CHAPITRE QUATRIÈME
N des principaux habitants de Thagaste ^ nommé Romaniamis, 7nit généreusement sa bourse à la disposition d\Augiistin qui ^ grâce à cet opulent bienfaiteur , partit pour Carthage afin dy reprendre, à Vécole d'un nommé Démocratus , ses études si malheureusemcîit interrompues (i).
Romanianus fut , à. partir de ce jour, la providence de ce jeune homme dont il avait pressenti le génie. Augustin ne fut pas ingrat. Voici en quels tei-mes il exprimait plus tard sa reconnaissance à celui qu'il aimait comme un second père :
Que ne vous dois-je pas ? C'est vous qui m'avez ouvert votre maison, votre bourse, bien mieux, votre cœur, à moi, jeune homme pauvre, exile' loin des miens par les nécessités de mes études. C'est vous qui, à la mort de mon père, m'avez consolé par votre amitiéj ranimé par vos conseils, aidé par votre généreuse assistance. C'est vous qui, dans notre ville natale, en m'honorant de votre bienveillance et de votre familiarité, en me faisant votre hôte, m'avez fait participer en quelque sorte à votre rang illustre
(i) Vers la fin de l'année Sto.
et à votre noblesse, Quand je désirais retourner à Carthage pour y entendre un professeur célèbre, cVst à vous seul que je confiai mon dessein et mon espérance; durant quelque temps vous retardâtes mon départ, par amour pour notre patrie commune où j'enseignais déjà. Mais, n'ayant pu vaincre Fimpatience de mon jeune cœur aspirant vers ce qui lui semblait meilleur, votre bienveillaiice, avec une sagesse admirable, favorisa le projet qu'elle avait déconseillé. Elle me procura le viatique nécessaire; et après avoir veillé sur le berceau, sur le nid de mes
études, elle soutint le premier essor de mes ailes
Enfin, si je jouis maintenant d'une profonde paix, si je me suis envolé loin du piège des passions décevantes, si, débarrassé du faix de mes soucis mortels, je respire enfin; si, plein de repentir, revenu à moimême, je cherche de tout mon cœur la vérité, si je commence à marcher dans la voie avec l'espoir de parvenir au terme de la souveraine Sagesse, je le dois à votre inspiration, à votre impulsion, à votre concours (i).
Carthage, relevée de ses ruines^ était^ au temps d'Augustin y la ville la plus importante de V Afrique romaine. — A peine en reste-t-il aujourd''hui quelques vestiges aux environs de Tunis.
Ses écoles étaient alors si célèbres^ que le grand docteur ne craignait pas de les comparer à celles de Rome : Duae tantae urbes, latinarum litterarum arti-
(i) Contra academicos, 1. ii, c. 3.
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fices, Roma atque Carthago (i). La splendeur de ses monuments 7~épondait à sa renomjnée : Carthago civitas ampla et illustris. . . fama celeberrima nobilis (2) . Ce qui valait bien mieux^ la foi chrétienne s'y était enracinée profondément et avait grandi, arrosée du sang de nombreux martyrs.
Mais la jeunesse qui, de toutes parts, accourait aux écoles de ses rhéteurs et de ses sophistes, semblait y ramener avec elle tous les excès du paganisme. Augustin se laissa entraîner au torrent. La passion du théâtre y la fréquentation d^amis indignes de lui, les leçons de maîtres im^ pies le jetèrent dans le vice et dansVerreur.il acheva de perdre les mœurs, et bientôt, à son tour, la foi fit naufrage.
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(i) Aug. ad Dioscorum epist. 117, n. 9. (2) Aug. ad Glorium et Eleus. epist, 43, n. 7.
JE vins à Carthage, où bientôt le brasier des passions criminelles m'enveloppa de toutes parts. Je n'aimais pas, mais je désirais aimer, et dans ma misère secrète je m'en voulais de n'être pas encore assez misérable. Mon cœur, en quête de convoitises, avait horreur des chemins sûrs et sans précipices. Privé de cet aliment intérieur qui est vous-même, ô mon Dieu, je ne sentais pas ma taim et n'avais nul désir de cette nourriture incorruptible, non que j'en fusse rassasié, mais parce que la disette où j'en étais augmentait mon dégoût.
Aussi mon âme était sans vigueur : couverte d'ulcères, elle se jetait misérablement hors d'elle-même, pour calmer au contact des créatures sensibles la démangeaison qui la dévorait. Je ne les aurais pas aimées, si elles n'eussent eu Fàme et la vie pour répondre à mon amour; mais je voulais de plus la jouissance criminelle
Je souillais donc la source de l'amitié des fanges de la concupiscence; je ternissais sa sérénité des vapeurs infernales delà passion. Et cependant, hideux, infâme, j'avais la vanité de me complaire dans l'élégance et l'urbanité de mes manières.
