‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 4 sur 30 · III · texte numérisé non relu

III

TOUT enfant, j^avais ouï parler de la vie éternelle dont nous avons la promesse et le gage dans rhumilité du Seigneur notre Dieu, descendu vers notre orgueil. Dès ma naissance, ma mère, qui a tant espéré en vous, me fit marquer, comme catéchumène, du signe de la croix et consacrer par le sel mystérieux (i).

Vous savez, Seigneur, que, bien jeune encore, je fus surpris un jour d'une violente oppression d^estomac; j'allais mourir suffoqué. Vous savez, mon Dieu, — car dès ce temps vous étiez mon gardien, — avec quelle ferveur, avec quelle foi, je demandai le baptême de Jésus-Chri -t, mon Dieu et Seigneur, à la piété de ma mère et de notre mère commune, votre Église.

Et ma mère selon la chair, enflammée du désir de m'enfanter dans son chaste cœur à la foi et au salut éternel, émue, troublée, préparait à la hâte mon initiation au sacrement salutaire où j'allais être pu-

(i) Dans les premiers siècles de l'Église, celui qui se préparait à devenir chrétien par le baptême, était d'abord fait catéchumène, c'est-à-dire disciple de la foi (xaOjt'xiî^'f, instruction, d'où catéchisme). Les cérémonies de la réception du catéchumène sont encore observées dans l'administration du baptême, même pour les enfants.

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rifié du péché en vous invoquant, Seigneur Jésus ! Mais soudain, je me trouvai soulagé. Le baptême fut donc différé ; j'étais, ce semble, condamné à ne recouvrer la vie que pour me souiller encore ! On craignait de moi une rechute dans la fange du péché, plus grave et plus dangereuse après le bain céleste.

Ainsi, j'avais dès lors la foi, comme ma mère, comme toute notre maison, sauf mon père, qui pourtant ne put jamais détruire en moi les droits de la piété maternelle, ni m'empêcher de croire en Jésus-Christ auquel il ne croyait pas encore. Ma mère n'omettait rien pour que vous me fussiez père, ô mon Dieu, plutôt que lui ; et vous Paidiez à vaincre son mari à qui, toute meilleure qu'elle fût, elle se soumettait néanmoins, parce qu'en cela même elle obéissait à vos ordres.

Je vous en prie. Seigneur, faites-moi savoir, s'il vous plaît, pour quel motif on différa mon baptême. Est-ce, oui ou non, pour mon bien qu'on lâcha les rênes à mes instincts pervers? D'où vient que maintenant encore ce mot sans cesse nous frappe l'oreille : Laissez-le faire à sa guise; il n'est pas encore baptisé? Et pourtant, s'il s'agit de la santé du corps, nous ne disons pas : Laissez-le se blesser davantage, car il n'est pas encore guéri. Oh! qu'il eût mieux valu que je fusse guéri plus tôt, et que, grâce au soin des miens et à ma propre diligence, mon âme, sauvée par vous, eût été sans délai placée sous votre tutelle I Mieux eût valu sans doute ; mais les flots de la tentation menaçaient ma jeunesse, et ma mère, qui en pré-

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voyait le danger, aimait mieux leur livrer le limon informe que Fimage divine que vous deviez en tirer plus tard (i).

DANS ces premières années qu'on redoutait moins pour moi que Tadolescence , je n'aimais pas Tétude des lettres . j'avais en horreur la contrainte qu'elle imposait. On m'y contraignait cependant pour mon bien, et je faisais mal de résister; car je n'eusse rien appris sans contrainte. Or, ce n'est pas bien faire que de faire le bien à contre-cœur. Et ceux qui me forçaient d'étudier, ne faisaient pas bien non plus, mais vous en tiriez mon bien, ô mon Dieu ! Eux, en effet, ne me pressaient d'apprendre qu'en vue d'assouvir l'insatiable soif de cette richesse qui n'est qu'indigence, de cette gloire qui n'est qu'ignominie. Mais vous , qui save^ le nombre des cheveux de fiotre tête (2), vous tourniez leur erreur à mon profit et ma paresse à la peine que je méritais, si petit enfant et si grand pécheur ! Ainsi leur intention n'était pas bonne, et vous en tiriez mon bien ; ma conduite était mauvaise, et j'en étais justement

(i) L. I. c. II.

(2) Matth. X, 3o.

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puni. Car, vous Pavez ordonné, et il en est ainsi : Tout esprit déréglé est a lui-même son propre cha-

TLMENT (l).

D'OU venait mon aversion pour la langue grecque dont, tout petit enfant, j'apprenais les rudiments, c'est ce que je ne saurais dire. J'étais passionné pour la langue latine, telle que renseignent, non les premiers maîtres, mais ceux qu'on nomme les grammairiens (2). Car ces études élémentaires qui consistent à lire, à écrire, à compter, ne m'étaient pas moins odieuses et pénibles que l'étude du grec.

