CHAPITRE VINGTIÈME
CASSICIACUM.
%OUS savons, pa?' le récit d'Augustin luimême^ quelle vie toute céleste il menait l^-ï^ ^^^^ ^^^^^ solitude, en compagnie de sa mère et de ses amis. Dans les divers ouvrages qu'il écrivit alors, il a semé les détails qui, réunis, nous offrent le charmant tableau d'une journée à Cassiciacum.
On se levait avec le jour ; mais, tandis que la maison était plongée dans les ténèbres et le sommeil, Augustin consacrait de longues heures à converser intimement avec Dieu (i).
Après la prière commune, pendant que Monique donnait ses soins au ménage, son fils présidait aux travaux rustiques et assignait à chacun sa tâche (2).
Puis, on se livrait à l'étude. Augustin écrivait des lettres ou commentait quelque auteur classique, Virgile, par exemple; ses amis, ses disciples cultivaient de leur côté la philosophie, la poésie; après quoi,
Cl) De ordine, L. i, c. 3.
(2) Contra Academ. L. i, c. 5.
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tous se réunissaient pour conférer ensemble sur les plus graves questions (i).
Quand le ciel était serein et la température douce ^ on se levait de meilleure heure^ et, dans la prairie voisine, à l ombre d'un arbre préféré, on parlait de Dieu en admirant ses œuvres (2). Si le temps était moins favorable, une salle de bains offrait un tran^ quille et tiède abri.
Pour garder le souvenir de ce qui s'échangeait, dans ces entretiens, d'utiles réflexions et de saintes pensées, le style du sténographe courait sur les tablettes, et les notes de ce rapide procès-verbal, soumises à V approbation de tous, étaient rédigées ensuite avec une sollicitude dont nous avons lieu d'être reconnaissants ; car nous lui devons plusieurs ouvrages que le saint docteur publia dès cette époque et qui n'ont pas d'autre origine, tels que sa réfutation des néoacadémiciens, le livre de /a Vie Bienheureuse, le traité de Tordre ou de la Providence divine.
Dans ses Rétractations, il s'^accuse humblement des lé gères erreurs échappées alors à sa plume. Ses études, déjà toutes consacrées à Dieu, respiraient encore, à l'en croire, l'orgueil de V école. Lui seul était à s'en apercevoir; tout au plus la forme du style a-t-elle gardé quelque chose d'un peu recherché qui rappelle les dialogues de Platon et de Cicéron, ces
(i) Disputare cœperamus, sole jam in occasum déclinante, diesque totiis cum in rébus rusticis , tum in recensione primi libri Vir^ilii peractits fuit. (Contra Acad., L. ii, c. 4.)
(2) Contra Acad., L. 11, c. 4.
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maîtres longtemps chers au jeune rhéteur de Milan.
La Philosophie dont il vante les charmes est toute chrétienne; chaque page qu'il dicte ou quil écrit est embaumée du nom de Jésus. Cest de cette philosophie tirée de V Evangile qu'il entend parler^ quand il dit à son ami Romànianus : Elle me nourrit, elle me réchauffe sur son sein, après m'avoir pleinement délivré de Terreur (manichéenne) à laquelle je vous avais entraîné. C'est elle qui m'apprend à mépriser absolument tout ce qui trappe les yeux mortels, tout ce que peuvent atteindre les sens. C'est elle qui promet de me révéler le Dieu véritable et caché, et qui déjà daigne me le découvrir peu à peu, comme à travers une nuée lumineuse (i).
Un jour^ c'était l'anniversaire de sa naissance, Augustin, après im frugal repas qui laissait l'esprit libre, réunit ses hôtes dans la salle de bains. La discussion s engagea sur le Bonheur (2). Monique, qui^ depuis la conversion de son fils^ goûtait par avance la joie du ciel, excita V admiration de tous par la sagesse et la profondeur de ses pensées, au point qu'Augustin s'écria, dans son enthousiasme : Ipsam prorsus, mater, arcem philosophiae tenuisti (3) !
Mais ce que le grand converti préférait aux spécii-
(i) Contra Academ. L. i, c. i. Dédicace à Romànianus.
