‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 24 sur 30 · ADIEUX AU MONDE · texte numérisé non relu

ADIEUX AU MONDE

E grand cœur d'Augustin avait trop de générosité pour se donner à demi. Pour lui^ se convertir^ cétait tout quitter et s'attacher à Dieu seul.

Le brillant rhéteur renonça sans regret à sa chaire d'éloquence. S'il attendit une vingtaine de jours V ouverture des vacances d'automne avant de déclarer son dessein, ce fut dans le désir d'éviter l'éclat et de ne pas livrer aux commentaires de la foule les secrets de son âme.

Aussi bien sa santé chancelante lui fournissait une excuse légitime. Elle le dispensait de faire au public toute autre confidence.

Verecundiis, citoyen de Milan, professeur de grammaire, ami intime d'Augustin, qu'il regrettait amèrement de ne pouvoir suivre dans sa retraite, lui offrit une villa, située à peu de distance de la ville., au pied des montagnes, et nommée Cassiciacum (i).

(i) Dix ans plus tard,!e jeune disciple d'Augustin, Licentius, chantait en beaux vers les charmes de cette solitude : O mihi transactos revocet si pristina soles Laetiricis aurora rôtis, quos libéra tecum Otia tentantes et candida jura bonorum, Duximus Italias medio montesque per altos !

'244 -^^ Jeunesse de saint Augustin.

Là s'établit bientôt la pieuse colonie qui comptait^

outre Augustin et sa sainte mère^ son frère Navi-

gius, ses intimes amis Aly plus et Nebridius, deux

jeunes gens, ses disciples préférés., Trygetius

et Licentius {ce dernier, fils de Romanianus.,

son bienfaiteur)^ enfin ses cousins Lasti-

dianus et Rusticus et son fils Adeo-

datus, ï le plus petit par l'âge., disait

Augustin, mais dont l'esprit, si

ma tendresse ne ni' aveugle ,

promet quelque chose de

grand » (i).

(i) De beata vita, ci.

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O Seigneur, je suis votre serviteur ; je suis votre serviteur et le fils de votre servante. Vous avez brisé mes liens: je vous offrirai un sacrifice de louanges (i).

Que mon cœur, que ma langue vous louent, et que tous mes os vous disent : Seigneur, qui est semblable à vous? Qu'ils parlent, et vous mon Dieu, répondez-moi, dites à mon dme : Je suis ton salut (2).

Qui étais-je et quel étais-je ? Qu'est-ce qui n'était pas mauvais en mes actions, ou du moins en mes paroles, ou du moins en mes désirs ? Mais vous, Seigneur, vous êtes miséricordieux et bon ; vous avez mesuré du regard Tabîme de ma mort, et rejeté de mon cœur des flots de corruption.

Tout consistait à me faire vouloir ce que vous vouliez et ne plus vouloir ce que je voulais !

Mais où était donc, durant ces longues années, mon libre arbitre? de quel réduit obscur et caché Tavez vous évoqué tout à coup, pour qu'il inclinât mon front sous votre aimable joug et mes épaules

(i) Psaume 104.

(2) Psaume 34.

sous votre fardeau léger, ô Christ Jésus, mon soutien et mon rédempteur? Comme soudainement il me fut doux d^être sevré des vaines douceurs d^icibas ! J'avais craint de les perdre, et je les quittais avec joie. Car vous les chassiez loin de moi, douceur véritable et souveraine : vous les chassiez, et vous entriez à leur place, plus suave que tout plaisir pour Fàme affranchie de la chair et du sang ; plus brillant que toute lumière, et plus intime que ce qu'il y a de plus caché; plus sublime que toute élévation, mais non pas aux yeux de ceux qui s'exaltent eux-mêmes. Déjà mon esprit était libre du dévorant souci de parvenir, de m'enrichir, de rouler dans la fange des passions mon âme lépreuse. Déjà je bégayais vos louanges, 6 ma lumière, ma richesse, mon salut, mon Seigneur et mon Dieu (i) !

