LA FAUSSE SCIENCE
UGUSTIN étudiait depuis une année à Cartilage^ loî'sqiCil pe?'dit son père. Patrice, grâce aux prières et aux larmes de Monique^ était mort chrétien. <c Bans les derniers temps de sa^vie temporelle^ devenu chaste en devenant croyant, il ne donnait plus sujet à sa femme de pleurer sur les désordres quelle avait supportés avec tant de patience, tandis qu'il était infidèle (i). » Malgré les épreuves domestiques qui furent la conséquence de ce deuil, le jeune homme put continuer à Cartilage ses travaux littéraires et juridiques. Sa pieuse mère s' imposa pour lui les plus durs sacrifices, et son bienfaiteur Romanianus lui fut un second père (2).
Augustin faisait d' admirables progrès dans la science; son génie se jouait au milieu des difficultés qui déconcertaient les autres. La philosophie d\Aristote n^ avait pas pour lui de secret, L'Hortensius de Cicéron , nous Pavons vu , V enflammait d^un
(i) Confess. 1. ix, c. 9.
(2) Tu pâtre orbatum amicitia consolatus es, hortatione animasti, ope adjuvisti. (Academ. i. 11, c. a.)
6o La Jeunesse de saint Augustin.
amour enthousiaste pour la sagesse. Il s'essayait à lire les saintes Ecritures^ mais sans en goûter la simplicité divine., sans en pénétrer la profondeur. Sa curiosité et son orgueil leur préféraient les livres profanes; il dévorait tous ceux qui lui tombaient sous la main.
Fier de ces dons de Pesprit, Augustin, à vingt ans, c?'ut pouvoir se passer de guide. Aussi bien, le disciple était devenu maître et comynencait à enseigner ce quil avait appris.
Ce fut alors qu'il fut pris à V amorce de la fausse science qui^ dans ce temps-là., n'avait pas de plus habiles proneurs que les Manichéens. Je me persuadai, écrivait- il plus tard (i), qu'il valait mieux croire àla Science qu'à TAutorité, et je me livrai à certains hommes qui regardent cette lumière qui frappe nos yeux comme quelque chose d^infini, de divin, d'adorable. Je n'acquiesçais pas à leurs assertions, mais je m'imaginais que sous ces voiles ils cachaient quelque grand secret qu'ils me découvriraient plus tard.
Et dans un autre ouvrage dédié à son ami Honoratus., Augustin, revenant sur le même aveu., dit encore : Vous savez que si nous donnâmes dans le piège des Manichéens, ce fut uniquement parce qu'ils nous assuraient que, sans se servir de la voie impérieuse de l'Autorité, ils conduiraient leurs disciples à Dieu et les délivreraient de toute erreur par la pure
(i) Lib. de Vita beata, n. 4.
La fausse science. 6i
et simple Raison. Comment m'obligèrent-ils à les suivre durant neuf années et à les écouter docilement, au mépris de la religion que mes parents m'avaient mise au cœur dès Tenfance ? C'est qu'à les en croire, au lieu des terreurs de la superstition et du joug de la Foi imposée avant tout examen de la Raison, ils n'exigeaient l'assentiment qu'après avoir, par la discussion, mis la vérité dans son plein jour. Quel homme ne serait séduit par de si belles promesses, surtout s'il est jeune, amoureux du vrai, plein de la vanité et du babil auxquels habituent les disputes subtiles de Fécole ? C'est dans cette disposition d'esprit qu'ils me trouvèrent, désireux de puiser à la source pure de la vérité promise et méprisant tout le reste comme des contes de vieilles femmes.
Mais, d'autre part, si je ne m'attachai pas complètement à eux et me contentai d'être au rang de ceux qu'ils appellent auditeurs^ sans vouloir abandonner les affaires et les espérances du siècle, c'est que je m'aperçus qu'ils étaient bien plus fertiles en paroles pour réfuter la doctrine des autres, que riches en raisons pour établir la leur fi;.
Manès, d'après saint Augustin, si bien instruit des mystères de la secte [2], prêchait F existence de deux
[i] De utilitate credendi, c. i, n. 2.