(2) De Beata vita.
(3) La question était celle-ci : L'homme qui a ce qu'il souhaite est-il heureux ? — Monique avait répondu : Oui, s'il veut et obtient ce qui est bien ; non, s'il veut et obtient ce qui est mal. — Ma mère, vous avez atteint le plus haut sommet de la philosophie !
lations les plus sublimes^ c étaient les élans de foi, les cris de confiance ou de repentir échappés au cœur de David pénitent. Quand il s'oubliait à les commenter tout haut, ses amis charmés V écoutaient en silence. Et lui, dans son ^é/e, aurait voulu se. faire entendre de tous les hommes., pour les ramener du mensonge à la vérité et des vaines joies de la terre aux délices de l'éternel amour.
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ENFIN le jour arriva où je quittai de fait ma profession abandonnée déjà en désir. C'était tini ! Vous affranchissiez ma langue, après avoir affranchi mon cœur. Et plein de joie, vous bénissant, ô mon Dieu, je me rendis à la campagne avec tous les miens.
D.ins cette solitude, je repris Tétude des lettres, la consacrant à votre service, mais y respirant encore Torgueil de l'école, semblable au coureur qui reste essoufflé, quand déjà il a fait halte. C'est ce que témoignent les livres où sont consignées nos communes discussions et mes méditations solitaires, ainsi que les lettres que j'adressais à Nebridius, durant son absence (i). Mais le temps sufïirait-il à rappeler toutes les grâces dont vous m'avez alors comblées? Aussi bien je me hâte d'arriver à des objets plus importants.
Ma mémoire me rappelle à vous. Seigneur, et il m'est doux de proclamer par quels secrets aiguillons vous m'avez dompté, comment vous avez abaissé,
(i) Saint Augustin a résumé ces méditations dans le livre intitulé : Soliloques, ou pieux entretiens avec Dieu et avec lui-même. On a vu (Confess. L, viii, c. 6) que Nebridius était alors retenu à Milan, où il suppléait Verecundus dans sa chaire de grammairien.
aplani les montagnes et les collines de mes pensées, comment vous avez redressé mes voies tortueuses et adouci mes aspérités, comment enfin vous avez soumis Alypius, mon frère de cœur, au joug de votre Fils unique, notre Seigneur et Sauveur Jésus- Christ, dont il voulait d'abord que le nom fût dédaigneusement écarté de nos écrits. Il aimait mieux y respirer l'odeur de ces cèdres de la philosophie dont le Seigneur a brisé l'orgueil, que ces humbles plantes de PEvangile dont les sucs salutaires guérissent de la morsure des serpents.
Quels étaient mes transports, ô mon Dieu, quand je lisais tout haut les Psaumes de David, ces cantiques de la foi, ces hymnes de la piété qui bannissent l'orgueil ! Novice encore dans la science de votre amour, je partageais les loisirs de ma retraite avec Alypius/catéchumène comme moi, et avec ma mère, compagne inséparable, femme à la foi virile, unissant à la sérénité de la vieillesse la charité d'une mère et la ferveur d'une sainte.
AVEC quel enthousiasme je récitais ces psaumes et de quelle flamme ils m'embrasaient pour vous ! Je brûlais de les chanter à toute la terre, s'il était
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possible, pour confondre Porgueil du genre humain. Et ne se chantent-ils pas dans le monde entier ? Et qui peut se dérober à votre chaleur (i) ?
Quelle violente et douloureuse indignation m'animait contre les Manichéens, quelle pitié m'inspiraient leur ignorance de ces mystères, et le délire de leur fureur contre le remède qui pouvait leur rendre la raison ! J^aurais voulu qu'ils se fussent trouvés là, près de moi, m'écoutant à mon insu, observant mon visage, le ton de ma voix, quand je lisais le psaume quatrième, et remarquant ce que ce psaume faisait de moi.
Je l'ai invoqué^ et il m'a entendu^ ce Dieu de justice (2) ; dans la ti'ibulation il a élargi ma voie, Aye:{ pitié de moi. Seigneur, exauce^ ma prière !