Et d'où vient cela, sinon du péché et de la vanité de la vie ? J'étais chair, j'étais l'esprit qui s'égare et ne revient pas. Certes, ces connaissances élémentaires auxquelles je dois de lire tout ce que je rencontre, d'écrire tout ce qui me plaît, étaient plus certaines et meilleures que la fable d'un Enée dont j'étais contraint d'apprendre les courses errantes, oublieux de mes

(2) Par grammairiens, on entendait les professeurs de belleslettres. Malgré le peu de goût d'Augustin pour le grec, il ne laissa pas que d'y taire des progrès notables. L'usage fréquent qu'il fait de cette langue dans ses ouvrages, soit en citant les auteurs, soit en interprétant les mots, prouve qu'il la possédait fort bien.

propres erreurs. Je pleurais la mort de Didon qui se tue par amour, tandis que je n'avais pas une larme à donner au malheur de mon âme mourant de ces folies loin de vous, ô mon Dieu, ô ma vie !

Enfant, je péchais donc, quand je préférais ainsi les choses vaines aux choses utiles, ou plutôt haïssant celles-ci, aimant celles-là. Un et un font deux, deux et deux font quatre, m'était une odieuse chanson ; rien de plus doux, au contraire, que le vain spectacle du cheval de bois plein de soldats, que Tincendie de Troie, et Pombre même de Creuse (i).

EXAUCEZ ma prière, Seigneur; que mon âme ne défaille pas sous votre verge paternelle, ni dans la louange de votre miséricorde qui m'a retiré de mes voies perverses. Soyez-moi plus doux que les séductions qui m'égaraient. Que je vous aime d'un amour fort, que de tout mon cœur j'embrasse votre main, pour que vous m'arrachiez jusqu'à la tin à toute tentation. N'êtes-vous pas. Seigneur, mon roi et mon Dieu ? Que tout ce que mon enfance apprit d'utile soit à votre service ; à votre service tout ce que je dis,

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tout ce que j'écris, lis ou calcule. Quant à mes lectures frivoles, vous m'en avez puni, et vous m'avez remis le péché de ces vaines jouissances. J'en ai retenu, il est vrai, plusieurs mots utiles, mais cet avantage pouvait être obtenu par des voies plus sûres, où Penfant aurait marché sans danger (i).

Quelle merveille que je me laissasse emporter à ces vanités et que loin de vous, mon Dieu, je me répandisse au dehors, quand on me proposait pour modèles des hommes qui rougissaient de honte si un solécisme ou un barbarisme leur échappait en racontant une bonne action, tandis qu'ils se glorifiaient des applaudissements prodigués au récit de leurs désordres, pour peu qu'il fût écrit en périodes cadencées, nombreuses et élégantes !

Vous voyez cela. Seigneur, et vous vous taisez, étant patient^ miséricordieux et vrai (2). Vous tairez-vous toujours > Et à cette heure même vous retirez de l'afîreux abîme l'âme qui vous cherche, qui a soif de vos délices et qui vous dit : Tai cherché votre face ; c'est votre face. Seigneur^ que je chercherai toujours (3). On est loin de vous dans les ténèbres des passions! car ce n'est pas en marchant, en allant d'un lieu à Tautre, qu'on s'éloigne de vous et qu'on revient à vous. Votre plus jeune enfant, ce

(i) Coyifess. L. i, c. i5. L'étude des auteurs profanes, indispensable sans doute à la formation intellectuelle, n'est sans danger qu'à la condition d'être subordonnée à l'étude de la religion et aux pratiques de la piété chrétienne.

(2) Ps. cii, 8.

(3) Ps. XXVI, 8.

prodigue (i), a-t-il pris des chevaux, un char, un navire, s'est-il envolé sur une aile visible, a-t-il ployé le genou pour courir, lorsqu'il allait en une région lointaine dissiper ce que vous lui aviez donné au départ ? Père si doux, quand vous donniez, plus doux encore au retour du fils indigent ! Non, c'est la passion mauvaise qui nous jette dans les ténèbres, loin de votre face.

Voyez, Seigneur mon Dieu, voyez avec votre ordinaire patience comme les enfants des hommes sont fidèles aux conventions passées par leurs devanciers, touchant les lettres et les syllabes, et comme ils négligent le pacte du salut éternel fait avec vous ! Si quelqu'un, connaissant ou enseignant le code grammatical, omet, contre la règle, d'accentuer la première syllabe en disant : homo^ il est plus déplaisant aux hommes que s'il haïssait un homme, homme lui-même. Et pourtant la haine que nous nourrissons envers un ennemi nous est plus funeste que l'ennemi lui-même, et les coups qu'elle lui porte blessent plus grièvement notre propre cœur.

