SABLE COLLECTION
présentant de temps en temps toutefois et quelques minutes caressé comme une possibilité bien engageante. M"^^ de Couaën disait à Amaury : a Bientôt, quand M. de Couaën sera sorti de prisouj oh ! nous serons paisibles alors et réunis pour longtemps. Nous bénirons son malheur, nous l'adoucirons. Une vie de campagne et d'isolement absolu sera la notre. Nous reverrons Couaën un jour, quoique vous en disiez : vous y serez avec nous. Mes enfants grandiront et nous les formerez de vos soins : ma propre enfance refleurira. Nous deviendrons pieux en pratique; nous célébrerons ensemble les anniversaires de la mort de ma mère. Nous ferons le bien : c'est le moyen sur d'éloigner du cœur les haines qui sont en nous un poison. Déjà vous êtes plus calme et résigné ; je vous vois moins de ces colères ambitieuses à propos de choses inaccessibles : vous ne détestez plus personne au monde, n'est-ce pas ? Il en sera ainsi de lui : nous le forcerons de rendre grâce de ses maux. Sous croirons bien tous à l'autre vie ; car celle-ci ne suffira jamais à l'étendue de nos affections et de notre bonheur. » Ainsi parlait lai'emme pure... •>
Ainsi parlait Sophie-âe-Couaën . et Saint- Preux- Xmaury « l'écoutait muet d'enchantement ■'.
Mais Amaury avait très près de lui .Joseph De-
lorme qui , se reprenant vite et dissipant le chai-me, se disait : «... l'iiomme qui aime et qui, entendant ces arrangements heureux tomber d'une bouche persuasive, y croit un moment et s'estime capable d'y prêter sa vie, n'est réellement pas de force à cela comme il le pense. Tandis que la femme aimée, au cœur prodigue, confiante et sans désir, estassez comblée devoir auprès d'elle son ami, de lui abandonner au plus sa main pour un instant et de le traiter comme une sœur, sa sœur chérie, Ihomme, fùt-il doué du ciel comme Abel ou Jean, souffre inévitablement en secret de sa position incomplète et fausse ; il se sent blessé dans sa nature secondaire, sourdement grondante, agressive ; les moments en apparence les plus harmonieux lui deviennent vite une douleur, un péril, une honte et de là des retours irrités et cruels. »
C'est ainsi que Sainte-Beuve jeune, de Lamarck à Cabanis, à saint Augustin et Claude de Saint-Martin, en passant par Bourdaloue et Jean-Jacques Rousseau, cultivait une sensibilité et une intelligence (qui ici ne peuvent pas être séparées), complexes et compréhensives et se faisait cet esprit universellement hospitalier que l'on sait qui fut le sien.
Les uns traitent leur esprit comme un violon et en tirent des variations souples et brillantes, le
sollicitant en l'excitant et en le tourmentant un peu ; d'autres le traitent comme un miroir et le placent en face des choses pour qu'il les reflète exactement, précisément, avec une soumission parfaite à l'objet et une fidélité parfaite à l'objet ; les autres le traitent comme un écho, le placent au centre du tout comme un écho sonore, pour parler comme Victor Hugo, et de telle façon qu'il puisse recueillir tous les bruits, toutes les voix en les modifiant et en les agrandissant quelquefois. C'est ainsi que Sainte-Beuve traitait le sien, avec ardeur, avec soin, avec prudence aussi, et il en faisait, de toutes les voix du xviii" siècle finissant et du xix" siècle commençant, et aussi du xvii" siècle et de l'antiquité chrétienne et de l'antiquité classique (peu jusqu'à la date où nous le prenons), un écho assez sonore, mais surtout très net, très clair, très nuancé et, à la rencontre, mélodieux.
Ce qui frappe, c'est qu'il nourrissait peu son esprit de réalités. Il lisait les livres anciens et les modernes : il était extrêmement attentif aux idées, ainsi qu'on l'a assez vu, d'où qu'elles vinssent ; mais il me semble qu'il observait très peu les hommes. Quels sont les hommes de son temps que les livres de Sainte-Beuve jeune nous révèlent qu'il a connus ? Je n'en vois presque
pas. Il a connu, observé, bien observé les royalistes entêtés et ossifiés dans la carapace rigide et inflexible de leur ro3'alisme. M. de Couaën en est le type, et ce type est très bien vu et tracé très souvent d'un crayon tout à fait magistral. Autres ? Je ne vois pas. Je m'excite à voir et je ne vois point. Et pendant qu'il fermait les yeux de ce côté naissaient, j'entends entraient dans leur génie, Stendhal et Balzac. Sainte-Beuve jeune n'a connu que les livres, les femmes et lui-même.