Que n'étaient-ils là pour m'entendre, mais à mon insu, pour qu'ils n'eussent pas lieu de croire que je leur adressais les. réflexions dont j'entrecoupais ces divines paroles! Et dans le fait, je me serais exprimé autrement, si j'avais eu conscience qu'ils me voyaient et m'entendaient; et quand j'eusse prononcé les mêmes paroles, elles ne les auraient pas autant frappés que s'ils les avaient surprises au milieu d'un solitaire et familier épanchement de mon cœur avec vous.
Je frémissais d'épouvante, et tout ensemble je
(i) Allusion au Psaume i8e : Nec est qui se abscondat a calore ejus.
(2) Deiis justitiœ meœ. Le Dieu, source de ma justice, auteur de ma justification. (Aug. Enarration. in Ps. IV.)
tressaillais d-espérance et de joie en votre miséricorde, ô Père! Ces sentiments s^échappaient par mes yeux, par ma voix, quand j^entendais votre Esprit d'amour nous dire : Fils des hommes^ jusques à quand aure:{-vous le cœur appesanti ? Pourquoi aime:{-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge ?
J'avais aimé la vanité, j'avais cherché le mensonge ! Et cependant, Seigneur, déjà vous aviez exalté votre Saint, le ressuscitant des morts et le plaçant à votre droite, pour qu'il envoyât d'en haut le consolateur promis, l'Esprit de vérité ; déjà il l'avait envoyé, et je ne le savais pas !
Il l'avait envoyé, parce qu'il était déjà glorifié, ressuscité des morts et monté au ciel. Car, avant la glorification de Jésus, le Saint-Esprit ne nous avait pas été doané.
Et le prophète s'écrie : Jusques à quand aure:(-vous le cœur appesanti ? Pourquoi aime{-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge ? Apprenez donc que le Seigneur a exalté son Saint.
Il s'écrie: Jusques à quand?... Il s'écrie: Apprenez f-.. Hélas! si longtemps j'avais, dans mon ignorance, aimé la vanité, cherché le mensonge. C'est pourquoi j'écoutais tout tremblant à la pensée que j'avais été un de ceux que ces paroles accusent. J'avais pris pour la vérité des fantômes de vanité et de mensonge. Aussi quels accents profonds et véhéments m'inspirait la douleur de mes souvenirs I Oh ! que n'ont-ils été entendus de ceux qui maintenant encore aiment la vanité et cherchent le mensonge!
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Peut-être en eussent-ils été troublés, peut-être eussentils vomi le poison de leur erreur ! Et vous les eussiez exaucés, s'ils avaient crié vers vous, car il est vraiment mort pour nous de la mort de la chair, Celui qui intercède près devons en notre faveur.
JE lisais: Mette:{-voiis en colère, mais sans pécher. — Gomme j'étais ému de ces paroles, moi qui déjà avais appris à me mettre en colère contre mes iniquités passées pour n'y plus tomber à l'avenir ! Sainte et juste colère, puisque ce n'était pas une autre nature, issue des ténèbres, qui péchait en moi, comme le disent (i) ceux qui, ne voulant point se mettre en colère contre eux-mêmes, amassent sur leur tête des trésors de vengeance, pour le jour où éclateront votre fureur et la juste sévérité de vos jugements.
Déjà les biens que j'aimais n'étaient plus ceux du dehors ; mes yeux corporels ne les cherchaient plus dans ce soleil qui nous éclaire. Ceux qui veulent trouver leur joie au dehors se dissipent comme la fumée, se répandent sur les objets visibles et tem-
(i) Les Manichéens.
porels, dont leur esprit affamé effleure le fantôme comme du bout des lèvres. Oh ! s'ils se fatiguaient de leur indigence, en disant : Qiii nous montrei^a le Bien? Oh.\ s'ils entendaient notre réponse: La lumière de votre face s'est imprimée en nous, Seigneur ! Car nous ne sommes pas cette Lumière qui éclaire tout homme; mais c'est vous qui nous éclairez, afin que des ténèbres, que nous étions, nous devenions lumière en vous. Oh ! s'ils voyaient cette lumière intérieure, éternelle! Je Pavais goûtée, et je frémissais de ne pouvoir la montrer. L'aurais-je pu, si, distraits de vous, tout au dehors, le cœur pour ainsi dire dans les yeux, ils étaient venus me dire : Qui nous montrera le Bien ?