JE résolus en votre présence de dérober doucement et sans écla;t le ministère de ma langue au tratic d'une vaine rhétorique, ne voulant plus désormais que des enfants préoccupés, non de votre loi, de votre paix, mais de mensonges, de folies, de disputes

(i) Livre ix, c. i.

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de forum, vinssent m'acheterles armes que ma parole vendait à leur fureur. Il ne restait heureusement que fort peu de temps jusqu'aux vacances d'automne. Je me décidai à prendre patience jusqu'au congé annuel, pour ne plus revenir mettre en vente votre esclave racheté.

Tel était notre commun dessein, à mes amis et à moi, dessein connu de vous, et ignoré des hommes. Nous étions convenus de n'en rien ébruiter. Sans doute, au sortir de la vallée des larmes, chantant le Cantique des degrés (i), armés par vous de flèches perçantes et de charbons ardents (2), nous étions forts contre la langue d'amis perfides qui nous arrêtent par leurs conseils et nous énervent par leur tendresse. Sans doute vous aviez blessé notre cœur de votre amour ; vos paroles restaient fixées en nous, comme autant de traits ; les exemples de vos serviteurs, que vous aviez rendus de ténébreux resplendissants et de morts vivants, assiégeaient notre pensée, nous enflammaient, secouaient la torpeur qui nous eût fait pencher vers les choses basses. L'ardeur qu'ils nous inspiraient était si vive, que tout vent de contradiction soufflé par ces bouches trompeuses l'aurait attisée, au lieu de l'éteindre.

(i) Allusion aux quinze psaumes (du iiqe au i33«) qu'on chantait en gravissant les degrés du Temple de Jérusalem. Saint Augustin commente ici le premier de ces admirables cantiques.

(2) Domine, libéra animavi meam a labiis dolosis et a lingua dolosa... Sagittœ potentis acutce ciim carbonibus desoîatoriis (Ps. iig»).

Cependant notre pieux projet, une fois divulgué, aurait aussi trouvé des approbateurs parmi ceux qui louent votre nom, glorifié-par toute la terre; et dès lors nV aurait-ii pas eu, de notre part, quelque apparence d'ostentation à ne pas attendre les prochaines vacances et à quitter brusquement une charge publique, au risque d'attirer sur nous les regards? N'aurait-on pas dit qu'en prévenant de quelques jours la clôture des classes, nous cherchions à nous faire valoir? Et à quoi bon livrer ainsi nos secrets aux commentaires de la foule et appeler le blasphème sur une œuvre sainte?

Aussi bien, cet été-là même, l'extrême fatigue de l'enseignement avait épuisé ma poitrine ; ma respiration était devenue très pénible; les douleurs internes témoignaient de la lésion du poumon, et ma voix avait perdu de sa limpidité et de son étendue. J'avais été d'abord très troublé de mon état, craignant d'être réduit à renoncer à ma profession, ou du moins à en interrompre quelque temps l'exercice pour essayer de rétablir ma santé.

Mais du moment où j'eus conçu et fortement arrêté la résolution de tout abandonner pour m'occuper uniquement de vous, ô mon Dieu, vous le savez, je fus heureux d'avoir cette sincère excuse pour modérer le mécontentement des parents qui, ne songeant qu'à leurs fils, ne m'auraient jamais permis d'être libre. Plein de cette joie, je pris patience pendant le peu de temps qui restait encore, une vingtaine de jours, peut-être. Ils me parurent bien longs! Je

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n^avais plus pour me soutenir la passion qui naguère allégeait mon fardeau; il m^aurait accablé, si la patience ne fût venue à mon secours.

Quelqu'un de vos serviteurs, mes frères, mereprochera-t-il d'avoir pu, le cœur déjà brûlant de vous servir, m'asseoir encore une heure dans la chaire du mensonge? Je ne prétends pas me justifier. Mais, Seigneur très miséricordieux, n'avez-vous pas effacé ce péché dans Teau sainte, avec tant d'autres hideuses et mortelles souillures (i)?

NOTRE bonheur était pour Verecundus la cause d'une anxiété cruelle ; retenu dans le monde par le plus étroit lien, il se voyait sur le point d'être séparé de nous.