Certes, ce précepte : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, est bien plus intimement gravé en nous que les lois du langage. Que vous êtes caché. Dieu seul grand, qui habitez en silence les hauteurs des cieux et, selon une loi toujours agissante, répandez sur les passions coupables la nuit

(i) Allusion à la parabole des deux fils du père de famille dont le plus jeune, adolescentior, fuit la maison paternelle et dissipe en prodigue sa part d'héritage. (Saint Luc, ch. xv.)

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vengeresse de raveug.ement ! Voici un homme qui aspire à ia renommée d'orateur: debout devant un homme qui juge, environné d'une foule d'hommes qui écoutent, à l'heure même où il s'acharne avec une animosité furieuse contre son ennemi, il n'a d'autre souci que d'éviter, par exemple, ce solécisme : inter hominibîis . . , Que, dans sa colère, il retranche un homme du nombre des hommes, il n'y songe pas (i) !

MALHEUREUX eufaut, au seuil de la vie, c'est à de telles mœurs que je me façonnais ; je m'exerçais à cette palestre, plus soucieux d'éviter un barbarisme que la jalousie contre qui n'en commettait pas ! Je vous les dis, mon Dieu, je vous les confesse ces faiblesses qui me valaient les éloges de ceux dont l'approbation était ma seule règle de vie honorable. Je ne voyais pas l'abîme de honte où je me plongeais loin de votre regard. Car y avait-il rien de plus impur que moi, puisqu'à ceux-là même je déplaisais, trompant par d'innombrables mensonges pédagogue , maîtres, parents, pour le plaisir de jouer, pour le bonheur de regarder des niaiseries, pour le besoin inquiet de les reproduire ?

Je commettais aussi des larcins au cellier, à la table de mes parents, soit par gourmandise, soit pour donner aux enfants qui me vendaient le plaisir que nous avions à jouer ensemble. Et même, dans le jeu, vaincu par un vain désir de l'emporter, je m'attribuais souvent de déloyales victoires. Si je surprenais la fraude d'autrui, avec quelle vivacité je reprochais aux autres ce que je faisais moi-même ! Pris sur le fait, plutôt que de céder, j'entrais en fureur.

Est-ce donc là Tinnocence du premier âge ?.I1 n'y en a pas, Seigneur, il n'y en a pas ! Grâce, mon Dieu !... Ce que sont aux enfants précepteurs, maîtres, noix, balles, oiseaux, sont aux hommes magistrats, rois, trésors, domaines, esclaves ; tout cela se succède avec le cours des années, comme à la férule succèdent les supplices.

Ce que vous avez loué dans les enfants, ô mon Roi, en disant : Le l'oyaume des deux est à qui leur ressemble (i), ce n'est donc pas leur petitesse, mais l'humilité dont elle est Timage (2).

ET cependant, Seigneur, à vous, créateur et conservateur infiniment bon de tout l'univers, à vous, mon Dieu, grâces soient rendues, ne m'eussiez-vous

(1) Matth. XIX, 14.

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donné que d'être entant. Car alors même j'e'tais, je vivais, je sentais; j'avais souci de ma conservation, impression secrète de la divine Unité d'où vient mon être ; je gardais d'instinct Tintégrité de mes sens, et tout faibles qu'ils étaient, tout borné que fût l'horizon de ma pensée, j'aimais la vérité.

Je ne voulais pas être trompé; ma mémoire était vivace; ma parole se formait; j'étais sensible à l'amitié ; je fuyais la douleur, la honte, l'ignorance. Dans un être semblable qu'est-il qui ne soit digne de louange et d'admiration !

Mais ce sont là les bienfaits de mon Dieu; de tout cela je ne me suis rien donné ; tout cela est bon et tout cela est moi-même. Il est donc bon Celui qui m^a fait, et lui-même est mon bien, et c'est en lui que je me réjouis de tous les biens dont se composait déjà mon enfance. Ma faute était de ne pas chercher en lui, mais dans ses créatures — les autres et moi — plaisirs, grandeurs, vérités ; et je me précipitais ainsi dans les peines, les confusions, les erreurs.

Grâces vous soient rendues à vous, mes délices, ma gloire, mon espérance, mon Dieu; grâces à vous, pour vos dons; mais gardez-les-moi ! Car c'est ainsi que vous me garderez moi-même ; et ils croîtront, ils se multiplieront, vos bienfaits ; et je serai avec vous, puisque c'est par vous que je suis (ij !

(i) Livre i, c. 20.

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