Car c'est là, dans Tintime réduit de l'âme, où je m'étais irrité contre moi-même ; où, pénétré de repentir, je vous avais sacrifié le vieil homme; où, plein de confiance en vous, je vous offrais les prémices du renouvellement de ma vie; c'est là que j'avais commencé à savourer votre douceur et que vous aviez donné à mon cœur l'allégresse.
Ainsi je poussais des cris au dehors en lisant ces vérités reconnues au dedans. Je ne voulais plus me perdre dans la multiplicité des biens terrestres, abusant du temps, usé par lui, lorsque je trouvais en votre Unité, en votre Eternité, l'abondance du froment^ de Vhuile et du vin.
Et le verset suivant arrachait a mon cœur un long cri : Oh ! dans sa paix!... Oh ! en lui-même ! Douce parole : Je m' endormirai, je me reposerai Qn Difeu !
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Et qui pourra nous résister, quand s^accomplira cette autre promesse : La mo?'t a été engloutie dans la victoire ( i ) !
Vous êtes, Seigneur, celui qui est, celui qui ne change pas; en vous on trouve le repos et Toubli de toutes les peines, parce que nul n'est semblable à vous ; et qu'il est inutile de chercher ce qui n'est pas vous. Vous seul, Seigneur, niave^ affenrii dans mon unique espérance.
Je lisais, et mon cœur brûlait, et je ne savais comment me faire entendre de ces sourds, de ces morts dont j'avais été Tun des pires, aboyeur aveugle et acharné contre vos Saintes Ecritures qui distillent le miel céleste et brillent de votre lumière. En pensant à leurs ennemis, je séchais de douleur.
Mais quand épuiserai-je tous les souvenirs de cette heureuse retraite?
CE que je n'ai pas oublié, ce que je ne passerai pas sous silence, c'est la rigueur du fouet de votre justice et la merveilleuse célérité de votre miséricorde. Vous me torturiez un jour par un mal de dents si violent que je ne pouvais parler (2). L'idée me vint de de-
(i) I" Épître aux Corinthiens, xv, 54.
(2) La douleur lui rendait même l'étude presque impossible. {Soliloques, L. i, c. 12.)
mander à mes amis présents de vous adresser pour moi une prière,, ô Dieu de qui vient tout soulagement et tout salut. J'écrivis mon désir sur une tablette que je leur donnai à lire. A peine un sentiment pieux nous eut-il fait fléchir le genou, que la douleur disparut. Et quelle douleur ! et comme elle s'évanouit ! J'en fus épouvanté, je Pavoue, Seigneur mon Dieu; de ma vie je n'avais rien éprouvé de semblable. Je fus dès lors pénétré bien profondément de la puissance de vos moindres volontés, et, plein de foi et d'allégresse, je bénis votre nom. Mais cette foi même ne me permettait pas d'être sans inquiétude au sujet de mes iniquités passées qui ne m'avaient pas encore été remises par le baptême (i).
QUAND arriva la fin des vacances, je fis savoir aux habitants de Milanqu'ilseussentà pourvoir leurs écoliers d'un autre vendeur de paroles, parce que j'avais résolu de me consacrer entièrement au service de Dieu, une poitrine souffrante et une respiration gênée m'interdisant d'ailleurs l'exercice de ma profession. J'écrivis au saint pontife Ambroise, pour
(i) Livre ix, c. 4.
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lui confier mes erreurs passées et mes dispositions présentes, le priant de m'indiquer ce que je devais lire de préférence dans les Saintes Ecritures pour me préparer à l'immense grâce que j'allais recevoir.
Il me recommanda le prophète Isaïe, sans doute comme le héraut qui a le plus clairement annoncé TEvangile et la vocation des gentils. Mais, ne Payant pas compris au début et pensant qu'il était partout aussi obscur, j'en remis la lecture au temps où j'aurais une plus grande expérience du langage divin (i)
(i) L. IX, c. 5.
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