Et il y aurait à remarquer là-dessus que les hommes qui ont trop aimé les femmes, presque toujours sont incapables d'observer les hommes. On a dit que la punition des hommes qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours. Rien n'est plus vrai ; mais il y a pis : la punition de ceux qui ont trop aimé les femmes est de ne jamais connaître les hommes.
Tel était Sainte-Beuve jeune, et de cette inaptitude il lui en est toujours resté. Il manque à l'œuvre de Sainte-Beuve de nous renseigner aussi bien, ou presque aussi bien, sur les hommes de son temps que sur les livres de son temps et sur d'autres. Il a été moraliste, sans doute, et fort perspicace et bien informé ; mais réaliste livresque, et l'on se dit souvent en le lisant : (( Que ne connaît-il aussi bien l'avocat son voi-
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sin, l'ingénieur son propriétaire et le bouclier son fournisseur, que M. Hamon ? »
Cela lui nuit même en critique; car souvent il ne sait pas dire qu'un personnage de roman est vrai ou qu'il est faux, et les raisons pourquoi il est tel, et on le voit hésiter ou se dérober sur ce point, et sa merveilleuse critique est plutôt artistique et habile à montrer comment l'œuvre d'art est faite, que réaliste et habile à comparer le portrait à l'original, la peinture à l'objet, le reflet au réel, l'œuvre d'art à la nature.
Sainte-Beuve jeune n'a pas fait entrer assez de réalité dans son esprit, n'a pas assez embrassé et pénétré la vie, du moins du regard ; il n'a guère observé et étudié d'autre homme que lui-même, de qui, du reste, je reconnais qu'il y avait quelque chose à tirer ; mais encore est-il qu'il est faux de dire absolument que le monde entier est fait comme notre maison.
Au point de vue plus particulièrement, plus strictement littéraire, quel était, en ces années 1825-1835, l'éducation d'esprit que se donnait Sainte-Beuve ?
Il se croyait romantique. « L'école nouvelle » l'avait séduit plus qu'aucune chose ne le séduisit
jamais. Il admirait Chateaubriand et Lamartine (peu, ce me semble, M""^ de Staël, car il n'en parle presque jamais, et quand il en parle vous allez voir qu'il paraît en faire un très grand état mais non pas l'aimer) ; il avait pour Victor Hugo une admiration enthousiaste et une amitié profonde qui devait durer jusqu'au moment où il fut coupable envers lui ; non au delà ; car on ne pardonne jamais les offenses que l'on a faites.
II se croyait romantique et à certains égards il l'était ; mais de telle sorte que l'on voit très bien qu'il se trompait, au fond, en croyant qu'il le fût. Un grand morceau des Pe/jse'es, en prose, ajoutées à Joseph Delorme (donc 1828- 1829) est éminemment instructif à cet égard. Dans ce morceau Sainte-Beuve ne s'occupe pas du classicisme. Il ne s'occupe que du romantisme, ou, d'une façon plus générale, du mouvement littéraire nouveau, et dans ce mouvement littéraire nouveau il distingue deux courants, et ces deux courants il les oppose (presque) l'un à l'autre, et ce n'est pas le romantisme qu'il oppose au classicisme ; c'est l'un des deux courants romantiques qu'il oppose à l'autre.