(2) Saint Augustin a écrit un grand nombre d'ouvrages contre les Manichéens, dans lesquels il expose avec grand détail et réfute victorieusement leurs erreurs. 11 serait trop long de les signaler ici ; nous renvoyons aux œuvres du saint docteur, nous contentant de résumer en peu de mots l'exposé qu'il fait lui-même de l'hérésie manichéenne.
LA JEUNESSF pr-, catvt AT-GT-STIX. 2**
principes éternels, contraires Vun à Vautre^ de deux substances^ Vune bonne et Vautre mauvaise ^ perpétuellement en guerre. Le monde, disait V hérésiarque, est r œuvre de Dieu ou du bon principe, mais il est fait du mélange des deux substances opposées, dont la séparation s opère peu à peu par V intervention des Élus, à mesure que ceux-ci prennent de la nourriture ! Ces Elus étaient les parfaits de la secte, qui renfermait aussi un ordre inférieur d'adeptes appelés Auditeurs.
A Vexception des seuls Elus^ tous les hommes sont plongés dans le mal. Ceux d'entre eux qui sont purifiés par le ministère des saints du manichéisme, retournent à Dieu, portés sur de grands navires qui sont le soleil, la lune, faits de la substance divine, celle-ci n'étant autre chose que la lumière.
Quant à la substance mauvaise, elle comprend cinq éléments : la fumée, les ténèbres, le feu. Veau et le vent. Les oiseaux sont nés du vent, les poissons de Veau, les quadrupèdes du feu, les serpents des ténèbres, enfin de la fumée les bipèdes, dont les hommes tirent leur o?ngiîie. Ce dernier trait prouve que certains savants modernes n^ont rien inventé.
C'est plus qu'ail n^ en faut pour rendre intelligibles les allusions que fait Augustin au système de Manès, dans son livre des Confessions. Le reste est un mélange d"" absurdités , d"" abominations, de blasphèmes qui n' excitent pas moins la pitié que le dégoût. Ajoutons seulement que les Élus, niant le libre arbitre et attribuant le péchd de Vhomme à Vactinn nécessaire et
La fausse science. 63
fatale du principe mauvais^ s'' abandonnaient en secret aux plus honteux désordres et regardaient les pires infamies comme des actes de religion.
Au dehors ils affectaient une grande austérité de vie, afin de tî^omper les hommes. Augustin^ simple auditeur, ignorait leurs abominables mystères. Cest ce qu'il déclare dans sa première dispute contre le Manichéen Fortunatus. fDisput. I contra Fortunat. manich.
Oper. tom. vi^ p. 66.)
\Mk^
"p^URANT un intervalle de neuf années, — de dix- ^ neuf à vingt-huit ans, — jouet de mes instincts dérégle's, je fus tout ensemble séduit et séducteur, trompé et trompeur; en public par l'enseignement des sciences qu'on nomme libérales, en secret par le mensonge d'une fausse religion ; ici , jouet de l'orgueil, là, de la superstition, partout, de la vanité. Epris d'un fantôme de gloire, je mendiais les applaudissements du public jusque sur les théâtres, dans les joutes de poésie dont le prix était une couronne de fleurs aussitôt fanées, dans les folies des spectacles et toutes les intempérances de la passion.
Et de là, courant aux sectateurs de Manès, qui se nommaient les Elus, les Saints^ je leur apportais des aliments afin que, dans le laboratoire de leur estomac, il se formât des anges et des dieux capables de me purifier de mes souillures !
Voilà les extrava;;^ances que je professais avec plusieurs amis séduits comme moi, hélas ! et par moi (i).
(i) Parmi les nombreuses victimes de son funeste prosélytisme, saint Augustin compte avec douleur son meilleur ami Alypius, son généreux Mécène Romanianus et cet Honoratus auquel il dédia plus tard son beau traité De V utilité de croire, afin d'amener à la foi celui qu'il avait entraîné dans l'erreur.
