‹ La jeunesse de saint AugustinChapitre 9 sur 30 · III · texte numérisé non relu

III

EN ce temps-là, j^enseignais la rhétorique (r) et, vaincu par la cupidité, je vendais Fart de vaincre les autres par la parole. Je préférais pourtant, vous le savez, mon Dieu, ce qu^on appelle de bons disciples^ et, en toute simplicité, je leur apprenais l'artifice, non pour mettre en péril la vie de Tinnocent, mais pour sauver parfois une tête coupable. Et vous, mon Dieu, vous m'avez vu de loin, sur le chemJn glissant où je m'aventurais, conserver encore, au milieu d'une épaisse fumée, l'étincelle de cette probité du maître à regard de disciples dont j'étais le compagnon dans Tamour de la vanité et la recherche du mensonge.

Poussé par une imprudente et folle ardeur, je m^étais dès lors engagé dans une union illégitime ; ce fut la seule, et JY restai fidèle. Je ne laissai pasd^apprendre, par ma propre expérience, la différence qu^il y a entre le pacte conjugal dont Tobjet est de fonder une famille, et la liaison criminelle où la venue de Ten-

(i) Augustin, ayant achevé le cours de ses études littéraires et juridiques, revint à Thagaste, ou il enseigna la grammaire ou la rhétorique. Sa mère, par horreur pour le manichéisme que professait son fils, lui interdit quelque temps le seuil de sa maison. Ce fut alors qu'Augustin reçut l'hospitalité de Romaiiianus. Il eut pour disciple chéri le jeune Alypius, dont il sera question plus tard.

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fant trompe le vœu de ceux qui lui donnent la vie, bien qu^à peine né il force leur tendresse (i).

Je me souviens aussi qu'ayant voulu concourir pour un poème dramatique, je ne sais quel aruspice me fit demander ce que je lui donnerais s'il m'obtenait la victoire. Plein d'horreur pour ces abominables sacrilèges, je répondis que, la couronne fût-elle d'or, fût-elle impérissable, je ne souffrirais pas que mon succès coûtât la vie à une mouche. Je savais qu'il devait immoler des animaux en sacrifice, pour me gagner, par cetie offrande, l'assistance des démons. Mais ce ne fut pas pour votre chaste amour, ô Dieu de mon cœur, que je répudiai ce crime. Car je ne savais pas vous aimer, moi qui ne savais concevoir que des beautés corporelles. L'âme qui soupire après de tels fantôm.es n est -elle pas adultère, dupe du mensonge, pâture des vents ? Je ne voulais pas qu'on sacrifiât pour moi aux démons à qui, par ma superstitieuse créance, je me sacrifiais moi-même! Et qu'est-ce donc que repaître les vents (2), sinon, par nos égarements, nous livrer en pâture à la risée et à la cruelle joie des esprits de ténèbres (3) ?

(i) Augustin, dès son premier séjour à Carthage, avait contracté cette union illégitime. Attiré de nouveau dans cette ville par le désir d'y entendre un professeur célèbre, il s'y établit et ouvrit lui-même une école d'éloquence. La naissance d'un fils qu'il noram^ A deoiatiis riva plus fortement la chaîne qui le retenait captif.

(2) Osée, XII, I .

(3) L. IV, c. 2.

PAR contre, je ne cessais de consulter les astrologues, sous prétexte que leurs divinations n^exigeaient aucun sacrifice et qu^ils n^adressaient aucune prière aux mauvais esprits ; mais la véritable piété chrétienne ne les repousse et ne les condamne pas moins. C^est à vous , Seigneur, quMl faut confesser mes fautes et dire : Aj^e:{ pitié de moi y guérisse^ mon ame, pa?'ce que f ai péché (i). Loin d^abuser de votre indulgence pour vous offenser, je dois me rappeler cette parole du Seigneur: Voilà que tu es guéri : désormais garde-toi de pécher ^ de peur quHl ne f arrive pis encore (2). C^est ce précepte salutaire qu^ils s'efforcent d'anéantir, les imposteurs qui disent : // y a dans les astres une influence fatale qui vous contraint au péché. Vénus a fait ceci, ou Saturne, ou Mars... — Ainsi, pour innocenter Fhomme, chair et sang, orgueilleuse pourriture, on rejette la faute sur le créateur et Tordonnateur des cieux et des constellations ! Et quel autre est-il que vous, ô Dieu de douceur, source de toute justice, qui rende:{ à chacun selon ses œuvres (3), et ne méprise:{ pas le cœur contrit et humilié (4) ?