Il y a pour lui, en dehors de tout débat et comme planant au-dessus de tout et aussi comme embrassant toutes les sectes dans son génie compréhensif, il y a Chateaubriand : « Dans
toutes les querelles littéraires du temps M. de Chateaubriand est hors de cause ; et ce n'est pas là seulement un pur hommage rendu à l'illustre écrivain, c'est une justice. En répandant ses fécondes et salutaires influences sur tout le siècle, M. de Chateaubriand a mérité pour mille raisons de n'être pas plus spécialement adopté par certaines classes d'esprit que par certaines autres. Chacun l'admire à sa façon et trouve pour ainsi dire son compte avec lui. Tout ce qu'il y a de jeune et de distingué se ressent de sa présence et s'anime à quelques-uns de ses rayons. Avec Bonaparte, M. de Chateaubriand ouvre le siècle et y préside ; mais on ne peut pas dire de lui, non plus que de Bonaparte, qu'il fait école. »
Chateaubriand mis à part et considéré, bien à tort selon moi, comme celui qui ne fait point école, Sainte-Beuve voit, comme j'ai dit, deux courants dans le mouvement littéraire du xix^ siècle, l'un qui procède de M""' de Staël et l'autre qui procède d'André Chénier, et ces deux courants j'ai dit que Sainte-Beuve les oppose presque, et l'on peut voir qu'il s'en faut de peu qu'il ne les oppose tout à fait puisqu'il dit : « Il n'en est pas de même d'André Chénier ni de M"'^ de Staël et, à vrai dire, l'ancien parti classique étant définitivement ruiné, c'est entre
les disciples ou plutôt les successeurs de ce jeune poète et ceux de cette femme célèbre que s'agite la querelle. Cela devait être. Lancée avant dans les choses de ce monde, mêlée à toutes les agitations politiques du temps, d'un infatigable mouvement d'esprit et d'une curiosité immense, improvisant et proclamant chaque jour des idées vraies ou fausses, mais neuves avant tout, prompte à deviner, à admirer et à transmettre ses admirations, M""^ de Staël semble avoir décidé de la vocation de beaucoup d'esprits distingués, ou plutôt les mêmes circonstances qui ont produit M'"^ de Staël, agissant sur d'autres esprits de la même nature, les ont poussés dans les mêmes voies. »
Or cette école de M'"'' de Staël, — et il faudrait ici quelques noms propres, et Sainte-Beuve ne les y ayant pas mis, je ne sais pas qui, de 1800 à 1828, Sainte-Beuve tient pour disciples de M^'' de Staël, — or cette école de M"^^ de Staël est une école qui a pour marque particulière la curiosité universelle, c'est une école scientifique et ardente à la recherche ; on pourrait l'appeler une école scientifique et tumultueuse : « Ce qui leur est resté commun avec elle, c'est la curiosité dans toutes les directions de la pensée humaine, une vaste et rapide intelligence des époques et des hommes, une mobilité et une
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capacité d admiration excessives, un besoin d'expansion qui leur lait débiter toujours et partout leurs doctrines. Au milieu d'un pareil tourbillon d'idées et de paroles, on sent que la forme et le style) à prendre ce mot dans le sens le plus étendu) a dû être négligé souvent et brusqué quelquefois, sinon avec intention, du . moins par nécessité. En scrutant fortement et même en régénérant l'art par de vivifiantes croyances, ils n'ont pas exécuté d'œuvres ; ïexegi momimentnm n*a pas été leur devise ; ils ont improvisé en causant ; ils ont esquissé au trait et moulé en argile ; ils n'ont pas achevé de tableaux ni sculpté en marbre. »
Cette école a et soutient comme principes généraux « la vérité locale, la peinture fidèle des caractères, la naïveté des croyances, le cri instinctif et spontané des passions (souligné par Sainte- Beuve). Elle reproche à l'école d'André Chénier, à « l'école poétique », de ne songer qu'à la forme *, elle « rappelle que le style et la forme ne viennent qu'après les idées, les conceptions et les sentiments » *, elle crie « que réduire l'art à une question de forme, c'est le rapetisser et le rétrécir outre mesure ', qu'à force de s'attacher à la forme on court risque de tomber dans la science et de lâcher la poésie, qu'on peut être
grand poète avec beaucoup d'indifférence pour les détails de forme », etc., etc.
« L'école poétique », au contraire, « les successeurs d'André Chénier, sont avant tout des artistes. » Ils se sont retirés de bonne heure des discussions et des tracasseries politiques... Ils se sont fait à part et dans une atmosphère sereine une vie calme et de loisir. . . ils ont abordé l'art en artistes et se sont mis amoureusement à créer... Ils ne nient point que la vérité locale, la peinture fidèle des caractères, la naïveté des croyances, le cri instinctif et spontané des passions ne soient des principes justes ; mais ils les tiennent pour allant de soi et ne « jugent pas à propos d'en parler » . Mais « quant aux détails techniques », le génie n'étant pas tenu de les deviner du premier coup », ils tiennent beaucoup aies lui enseigner.