La fausse science. 65
Qu'ils me raillent, ces superbes, que vous n'avez pas encore, ô mon Dieu, renversés et brisés pour leur salut; je ne laisserai pas de vous glorifier par l'aveu de mes hontes. Donnez-moi, je vous prie, donnezmoi de promener aujourd'hui mon souvenir partons les détours de mes erreurs passées et de vous offrir un sacrifice d'allégresse. Car, sans vous, que suis-je à moi-même, sinon un guide de perdition ? Et que suis-je, quand mon âme est en santé, sinon le nourrisson que vous allaitez de votre suave et incorruptible aliment? Quel qu'il soit, Thomme est-il autre chose quMn homme ? Qu'ils nous raillent, les puissants, les forts ! nous, les faibles, les indigents^ nous continuerons à vous glorifier (i).
J'ÉTAIS affamé de vous, ô mon Dieu, et que me donnaient-ils à votre place ? Le soleil, la lune ; non pas vous, mais vos œuvres, et non les plus parfaites. Car vos créatures spirituelles sont plus excellentes que ces corps célestes et lumineux.
Ce n'était pas ce que vous aviez fait de. meilleur, mais vous-miême, ô Vérité immuable et sans ombre, dont j'avais faim et soif, tandis qu'on ne me servait
(i) L. IV, c. I.
pour aliment que de brillants fantômes. Mieux valait encore aimer ce soleil, qui du moins ne trompe pas les yeux, que ces mensonges qui séduisent Tesprit. Et cependant, les prenant pour vous, je m'en repaissais, mais sans avidité, parce que je n^ trouvais pas la aveur qui est en vous.
Ces vaines fictions, n'ayant rien de commun avec vous, loin de me nourrir, augmentaient mon épuisement. Le pain que l'on croit manger en songe ressemble du moins au pain véritable, quoiqu'il nous laisse à jeun et qu'il ne soit qu'un rêve ! Ces vanités ne vous ressemblaient en rien, comme vous me l'avez révélé depuis ; c'étaient des fantômes de corps, des corps imaginaires, moins vrais que ces corps matériels que notre œil de chair contemple au ciel et sur la terre, et qui frappent le regard des animaux comme le nôtre. Ceux-là sont quelque chose de plus réel que l'image que nous nous en formons. Mais combien ce que reproduit notre imagination a plus de réalité que cette folle induction qui se plaît à soupçonner des corps immenses, infinis, — pur néant dont je me repaissais alors !
Mais vous, mon amour, en qui je défaille afin d'être fort, vous n'êtes rien de ces choses matérielles que nous voyons même au ciel, rien de ce que nous n'y voyons pas ; car tout cela est votre ouvrage, sans être même votre chef-d'œuvre. Combien donc étesvous loin de ces fantômes de mon esprit, de ces êtres imaginaires, sans aucune réalité, qui ne sont pas même des corps! Vous n'avez rien de corporel, et ce-
La fausse science. 6 y
pendant vous n'êtes pas non plus Fàme qui est la vie du corps, et qui, par conséquent, est meilleure, plus réelle que lui. Non ; vous êtes la vie des âmes, la vie des vies, ô vie de mon âme, qui vivez par vous-même et ne changez pas !
Où étiez-vous alors ? Que vous étiez loin de moi, ou plutôt que j'étais loin de vous, tils exilé, privé de la pâture que je servais aux pourceaux ! Ah ! les fables des poètes sont préférables à ces mensonges. Les vers qui me content Fenlèvement de Médée sont encore plus utiles que le système spécieux des cinq éléments correspondant aux cinq cavernes ténébreuses (i), chimère qui tue l'âme crédule. Car du moins les vers procurent du pain au poète ! Si je chantais Médée qui s'envole, je n'affirmais pas le fait ; si je l'entendais raconter, je n'y croyais guère. Mais ces folles erreurs, je les ai crues !
Malheur ! malheur ! par quels degrés ai-je roulé au fond de l'abîme ! Dans la laborieuse et haletante poursuite de la vérité qui me manquait, je vous cherchais, ô mon Dieu ! Mais j'avoue mon égarement, à vous qui m'avez pris en pitié quand je ne l'avouais pas encore; je ne vous cherchais pas avec l'intelligence qui m'élève au-dessus des animaux, mais seulement avec le sens charnel. Cependant vous m'étiez plus intime que moi-même, plus excellent que ce que mon âme a de meilleur (2).
(i) Allusion aux folles rêveries des Manichéens. (2) Confess.y 1. m, c. 6.