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Enhn, je tombai dans le piège où je souhaitais être pris. Mon Dieu, dans votre miséricordieuse bonté, de quel fielavez-vous assaisonné ces coupables jouissances ! Je fus aimé, je me liai d'une secrète chaîne; je mis ma joie à m'enlacerdans un réseau d'angoisses, à m'exposer aux morsures de ces verges brûlantes qui se nomment jalousies, soupçons, craintes, colères et querelles.
J'ÉTAIS épris du théâtre, miroir de mes misères, aliment du feu qui me dévorait. Comment se faitil que l'homme, devant un spectacle lamentable et tragique, aime à s'apitoyer sur des maux qu'il ne voudrait pas souffrir? Spectateur, il veut y compatir et trouve son plaisir dans cette compassion même. N'est-ce pas la folie d'un esprit malade, d'autant plus touché de telles scènes qu'il est moins guéri des affections mauvaises dont elles offrent le tableau? Pâtir,c'estêtre misérable; compatir, miséricordieux. Mais quelle place peut avoir la miséricorde, là où tout est fiction? Il ne s'agit pas d'appeler au secours, mais de provoquer aux larmes, et l'acteur est d'autant plus applaudi qu'il fait mieux pleurer. Que si ces antiques et fabuleuses catastrophes sont jouées sans attendrir le spectateur, il s'en va, le dégoût et le
blâme aux lèvres. Est-il douloureusement ému, il demeure attentif et trouve sa joie dans ses pleurs.
Est-ce donc que nous aimons la douleur? Non; tout homme aspire à la joie. Mais, si la souffrance lui déplaît, il se complaît dans la compassion, et celle-ci ne pouvant aller sans la douleur, il aime, à cause d^elle, la douleur qui Taccompagne.
G^est Peffet de Tamour que nous portons à nos semblables. Hélas ! où court-il cet amour, sur quoi s^épanche-t-il ? Comment va-t-il se perdre dans le torrent de poix bouillante, dans le gouffre béant des noires voluptés ? Eau céleste et limpide qui, par notre malice, détournée de son cours, se change en eau bourbeuse!
Faut-il donc étouffer en nous la compassion? Nullement. Il est permis parfois d'aimer la douleur. Mais, fui-s l'impureté, ô mon âme; sous la tutelle de mon Dieu, du Dieu de nos pères, éternellement digne de tout honneur et de toute louange, fuis l'impureté! Je ne suis pas aujourd'hui fermé à la commisération ; mais alors, au théâtre, si deux héros parvenaient à jouir d'unamour criminel^ bien que ce ne fût qu'une fiction, un jeu d'imagination, j'en étais heureux. Si qiielque catastrophe les séparait, j'en avais pitié et je me complaisais dans ces deux sentiments.
Maintenant, je plains beaucoup plus celui qui se réjouit dans le crime que le malheureux privé d'une volupté funeste et d'une misérable félicité. Voilà une commisération plus vraie; mais la douleur n'y est point un plaisir.
Car si la charité se fait un devoir de plaindre la
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souffrance, elle préférerait de beaucoup qu'il n'y eût pas de souffrance à plaindre. Comme la bonté ne peut vouloir le mal, de même la miséricorde ne saurait désirer qu'il y eût des misères sous prétexte de les soulager.
Il est donc certaine douleur permise; il n'en est pas d'aimable. Aussi, mon Dieu, vous qui aimez les âmes d'un amour infiniment plus pur que nous, vous avez pour elles une compassion d'autant plus parfaite que vous êtes inaccessible àla douleur. Mais quipeut s'élever jusque-là ?
Infortuné que j'étais, j'aimais la douleur, je m'en créais des motifs. Au spectacle de ces calamités imaginaires qui ne m'atteignaient pas, le jeu de Facteur me ravissait d'autant plus qu'il m'arrachait des larmes. Malheureuse brebis, échappée loin du troupeau à votre garde vigilante, est-il étonnant que je fusse couvert d'une lèpre honteuse? Et de là venait le plaisir que je prenais à ces douleurs, que je ne laissais pas d'ailleurs pénétrer plus avant ; car je n'aurais pas voulu souffrir ce que je m'amusais à voir; mais le frôlement de ces fictions chatouillait mon cœur comme un ongle envenimé, et suffisait à produire une tumeur brûlante, un horrible ulcère. Et telle était ma vie : était-ce vivre, ô mon Dieu (i) !