Du reste, « les successeurs d'André Chénier sont poètes avant tout ; ils laissent dire à d'autres tout ce qu'on peut dire d'excellent et de général sur l'art sans être artistes ni praticiens ; ils se contentent d'appeler l'attention sur un petit nombre d'articles de fine et délicate critique dont les poètes seuls ont conscience et que seuls ils peuvent signaler. Or, à examiner ces articles de très près, il est difficile selon moi de ne pas être de l'avis des poètes ».
Vous entendez bien. Sainte-Beuve se croit romantique ; mais il voit deux romantismes : il en voit un qui a des idées générales sur l'art, qui veut qu'on revienne à la nature, à l'étude vraie des mœurs etdel'àme, au naturel, au naïf, au spontané, à l'instinctif, au passionné vrai; et, de tout cela, sans le repousser, il ne tient pas à ce que l'on s'occupe beaucoup. (
Et ilvoit un autre romantique qui est surtout, qui n'est presque qu'un art poétique nouveau, un art de la versification nouveau, une savante et babile technique nouvelle, et c'est à ce romantisme-ciqu'il sourit amoureusement.
En un mot, il diminue le romantisme tant qnil peut, pour le mieux aimer.
Remarquez que ce n'est pas seulement M'"^ de Staël qu'il attaque ou qu'il traite un peu ironiquement, c'est Victor Hugo lui-même, ces principes qu'il traite comme relativement négligeables, vérité locale, peinture fidèle des caractères, naïveté, spontanéité étant précisément ceux que Victor Hugo a proclamés avec insistance dans la Préface de Cromwell.
Remarquez encore cette insistance de Sainte- Beuve, cette fois, à déclarer Andé Chénierchefde "* la nouvelle école en 1829, alors qu'André Chénier était depuis longtemps je ne dis pas surpassé, mais dépassé ; à appeler obstinément les romaii-
tiques les successeurs d'André Chénier, etc. On a dit: « Sainte-Beuve a toujours cru qu'André Chénier était romantique. » En un certain sens ce n'est pas exact. Ce n'est pas que Sainte-Beuve crût André Chénier romantique ; c'est qu'il ne voulait pas que les romantiques fussent plus romantiques qu'André Chénier, et il leurdonnait André Chénier pour maître pour qu'ils n'allassent pas plus loin qu'André Chénier.
Quoique je me sois promis de ne m'occuper dans ce volume que des poésies de Sainte- Beuve et de ses romans et nouvelles, cependant, pour éclairer cette intéressante question du rapport de Sainte-Beuve avec André Chénier, je me permettrai ici un petit excursus, comme on disait autrefois, à travers les articles successifs — et différents — de Sainte-Beuve sur André Chénier.
Ce qu'il pensait d'André Chénier en 1829, dans les Pensées mises à la suite des Poésies de Joseph Delorme, nous venons de le voir ; il le considère comme le premier en date des romantiques nouveaux, les romantiques anciens élant Ronsard et les Ronsardistes.
En cette même année 1829, même un peu avant la publication de Joseph Delorme, Sainte- Beuve dit de Chénier et de Régnier, qu'il met ensemble je ne sais trop pourquoi, dans le
même article: « L'idée de Dieu... ils n'y pensent jamais. . . la corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Chénier était un païen aimable. .. Chénier est le révélateur d'une poésie d'avenir et il apporte au monde une lyre nouvelle ; mais il y a en lui des cordes qui manquent encore et que ses successeurs ont ajoutées ou ajouteront... »
En un mot, Sainte-Beuve, tout en sentant bien qu'il n'y a pas moyen de déguiser André Chénier en romantique de 1825, tient beaucoup à le considérer comme novateur et comme celui qui a frayé la voie et indiqué le but aux novateurs de 1825.
En 1834 (article du National, recueilli dans les Portraits contemporains, II), Sainte-Beuve écrit : « L'influence de Chénier fut grande, et selon moi presque toujours heureuse. Elle fut nulle sur M. de Lamartine... Cette influence n'atteignit pas non plus Béranger... Sur M. Victor Hugo l'action du novateur exhumé doit être très réelle, quoique indirecte et difficile à saisir, comme il convient à tout grand écrivain qui passe à son creuset ce qu'il emprunte. M. de Vigny avait dans le talent des sympathies étroites avec André Chénier que son Stello nous a reproduit si poétiquement. J'omets quelques autres, qui, venus plus tard, se ressentirent
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naturellement davantage de l'apparition d'André. On voit que l'influence posthume de Chénicr eut lieu sur les artistes [quel style ! mais il ne s'agit pas de cela] plutôt que sur le public... »
Sainte-Beuve, ici, considère encore Chénier comme un novateur. Pour ce qui est de son influence sur les romantiques , il la déclare grande, tout en alfirmant qu'elle fut nulle sur Lamartine, insaisissable sur Hugo et à l'état seulement de sympathie quant à Vigny. Béranger est un classique ; il est en dehors de la question.
