu'il suffisait de vouloir pour

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pouvoir, car il m'était impossible de vouloir sans vouloir. Ici la puissance n'était autre que la volonté : vouloir, c'était faire.

Et pourtant rien ne se faisait; mon corps obéissait plus facilement à la moindre des volontés de monâme, qui d'un signe lui commandait de se mouvoir, que mon dme ne s'obéissait à elle- même pour accomplir volontairement ce qu'elle voulait davantage (i).

D'où vient ce prodige ? quelle en est la cause ? Faites luire votre miséricorde, ô mon Dieu; que j'interroge ces abîmes de misère et les mystères des châtiments infligés aux enfants d'Adam ; peut-être pourront-ils me répondre.

Pourquoi ce prodige? Quelle en est la cause? L'âme commande au corps, elle est obéie. Elle se commande à elle-même, elle trouve de la résistance. L'âme commande à la main de se mouvoir, et telle est la rapidité de l'exécution, qu'on peut à peine la distinguer du commandement; et pourtant Tame est esprit, et la main est corps. L'àme commande à l'âme de vouloir ; celle qui reçoit l'ordre est la même

(i) Livre vjii, c. 8.

que celle qui le donne; et cependant elle n'obéit point. Encore une fois d^où vient ce prodige ? L'àme se commande à elle-même de vouloir; elle ne se donnerait point Tordre, si déjà elle n'avait la volonté, et ce qu'elle a commandé ne se fait point. C'est qu'elle ne veut qu'à demi ; elle n'ordonne donc qu'à demi. Le commandement est en proportion du vouloir; son inexécution est en proportion du non-vouloir. C'est ma volonté, et non quelque autre, qui se dit : Que je veuille! Elle ne commande qu'à moitié; aussi n'est-elle pas obéie. Car si elle était pleine et entière, elle ne dirait pas : Que je sois ! puisqu'elle serait.

Ce n'est donc pas un prodige que cette volonté partagée qui veut et ne veut pas ; l'âme est malade ; soulevée par la vérité, accablée par l'habitude, elle ne se relève pas tout entière, et delà, deux volontés, toutes deux incomplètes, l'une ayant ce qui manque à l'autre (i).

TELLE était la maladie de mon âme, et, dans mes tortures, je m'accusais moi-même avec plus d'amertume que jamais, me retournant et me débattant dans ma chaîne pour achever de la rompre; car si

(i) Livre viii, c. g.

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elle me retenait à peine, elle me retenait pourtant.

Et vous m.e pressiez, Seigneur, au plus secret de mon àme; votre sévère miséricorde frappait à coups redoublés du fouet de la crainte et de la honte, m'interdisant toute relâche, jusqu'à ce que fût rompu ce faible et dernier anneau, qui, sans cela, pouvait se fortitier et m'étreindre plus étroitement que jamais.

Je me disais à moi-même au fond du cœur : A l'œuvre ! et le désir s'affermissait avec la parole. J'allais agir, et je n'agissais pas. Je ne retombais pas dans l'abime de ma vie passée; mais, debout sur le bord, je reprenais haleine, puis je faisais des etforts pour approcher, je touchais presque au but, je le tenais, je Fembrassais... Hélas! je n'y étais pas encore, je ne tenais, je n'embrassais rien; hésitant à mourir à la mort, à vivre à la vie, je me laissais dominer plutôt par le mal, ce compagnon accoutumé, que par le mieux, cet inconnu. Plus Tinstantde mon changement approchait, plus il me frappait d'épouvante; sans me détourner, je restais en suspens.

Elles me retenaient encore, ces folles bagatelles, ces vanités, mes anciennes amies, et, me secouant par la robe de ma chair, elles murmuraient tout bas : Tu nous quittes? Dès ce moment nous ne serons plus jamais avec toi ? Dès ce moment, ceci, cela, ne te sera plus permis, plus jamais ?

Et sous ces mots : ceci, cela, que me suggéraientelles? O mon Dieu, que votre miséricorde en délivre Pâme de votre serviteur ! Que me suggéraient-elles ? quelles indignités ! quelles hontes !

Je ne les entendais plus qu'à demi ; elles ne m'attaquaient plus de front, provocantes, hardies; mais, chuchotant derrière moi, risquant une furtive attaque, elles essayaient d'obtenir un regard... Je m'éloignais; elles me retardaient toutefois, j'hésitais à me débarrasser d'elles pour courir où j'étais appelé; car la violente habitude me disait : Penses-tu pouvoir vivre sans elles ?

Mais elle ne le disait plus que faiblement ; car, du côté où je tournais la face et où je redoutais d'aller, la chasteté se présentait à moi, pleine d'une majesté sereine, modestement souriante et m'invitant, avec une aimable réserve, à m'approcher sans crainte. Elle tendait vers moi pour m'embrasserses pieuses mains, toutes pleines de bons exemples : Enfants, jeunes filles, jeunesse nombreuse, tous les âges, veuves vénérables, vierges parvenues à la vieillesse, saintes âmes en qui la continence n'avait pas été stérile, mais féconde en joies célestes qu'elle vous doit, ô Dieu, son époux.