(i) L. III, c. 2.
CEPENDANT votre miséricorde toujours fidèle planait de loin sur moi. En quelles iniquités ne me suis-je pas consumé! Entraîné loin de vous par une curiosité sacrilège, j^en vins au comble de Tinfidélité, au culte trompeur des démons à qui j'offrais mes péchés comme autant de sacrifices.
Et la verge de votre justice ne cessait de me frapper ! J'osai même, pendant la célébration d^une de vos solennités, dans Tenceinte d'une de vos églises, convoiter et marchander des fruits de mort. Alors votre main s'appesantit davantage sur moi ; mais qu'était-ce en proportion de ma faute, ô mon Dieu, miséricorde infinie, mon refuge contre ces épouvantables criminels parmi lesquels je m'égarais, présomptueux, la tête haute, toujours plus loin de vous, aimant mes voies et non les vôtres, aimant ma liberté d'esclave fugitif (i)!
Dans les études qu'on estime honnêtes, j'avais en vue les disputes du barreau ; je voulais m'y distinguer
(i) Bien des années plus tard, saint Augustin, prêchant à Carthagc^ s'accusait publiquement d'avoir, durant sa jeunesse, mené dans cette ville une vie coupable et d'avoir été de ceux que l'Apôtre saint Paul nomme des insensés, des incrédules, des hommes rebelles à toute bonne œuvre. (Inpsal. 36,sermo 3, n. icj.)
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et remporter d'autant plus de succès que j'userais de plus d'artifices. Si aveugles sont les hommes, qu'ils se glorifient même de leur aveuglement !
Déjà j'occupais le premier rang dans la classe du rhéteur, ce qui m'enflait de joie et d'orgueil. D'humeur beaucoup plus paisible, vous le savez, mon Dieu, j'avais un grand éloignement pour les excès de ces jeunes gens qu'on appelait brise-tout, eversores^ nom de furie et de démon, devenu un titre d'élégance mondaine (i). Je vivais parmi eux, impudemment honteux de ne leur pas ressembler; je les fréquentais et me plaisais dans leur commerce, malgré l'horreur que m'inspiraient leurs actes, par exemple, ces mystifications insolentes dont ils assaillaient la simplicité de l'étranger, faisant de son trouble la pâture de leurs malignes joies. Quoi de plus semblable à la conduite des démons ? Destructeurs, dupes de leurs destructions et de leur malice, moqueurs impitoyables, objet des secrètes risées des esprits de mensonges (2) !
•->^EST en leur compagnie, à Tâge de la faiblesse, ^^ que j'étudiai Téloquence. Je désirais y exceller pour jouir de la gloire humaine, vaine et damnable
(i) « Je sais à n'en pas douter que. lorsqu'éloigné encore de la foi chrétienne, vous vous adonniez aux études, vous aimiez une vie honnête et tranquille. » (Lettre de Uévèque Vincenthis à saint Augustin. Aug. epist. q3.)
(2) L. III, c. 3.
5o La Jeunesse de saint Augustin.
fin! L'ordre accoutumé des études me mit sous les yeux un livre de Cicéron, homme dont on admire plus la langue que le cœur. Ce livre contient une exhortation à la philosophie et a pour titre Hoj^tensiiis. Sa lecture changea mes sentiments, me fit vous adresser, ô mon Dieu, de tout autres prières, et m'inspira des desseins et des désirs nouveaux. Soudain, toute espérance frivole s'avilit à mes yeux ; je me mis à soupirer, avec une incroyable ardeur, après l'immortelle sagesse, et je me soulevai pour aller à vous. Il ne s'agissait plus, en le lisant, de raffiner mon langage, unique fruit que semblaient payer, pour un fils de dix-neuf ans, les épargnes de ma mère, veuve depuis deux années. Je m'étais attaché non aux formes du style, mais au fond des choses.
Gomme je brûlais, ô mon Dieu, comme je brûlais de m'envoler de la terre vers vous! Mais j'ignorais comment vous en agissiez avec moi. La sagesse habite en vous, et la philosophie dont j'étais épris n'est autre chose que l'amour de la sagesse. Il en est qui, pour séduire, se servent du mot de philosophie, mot noble, doux et glorieux dont ils colorent et fardent leurs erreurs. Ce sont tous ces faux sages de son temps et des siècles antérieurs que Cicéron démasque dans son livre, rendant à son insu témoignage à l'avertissement salutaire que donne votre Saint-Esprit par la bouche de votre bon et fidèle serviteur : Prenez gai^de que peîsonne ne vous séduise par la philosophie^ par de vailles subtilités^ ensuivant la tradition des hommes et les principes d'une fausse science, et
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non pas Jésus-Christ, en qui habite corporellement toute la plénitude de la divinité (i).