En 1836 (article sur Lamartine), Sainte-Beuve parle de Chénier ainsi : « Chénier, dont la publication tardive (1819) a donné l'éveil à de bien nobles muses, particulièrement à celle de M. Alfred de Vigny, resta jusqu'à ces derniers temps inaperçu et, disons-le, méconnu de Lamartine, qui n'avait rien, il est vrai, à tirer de ce mode d'inspiration an/zgue... J'oserai dire [comme il a raison I] sans crainte de démenti, que si les poésies fugitives de Ducis sont tombées aux mains de Lamartine, elles l'ont plus ému dans leur douce cordialité et plus animé à produire que ne l'eussent fait les poésies d'André quand elles auraient paru dix ans plus tôt... »
Voici Sainte-Beuve qui s'aperçoit que Chénier est d'inspiration antique et, permettez-moi le
mot, inassimilable à Lamartine, ce qui prouve assez quelles différences essentielles il y a entre Chénier et Lamartine.
En 1839, sollicité par les nouveaux manuscrits de Chénier qu'on avait mis sous ses yeux, Sainte-Beuve revient sur Chénier en insistant sur l'aspect xviii® siècle et sur Taspect liicrétien d'André Chénier que V Hermès lui révélait. Chénier, devant ses yeux, pour ainsi dire, s'éloignait de plus en plus du romantisme. Il le sentait. Il disait : « J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos désirs d'aujourd'hui... » Il le sentait ; mais on croit s'apercevoir qu'il n'aimait pas beaucoup à en convenir.
A propos de nouveaux fragments idylliques d'André Chénier qui venaient au jour, il note, obligé par l'évidence, qu' « André Chénier voulait introduire le génie antique, le génie grec dans la poésie française, sur des idées et des sentiments modernes..., qu'il ne fait pas autre chose ; qu'il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau [excellent] ; qu'il y revient comme un jet d'eau à sa source et par de là de Louis XIV » ; que « sans trop s'en douter [pourquoi si inconsciemment?! et avec plus de goût, il tente de nouveau
l'œuvre de Ronsard », — et il n'y a rien de plus vrai, enfin, que ce dernier mot.
Et tout cela amène Sainte-Beuve à un mot général encore plus vrai et dont il était bien éloigné dix ans avant : «... Ce charmant poète que l'on appellera, si l'on veut, le classique de la décadence [pour moi, je ne veux pas du toutj, mais qui est certes notre plus grand classique en vers depuis Racine et Boileau. »
L'évolution de Sainte-Beuve relativement à André Çhénier "était accomplie. Il avait trouvé la vérité et il s'y tint.