(1) Ps. XL, 5.

(2) Joann. v, 14.

(3) Matth. XVI, 27.

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Il y avait alors à Carthage un homme d'un esprit pénétrant, — il se nommait Vindicianus, — très habile et très célèbre médecin : c'est lui qui, sur ma tête malade, avait posé la couronne, prix de ma victoire poétique, en qualité, non de médecin, mais de proconsul. Car vous seul, mon Dieu, guérissez l'orgueil, vous qui résiste^ aux supe?~bes et donne:{ la grâce aux humbles (i). Par ce vieillard néanmoins vous n'avez cessé de m'assister et de soigner mon âme.

Je jouissais de son intimité ; j'étais constamment attentif à ses discours, d'une simplicité sans art, mais d'une vivacité de pensée et d'une gravité pleines de charmes. Quand il apprit, par nos entretiens, ma passion pour les ouvrages d'astrologie, il me conseilla, avec une bonté paternelle, de les délaisser et de ne pas perdre à une étude aussi vaine un temps et des soins réclamés par les travaux utiles. Il me racontait que, dans ses premières années, il s'était sérieusement adonné à l'astrologie, dans le dessein de s'en faire une profession lucrative ; qu'il aurait bien pu y réussir, puisqu'il s'était élevé à Fintelligence d"Hippocrate, mais qu'il avait abandonné cette fausse science dès qu'il en avait reconnu la complète erreur, pour s'attacher à la médecine, la probité lui défendant de gagner sa vie en dupant ses semblables,

« Mais vous, me dit-il, qui pouvez vous procurer une aisance honorable avec la rhétorique, vous qui vous attachez à ces mensonges par caprice et non par

(0 I. Petr. I, 5.

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besoin, vous devez en croire un homme qui s'était appliqué à creuser cette fallacieuse science pour en faire son unique gagne-pain. »

Et comme je lui demandais d'où venait que plusieurs prédictions se trouvaient véritables, il me répondit, comme il put, qu'il fallait l'attribuer à la puissance du hasard répandue dans toute la nature. « Feuilletez un poème dont le sujet est tout différent de la pensée qui vous occupe ; souvent vous tombez sur un vers qui offre avec elle une merveilleuse conformité. Ne vous étonnez donc pas si Tâme humaine, par un instinct supérieur dont elle n'a pas conscience, par hasard et non par divination, rend parfois un son qui s'accorde à l'état et à la conduite d'une autre âme. »

Voilà, mon Dieu, ce que j'ai appris de lui. ou de vous par lui. Ce que je devais chercher plus tard par moi-même, vous l'avez esquissé d'avance dans ma mémoire. Mais alors, ni Vindicianus, ni mon cher Nebridius, jeune homme plein de bonté et de prudence, qui se riait de cet art divinatoire, ne purent me persuader de le rejeter ; je cédais à l'autorité de ceux qui en ont écrit, sans avoir trouvé ce que je cherchais : une preuve évidente que le hasard et non le calcul des mouvements célestes décidât de la vérité de ces prédictions (i).

(i) L. IV, c. 3,

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J'avais vingt-six à vingt-sept ans lorsque j'écrivis mon livre de la Beauté et de la Convenance (i), Tesprit tout occupé de fantômes sensibles qui bourdonnaient à Toreille de mon cœur. J'aurais voulu pourtant, ô douce Vérité, la rendre attentive à votre secrète mélodie, quand je méditais sur le beau et le convenable, jaloux de me tenir devant vous, de vous écouter et de me réjouir à la voix de FEpoux ; et je ne le pouvais, entraîné au dehors par les voix de Terreur, et précipité dans Tabîme par le poids de mon orgueil. Alors vous ne donnie:{ pas à mon entendement la joie et V allégresse ni ce tressaillement intérieur dont parle votre prophète (2), et qui est réservé à celui dont Yhumilitéa comme brisé les os (3). Et que me servait-il d'avoir, dès Page de vingt ans, compris seul à la première lecture les dix catégories d'Aristote, dont le nom enflait d'emphase les joues de

(i) De Pulchro et Apto. Cet ouvrage, que le jeune Augustin avait dédié à Hiérius, célèbre avocat de Rome, n'existait déjà plus au temps où furent composées les Con/e5520;z5. c( J'av.iis écrit sur la Beauté et la Convenance deux ou trois livres, je ne sais plus au juste. . . Ces livres, je ne les ai plus, ils ont disparu je ne sais comment.» (Confess. 1. iv, c. i3.)