Et avec une douce et encourageante ironie, elle semblait médire: Quoi! tune pourras pas ce qu'ont pu ceux-ci^ celles-ci? Et Font-ils pu par eux-mêmes? N'est-ce pas en Dieu leur Seigneur? C'est le Seigneur leur Dieu qui me donne à eux. Pourquoi t'appuyer sur toi-même? C'est être sans appui. Jette-toi en lui sans crainte; il ne se dérobera pas pour te laisser tomber. Jette-toi hardiment : il te recevra, il te guérira.

Et comme je rougissais en moi-même d'entendre

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encore le murmure des vanités, et restais indécis, hésitant, elle me dit encore : Sois sourd aux voix impures de la chair qu'il faut mortifier. Les délices qu'elles te racontent, que sont-elles, comparées aux douceurs de la loi du Seigneur ton Dieu !

Cette lutte était toute en mon cœur, où je m'avais moi-même pour adversaire. — Alypius, attaché à mes côtés, attendait silencieux Pissue de cette crise étrange (i).

QUAND, du plus intimedemoi-même, une réflexion profonde eut retiré et amassé toute ma misère sous le regard de mon cœur, il s'y éleva une grande tempête, nuée chargée d'une pluie de larmes. Pour laisser fondre Torage avec tous ses gémissements, je m'éloignai d'Alypius: les pleurs réclamaient la solitude, et je me retirai assez loin pour n'être pas importuné même d'une aussi chère présence.

Tel était mon état, et il s'en aperçut : j'avais dit quelques mots d'une voix déjà pleine de larmes. Je me levai. Il demeura à l'endroit où nous étions assis, plongé dans une profonde stupeur.

Et moi, j'allai m'étendre, je ne sais comment, sous

(i) Livre vin, c. 1 1.

UQ figuier; là je donnai un libre cours à mes pleurs, qui coulèrent par torrents, sacrifice agréable à vos yeux, Seigneur.

Et je vous disais, non pas en ces termes, mais en ce sens : a Jusques à quand ^ Seigneur^ jusques à quand sere\-vous irrité? Oublie^ mes iniquités passées (i); » car je sentais qu^elles me retenaient encore.

— Et je m'écriais en sanglotant : Jusques à quand? Jusques à quand?.. Demain? demain?.. Pourquoi pas à Tinstant? pourquoi pas à cette heure en finir avec ma honte?

Je disais, et je pleurais dans toute Tamertume d'un cœur contrit.

Tout à coup j'entends sortir d'une maison voisine une voix d'enfant ou de jeune fille, qui répétait en chantant : prends, lis! prends, lis!

Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai attentivement en ma mémoire quelque reirain semblable usité dans des jeux d'enfants.

Je ne trouvai rien. Réprimant alors la violence de mes larmes, je me levai, interprétant ce que j'avais entendu comme un ordre divin d^ouvrir le livre des Ecritures et d'y lire le premier chapitre venu. Je savais qu'Antoine, survenant, un jour, à la lecture de l'Evangile, avait pris pour lui cet avertissement : Alle:{^vende:{ce que vous possède^, et donne\-le aux pauvres; vous aure:{ un trésor dans le ciel; et vene^^

(i) Psaume 6, 4. — Ps. 78, 5, 8.

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suivez-moi (i), et qu'un tel oracle l'avait aussitôt converti. Je revins vite à la place où Alypius était assis, et où j'avaib laissé, en me levant, le livre de TApôtre. Je le pris, l'ouvris et lus en silence le chapitre sur lequel tombèrent mes yeux.

Ne vive\pas dans les excès de la table et du vin, ni dans l'impureté et la débauche, ni dans les contestations et la jalousie ; mais revêtei-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ^ et ne prene:{ pas soin de votre chair jusquà la livrer à la concupiscence (2).

Je n'en voulus pas lire davantage; à quoi bon? Ces lignes à peine achevées, il se répandit dans mon cœur comme une lumière de sécurité qui dissipa les dernières ténèbres du doute.

Alors, après avoir marqué de Tongle ou de je ne sais quel autre signe cet endroit du livre, je le fermai, et j'appris à Alypius d'un air tranquille ce qui m'était arrivé. Lui, me découvre ce qui, à mon insu, se passait en lui. Il me demande à voir ce que j'avais lu. Je le lui montre; lisant plus loin que moi, il s'arrête aux paroles suivantes, que je n'avais pas remarquées : Assiste^ celui qui est faible dans la foi (3). Il se les applique, et me l'avoue.

Fortitié par cet avertissement dans une résolution sainte, si bien d'accord avec la pureté de mœurs où il m'avait devancé depuis si longtemps, il se joint à moi sans hésitation et sans trouble.

(i) Matt. XIX, 21.

(2) Ép. aux Rom., xiii, i3, 14.

(3) Ép. aux Rom. xiv, ;.

A Pinstant, nous allons trouver ma mère, nous lui indiquons ce qui se passe, elle se réjouit. Nous lui racontons comment cela est arrive', elle tressaille de joie, elle triomphe.

Elle vous bénissait, ô mon Dieu, dont la puissance va bien au delà de nos prières et de nos pensées ; elle vous bénissait de lui avoir accordé en moi bien plus que ne vous demandaient ses gémissements et ses larmes.

JMtais si pleinement converti, que je renonçais au mariage, à toute espérance du siècle, affermi sur cette règle de foi où, tant d'années auparavant, votre révélation m^avait montré debout à ma mère.

Ainsi vous avez changé son deuil en joie, au delà de tous ses désirs, en joie plus chaste et plus douce que celle qu'elleaurait trouvée en des fils nés de moi.

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