ELOGE DE SAINTE MONIQUE
UGUSTINydans l'élan de sa reconnaissance, aimait à répéter qii après Dieu, il devait absolument tout à sa mère : Nostra mater, ^ cujus meriti credo esse omne quod vivo (i).
L'œuvre de Monique était consommée ; elle n avait plus quà mourir. Elle s endormit dans le Seigneur, à OstiCj âgée de cinquante-six ans. Avec le récit de ses derniers moments s' achève l histoire de la jeunesse d'Augustin.
Mais, avant de raconter l'admirable mort de sa mère, le grand converti éprouve le besoin de faire réloge de sa vie et de ses vertus. Il la canonise en quelque sorte, il l'invoque avec confiance au ciel, lui qui déjà sur la terre la regardait comme sa patronne et sa médiatrice. Un jour, à Cassiciacum, après avoir devisé sur /'ordre ou la providence, il concluait ainsi : a Prions pour obtenir^ non point les richesses, les honneurs, les biens éphémères d'ici-bas, mais ceux
(5) De beata vita, c. i, n. 6.
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qui peuvent seuls nous rendre bons et heureux. Et
pour que nos vœux soient pleinement accomplis,
cest à vous surtout^ ma mère., que nous nous
adressons. Vos prières^ fen ai Vassurance,
m'ont obtenu de Dieu la grâce de préférer
à tout la vérité, unique objet de ma pensée^
de mon ambition, de mon amour. Cet
immense bien., dont vos mérites ni ont
valu le désir., vos prières,, je
persiste à le croire, m'en
vaudront la possession
éternelle (i). »
{i) De ordine, c. xx, n. 52.
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Nous arrivions à Ostie, à l'embouchure du Tibre, quand ma mère mourut.
J'abrège, j^ai hâte de finir. Recevez mes confessions, mon Dieu, et les actions que je vous rends, même en silence, pour vos innombrables bienfaits. Mais je ne tairai pas tout ce qui naît en mon âme de pensées et d'affections au sujet de votre servante qui m'a enfanté dans son sein à la vie du temps, et dans son cœur à la vie éternelle. Ce ne sont point ses mérites, mais vos faveurs que je dirai; aussi bien ne s'est-elle point faite ni élevée elle-même. C'est vous qui l'avez créée, et ni son père ni sa mère ne savaient ce que leur enfant devait être un jour. Qui l'instruisit dans votre crainte? La houlette du Christ, la direction de votre Fils unique, dans une maison fidèle, portion précieuse du bercail de votre Eglise.
Elle ne se louait pas tant du zèle de sa mère à l'élever, que des soins d'une vieille servante qui avait porté son père tout petit, ainsi que les jeunes filles ont coutume de porter sur le dos les petits enfants. Ce souvenir, sa vieillesse, ses m.œurs exemplaires lui assuraient dans une maison chrétienne la vénération de ses maîtres qui lui avaient commis la conduite de leurs filles. Son zèle répondit à tant de confiance ; elle était au besoin d'une sainte rigueur
pour les corriger, et toujours d'une admirable prudence pour les instruire.
Hors les heures de leur modeste repas avec leurs parents, fussent-elles dévore'es de soif, elle ne leur permettait pas même de boire de Peau, prévenant une habitude funeste, et disant avec un grand sens : a Vous buvez de Peau maintenant, parce que vous n'avez pas de vin à votre disposition; mais, quand vous aurez, dans la maison de votre mari, les clés des celliers, vous dédaignerez l'eau, sans renoncer à Fhabitude de boire. »
Par ces sages remontrances et par Tautorité de ses conseils, elle réprimait les convoitises du premier âge, elle apprenait aux jeunes tilles à régler leur soif d'après l'exacte bienséance qui exclut jusqu'au désir de ce qu'elle ne permet pas.
Et néanmoins, c'est l'aveu que votre servante faisait à son fils, le goût déréglé du vin peu à peu s'empara d'elle. Quand ses parents l'envoyaient, selon Tusage, comme une sobre enfant, puiser le vin à la cuve, après avoir baissé le vase pour le remplir, et avant de le verser dans le flacon, elle y touchait du bout des lèvres, arrêtée aussitôt par la répugnance. Ce n'était pas l'effet d'un mauvais penchant, mais une de ces saillies de l'âge, une de ces espiègleries d'entant que l'autorité doit réprimer.
Or, le mépris des petites choses menant pas à pas à r abîme (i), il arriva qu'ajoutant chaque jour quel-
(i) Livre de 1' Ecclésiastique, xix, i.
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ques gouttes, elle prit l'habitude de vider d'un trait une petite coupe presque pleine.
Où était alors cette vieille gouvernante si sage ? où étaient ses austères défenses ? Contre ce mal caché, quel autre remède, ô mon Dieu, que votre vigilante sollicitude ? En l'absence de son père, de sa mère, de tous ceux qui prenaient soin d'elle^ que fîtes-vous. Seigneur toujours présent , qui créez , appelez et, par Tentremise même des méchants, procurez le bien et le salut des âmes ? Quel fut le traitement? D'où vint la guérison ? Par une secrète disposition de votre sagessej un cruel sarcasme fut le fer aigu qui d'un coup trancha Tabcès. Une servante qui l'accompagnait d'ordinaire à la cave, se disputant un jour, comme souvent il arrive, avec sa jeune maîtresse,' seule à seule, lui lança le reproche insultant de buveuse. Elle, percée de ce trait, reconnaît la laideur du défaut, le réprouve et s'en corrige.