(2) Ps. L, 10.

(3) L. IV, c. i5.

mon professeur de rhétorique à Garthage, et que d^autres gens habiles signalaient à mes aspirations impatientes comme une chose sublime et toute divine ? J'en conférai depuis avec plusieurs qui avouaient n'avoir compris cet ouvrage qu'à grand'peine, aidés par des maîtres fort érudits dont l'enseignement oral était accompagné de nombreuses ligures tracées sur le sable.

Que m'importait encore d'avoir lu et compris tout ce que j'avais trouvé de livres traitant des arts libéraux, moi criminel esclave des passions mauvaises ? Je me complaisais dans cette lecture , et j'ignorais d'où vient ce qu'il y a de vrai et de certain. Car je tournais le dos à la lumière, la face aux objets éclairés, et mes yeux qui les voyaient lumineux restaient dans l'ombre. Tout ce que j'ai compris, sans peine et sans maîtres, des règles de l'éloquence et de la dialectique, de la géométrie, de la musique et des nombres, vous le savez, Seigneur; car la vivacité de l'intelligence, la pénétration de l'esprit, sont les dons de votre bonté. Mais, loin de vous les offrir en sacrifice, je les faisais tourner à ma perte ; je revendiquais cette bonne part de mon héritage ; ces forces que je vous devais, je ne les gardais point pour votre service, mais, nouveau prodigue, j'allais loin de vous, dans une terre étrangère, pour les sacrifier aux passions, ces prostituées. A quoi me servaient ces biens, dont j'usais si mal ? Je m'apercevais des difficultés que ces sciences offrent aux esprits les plus vifs et les plus appliqués , alors seulement que je

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m'efforçais de les leur exposer, et le plus intelligent de tous était celui qui se montrait le moins lent à suivre mes leçons.

Encore une fois, à quoi bon tout cela, Seigneur Dieu, Vérité suprême, que je considérais alors comme un corps lumineux et immense dont je me croyais un fragment! O excès de perversité ! voilà ce que j^étais ! Non, mon Dieu, je ne rougis pas de confesser devant vous vos miséricordes, et de vous invoquer, moi qui n'ai pas rougi de professer devant les hommes mes blasphèmes et d'aboyer contre vous.

Que me servait ce génie qui se jouait dans la variété des sciences, qui, sans le secours d^aucun maître, dénouait les nœuds des plus inextricables ouvrages, quand une honteuse et sacrilège ignorance m'entraînait loin de la science de la piété ? Quel si grand mal était-ce à vos humbles petits enfants d'avoir un esprit bien plus lent, puisqu'ils ne se séparaient pas de vous, et qu'en sûreté, comme de faibles poussins dans le nid de votre Eglise, ils y laissaient grandir leurs ailes et s'y nourrissaient de l'aliment de la vraie foi ?

Seigneur mon Di^n^faites que nous espérions à V ombre de vos ailes ; protégez-nous, portez-nous (i ). Oh ! oui, vous nous porterez tout petits et jusqu'à la vieillesse, car notre force, avec vous, est une vraie force, qui, si nous sommes seuls, dégénère en fai-

(i) Ps. XVI, 8. — Isaïe, xlvi, 4.

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blesse. Tout notre bien vit en vous; nous éloigner de vous, c'est nous perdre. Que nous retournions donc à vous, Seigneur, pour ne pas périr, car c^est en vous que vit notre bien parfait, qui est vous-même. Craindrions-nous de ne pas retrouver au retour la demeure que nous avons quittée ? non; notre absence n^a pas détruit notre maison, qui est votre éternité (i).

(i) L. IV, c. i6.

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