Alors, vous le savez, Lumière de mon cœur, cet avis de l'Apôtre ne m'était pas connu; ce qui me plaisait àSinsV Hortensius^ c'est que ce n'était pas telle secte ou telle autre, mais la sagesse elle-même, quelle qu'elle fût, qu'il proposait à mon amour, à mes désirs, à ma poursuite, à ma possession. C'est à l'embrasser qu'il excitait ardemment mon cœur. Une seule chose ralentissait l'élan de mon enthousiasme : je ne trouvais pas dans ce livre le nom de Jésus-Christ. Ce nom, selon le dessein de votre miséricorde, Seigneur, ce nom de mon Sauveur, votre Fils, restait profondément gravé dans mon cœur, depuis que, tendre encore, il l'avait bu avec le lait maternel. Sans ce nom, nul livre, si rempli qu'il fût d'érudition, d'éloquence, de vérité, ne me ravissait entièrement (2).
JE résolus donc de m'appliquer aux saintes Écri* tures, pour voir ce qu'elles étaient. Et voici que je vois une chose impénétrable aux superbes, révélée aux enfants, humble au premier abord, sublime
(i) Saint Paul, ép. aux Colossiens, 11, (2) L. III, c. 4.
quand on avance, et toute voilée de mystère. Je n'étais pas digne d'approcher, ni même de me prosterner au seuil; car je n'en pensais pas alors comme j'en parle aujourd'hui; l'Ecriture me paraissait indigne d'être mise en parallèle avec la majesté cicéronienne. Mon orgueil dédaignait sa simplicité, tandis que mon regard ne pénétrait pas ses profondeurs. Et pourtant elle grandit avec les petits; mais j'aurais eu honte d'être petit, et je prenais ma vaine enflure pour de la grandeur (i).
C'est ainsi que je devins la proie d'hommes orgueilleux jusqu'au délire (2), charnels et grands parleurs, dont la bouche recelait un piège de Satan,
(r) Livre m, c. 5. Vous pouvez m'en croire, disait- il plus tard à son peuple d'Hippone, lorsque je vous parle du respect avec lequel nous devons recevoir ce que nous apprend l'Écriture. Car je ne vous le dis qu'après avoir été trompé moi-mêmeautrefois par les hérétiques (les Manichéens). Etant encore fort jeune, je voulais examiner avec subtilité les divines Écritures avant que d'en avoir demandé l'intelligence avec piété. Aussi je ne faisais que me fermer moi-même, par une conduite perverse, la porte de mon Seigneur. J'aurais dû frapper atin qu'on m'ouvrît, et je me la fermais de plus en plus. J'étais assez hardi de chercher avec orgueil ce que l'humilité seule peut faire trouver. Insensé que j'étais ! j'avais quitté le nid, me croyant capable de voler, et bien loin de m'elever dans les airs, je tombai à terre ! (Serm. 5 1 .)
(2) Les Manichéens, dont il sera question au chapitre suivant.
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un appât composé d'un confus mélange de syllabes empruntées à votre Nom, au nom de Jésus-Christ, à celui du Saint-Esprit consolateur. Ces noms ne quittaient pas leurs lèvres ; mais ce n'était qu'un vain bruit de la langue : le Vrai n'habitait pas leur cœur. Ils disaient: Véj'ité ! vérnté!... Ils m'en parlaient sans cesse, mais elle n'était pas en eux. Ils débitaient des mensonges, non seulement sur vous, qui êtes vraiment la Vérité, mais sur les éléments constitutifs de ce monde, ouvrage de vos mains, au sujet duquel )e devais aller bien au delà de tout ce qu'ont pu dire les philosophes. Je le dois à votre grâce, ô mon Père souverainement bon, Beauté, source de toutes beautés !
O vérité ! vérité ! comme du fond de Fàme je soupirais vers vous, alors même que votre nom seul résonnait à mon oreille, redit sans cesse par leurs bouches, répété dans leurs nombreux et longs ouvrages !...
J'avais rencontré cette femme audacieuse et folle que Salomon nous montre en parabole ; assise au seuil de sa porte, elle crie : Mange^ hardiment ce pain caché; buve:{ cette eau si douce, que j'ai déj'obée (i). Elle me séduisit, parce qu'elle me trouva dehors, tout entier au monde des sens et repaissant mon esprit de ce qu'avaient dévoré mes yeux (2).
(i) Proverb. ix, 17.
(2) L. III, c. 6.