Tant il est vrai que, si la flatterie des amis nous perd, le plus souvent la censure des ennemis nous sauve. Mais votre justice ne les traite pas selon le bien que par eux vous nous faites, mais selon le ma qu'ils nous ont souhaité.
Que voulait cette servante en colère ? Piquer sa maîtresse, et non la guérir. Aussi le fit-elle en secret, soit que l'occasion décidât du temps et du lieu, soit qu'elle craignît elle-même un châtiment pour une révélation si tardive.
Mais vous, Seigneur, qui gouvernez le ciel et la
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terre, qui faites servir à vos fins les flots profonds du torrent et réglez le cours troublé des siècles, c^est par la folie d'une âme que vous en guérissiez une autre, pour nous apprendre à ne pas nous attribuer Fefïicacité de nos conseils (i).
FORMÉE à la modestie et à la sagesse, plutôt soumise par vous à ses parents que par ses parents à vous, dès Tâge nubile, elle fut donnée pour épouse à un homme qu'elle révéra comme un maître. Jalouse de vous le gagner, elle lui parlait de vous par ses vertus, qui la rendaient belle, aimable, admirable aux yeux de son mari. Elle souffrit ses infidélités avec tant de douceur, qu'elle ne lui en fit jamais de reproches, attendant que votre miséricorde lui donnât la chasteté avec la foi. Naturellement affectueux, il était facilement irascible. Aux emportements elle opposait le calme et le silence. Etait-il remis et apaisé, elle lui rendait à propos raison de sa conduite, s'il arrivait qu'il eût trop légèrement cédé à sa vivacité.
Plusieurs autres femmes de la ville, unies à des hommes plus doux, portant néanmoins sur leur vi-
( I ) Livre ix, c. 8,
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sage la trace des sévices domestiques, accusaient, dans rintimité de Fentretien, la conduite de leurs maris ; ma mère accusait leur langue, et leur donnait avec enjouement ce se'rieux avis, qu^à dater de Theure où lecture leur avait été faite du contrat de mariage, elles avaient dû le regarder comme Tacte authentique de leur servage ; ce souvenir de leur condition leur interdisait toute révolte contre leurs maîtres. Ces femmes, connaissant Thumeur violente de Patricius, ne pouvaient s^étonner assez qu'on n^eût jamais appris ni même soupçonné qu'il eût frappé sa femme, ou qu'entre eux la paix domestique eût été un seul jour troublée. Quel était ce secret ? demandaient-elles. Et Monique le leur révélait, comme je l'ai fait plus haut. Celles qui en faisaient Pessai avaient lieu de s'en féliciter; celles qui n'en tenaient comptedemeuraientdans la servitude etPoppression. Sa belle-mère, au commencement, s'était laissée prévenir contre elle sur les perfides insinuations de quelques servantes ; mais, désarmée par une patience inaltérable, par de nombreux gages de douceur et de respect, elle dénonça d'elle-même à son fils ces langues envenimées qui troublaient la paix du foyer, et sollicita le châtiment des coupables. Lui , dans l'intérêt de l'union et de Tordre domestique, consentit à la correction réclamée par sa mère, qui promit même récompense à qui, pour lui plaire, lui dirait du mal de sa belle-fille. On s'en garda bien, et toutes les deux goûtèrent dès lors les charmes d'une bienveillante union.
Votre fidèle servante, dans le sein de laquelle vous m'avez créé, ô Dieu si miséricordieux pour moi, avait encore reçu de vous un don bien précieux. Dans tous les dissentiments et les animosités, elle n'intervenait que pour pacifier. Confidente de ces propos pleins de fiel et d'aigreur, que Pintempérance de la haine exhale en présence d'une amie, aux dépens d'une ennemie absente, elle ne rapportait de l'une à l'autre que ce qui pouvait servir à les réconcilier.
J'estimerais ceci peu de chose, si une triste expérience ne m'eût appris qu'un nombre infini de gens, frappés de je ne sais quelle contagion de péchés, ne se contentent pas de rapporter à l'ennemi irrité les paroles de Tennemi irrité, mais en ajoutent encore qui n'ont pas été dites. L'humanité, au contraire, non contente de s'abstenir des mauvais propos qui excitent et enveniment la haine, ne doit-elle pas s'efforcer de l'éteindre par un langage affectueux ? Ainsi faisait ma mère, instruite par le Maître divin à l'école du cœur.
Elle parvint à vous gagner son mari, vers la fin de sa vie temporelle , et elle n'eut plus à pleurer chez le croyant ce qu'elle avait supporté chez l'infidèle.
Elle était aussi la servante de vos serviteurs. TousJ ceux d'entre eux qui la connaissaient vous louaient, vous honoraient, vous aimaient en elie, tant ils sentaient en son cœur votre présence, attestée par les fruits de sa sainte vie. Elle n'^avait eu qu^un mari ;
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■elle s''était acquittée envej^s ses parents ; elle avait pieusement gouverné sa maison, et ses bonnes œuvres lui rendaient témoignage (i).
Elle avait bien élevé ses fils, les enfantant de nouveau, chaque fois qu'elle les voyait s^éloigner de vous. Enfin, quand nous tous, vos serviteurs, — votre bonté nous permet ce nom, ô mon Dieu, — quand nous vivions ensemble, avant son dernier sommeil, dans Tunion de votre amour et la grâce de votre baptême, elle soignait chacun de nous comme s'il eût été son fils, et le servait comme s'il eût été son père.
(i) pe Épître à Timothée, c. v.