Encore infidèle, il trouvait dans sa femme, qui était chrétienne, la plus forte entrave qui le retardât à rentrée de la voie où nous allions marcher, et il ne voulait être chrétien que de la manière dont il ne pouvait Têtre.

Mais avec quelle bienveillance il mit à notre disposition Tune de ses villas, pour toute la durée de

(i) Livre ix, c. 2.

25o La Jeunesse de saint Augustin.

notre séjour ! Vous Ten récompenserez pleinement, Seigneur, à la résurrection des justes, car une partie de la dette est déjà payée. En effet, après notre départ, tandis que nous étions à Rome, Verecundus, étant tombé malade, se fit chrétien et sortit de cette vie avec la foi. Ce fut ainsi que vous eûtes pitié et de lui et de nous^; car la pensée qu'un ami si tendre et si dévoué rte^aisait point partie de votre troupeau eut été pour notï-e âme un intolérable tourment. Grâce à vous, 6 mon Dieu, nous sommes vôtres; témoins les encouragements et les consolations que vous nous donnez. Fidèle â'vos promesses, en retour de rhospitalité de Cassiciacum, paisible asile contre les orages du siècle, vous accorderez à Verecundus l'éternel et délicieux printemps de votre paradis, puisque vous lui avez remis ses péchés ici-bas, l'établissant sur votre montagne, abondante en biens, féconde en fruits.

J'ai dit les angoisses de cet ami. Pour Nebridius, il partageait notre joie, bien qu'il ne fût pas encore chrétien, pris au piège de cette pernicieuse erreur qui lui faisait regarder comme un fantôme le corps du Verbe incarné (i). Il s'en retirait néanmoins ; étranger aux sacrements de votre Eglise, il se montrait infatigable investigateur de la vérité.

Peu de temps après ma conversion et ma renais

(i) Nebridius, qui semble n'avoir pas donné dans les erreurs du manichéisme, s'était laissé surprendre par les sophismes d'autres hérétiques qui niaient la réalité de l'incai nation.

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sance par le baptême, devenu lui-même fidèle catholique, il retourna en Afrique , où il vivait dansJa continence et la chasteté parfaite, avec toute sa famille qu'il avait rendue "Chrétienne. Vous l'avez, Seigneur, délivré des liens du corps, et il vit maintenant dans le sein d'Abraham. Qum qu'on doive entendre par ce sein d'Abraham (i), c'est là qu'il vit, mon Nebridius, mon doux ai^j',^de votre affranchi devenu votre hls, ô mon Dieu ! G^«?t là qu'il vit ! Et quel autre lieu digne d'une telle âme I.Jl vit dans ce séjour au sujet duquel il me posait tant de questions, à moi, hommie ignorant et misérable. Il n'approche plus Toreille de ma bouche, mais il approche la bouche de son àme de votre source, et il y boit la sagesse, selon son pouvoir et son désir, heureux sans fin !

Je ne pense pas toutefois que cette sainte ivresse lui fasse oublier ses amis, puisque vous. Seigneur, source où il s'enivre, ne m'oubliez pas !

Voilà où nous en étions, consolant Verecundus, attristé de notre changement sans nous en aimer moins, et l'exhortant au degré de perfection compatible avec son état, c'est-à-dire Javie conjugale.

Quant à Nebridius, nous attendions qu'il suivît notre exemple; il le pouvait, il en était près, il allait le faire.

Enfin ils s'écoulèrent, ces jours d'attente qui nous

(i) Saint Augustin l'explique ailleurs : Le sein d'Abraham, c'est le lieu secret et mystérieux qu'il habite, le ciel où il se cache en Dieu. {Sermo XIV, alias, de tempore, i lo.)

avaient semblé si nombreux, si longs, impatients que nous étions de cette liberté, de ce loisir aimé, où nous pourrions chanter : Mon cœur vous appelle; j'ai cherché votre visage^ Seigneur ; je le chercherai toujours (i).

(i) Psaume 26. — Confessions, L. ix, c. 3.

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