En 1844, en effet, dans le cruel et délicieux article intitulé Un factum contre André Chénier, il écrira, allant trop loin en sens contraire, qualifiant Chénier « d'alexandrin », ce qu'on verra qu'il corrigera en 1855, il écrira : « Il y aurait eu, il y aurait pour un esprit qui, dans sa jeunesse, aurait aimé de passion Chénier et qui arriverait ensuite aux anciens, à démontrer de plus en plus ce rejeton imprévu, le dernier et non pas le moins désirable des Alexandrins, encore, si l'on veut, [et je veux plutôt] au délicieux poète qui a su marier le xviii^ siècle de la Grèce [oui, mais aussi Homère] au xviu" siècle de notre France et qui a trouvé en cette greffe savante de singuliers et d'heureux effets de rajeunissement. »
Voyez maintenant ce qu'il dit d'André Cliénier en 1855 à propos des grands romantiques de 1825. Ces grands romantiques, il ne les rattache plus à Chénier, mais à Chateaubriand, et il réduit l'influence d'André Chénier sur eux à une influence relative seulement à la forme : « En 1827... une jeune école de poètes cherchait de toutes parts des veines nouvelles. M. de Lamartine avait du premier coup fait jaillir une source de sentiments élevés, abondante et qui s'épanchait en une large et facile harmonie. D'autres poursuivaient, non sans effort, ce qu'ils étaient destinés à atteindre un jour... Les principaux de ces poètes, ceux qui avaient le plus d'avenir, se rattachaient à l'ordre d'idées et d'affections inaugurées dès le commencement du siècle par M. de Chateaubriand et dont la Restauration favorisait le réveil, et pour cette autre imitation qui tient plus particulièrement à la forme poétique, ils aimaient à se réclamer d'André Chénier, non pas tant pour l'imiter directement que par instinct de fraîcheur, de renouvellement et par amour pour cette beauté grecque dont il nous rendait les vives élégances et les grâces.. . »
Plus tard (1862), il dit en passant ce mot très juste : « M. Delécluze s'obstine à voir dans M. Ingres l'école pure de David continuée, et
cela n'est pas plus vrai quil ne le serait de dire qa André Chénier est de Vécole classique qui le précède. » — Précisément I André Chénier est classique, et ce qui le distingue de l'école qui Ta précédé, cesi quil lest ; c'est qu'il Test véritablement, tandis que l'école des Le Brun, d'une part, et des Bernis et Dorât, de l'autre, ne l'était que de très loin et par imitation d'imitations.
La même année, un peu plus tard, parlant avec une juste admiration de l'édition Becq de Fouquières, il dira enfin : « Le voilà donc dans toute sa gloire et sa pureté, dressé sur son piédestal de marbre, entouré de toutes les inscriptions etdetous les bas-reliefs qui lui conviennent, ce charmant poète florissant de jeunesse, ce dernier de nos classiques, tout entier restauré et reconquis. Il a fallu bien des années, bien des efforts et des bégaiements de l'admiration et de la critique pour arriver à le refaire et à le compléter ainsi ; mais ces efforts n'ont pas été vains; mais on ne s'était pas trompé dans un premier élan de sympathie fidèle ou fraternelle ; on ne l'avait point porté trop haut, et l'étude attentive, approfondie, n'a fait que justifier les désirs du cœur et confirmer les pressentiments du goût. André Chénier est un poète vivant. Ce fils et cet héritier des Grecs nest point un Callimaque de moins de génie que d'art ; ce n'est point un Pro-
perce toujours difficile à lire et qui, même dans ses nobles ardeurs, les complique et les masque de trop de doctes lectures ; plus que Platon et comme Léopardi, il est de ceux dont ràmc moderne se laisse voir toute ardente à travers même les dépouilles de l'antiquité dont elle s'enrichit... André Chénier, en un mot, n'est pas [seulement] le dernier d'une race ; il est aussi un précurseur. »
Ceci est le jugement définitif, et du reste magistral et sans reproche. André Chénier est un grand poète classique comme Ronsard et comme La Fontaine ; il est aussi un poète vivant parce que, comme Ronsard et surtout comme La Fontaine, il ne fait pas ses vers seulement par imitation et selon la tradition, mais en même temps avec son tempérament propre et sa pensée propre, ce qui est la manière même d'être un grand classique comme Lucrèce, comme Horace, comme Virgile, comme Ronsard et comme La Fontaine ; enfin il est un précurseur comme on l'est toujours quand on est un chaînon d'une grande tradition qui continue après vous d'ellemême, mais qui naturellement prend dans votre exemple des forces, des énergies, une autorité et surtout une conscience plus nette de ce qu'elle est, qu'elle ne l'aurait si vous n'étiez pas. Et Sainte-Beuve, dans un autre article, cite
avec raison comme étant sous l'influence de Chénier, Ponsard, Laprade et Emile Augier, et je m'étonne qu'il n'ait pas cité Musset, en considération du moins d'une partie de son œuvre, et s'il avait vécu davantage, il aurait cité M. Anatole France et M. Jules Lemaitre et M. Paul Fort.
On voit la courbe de la pensée de Sainte-Beuve relativement à André Chénier. Jeune, un peu irréfléchi encore, jugeant par l'écorce et André Chénier et les romantiques, il a pris Chénier, comme Ronsard, pour un romantique, ou, si vous préférez, il a pris les romantiques pour gens continuant ou reprenant Ronsard et Chénier ; et surtout, car c'était là le fond un peu inconscient de sa pensée, comme devant les continuer et les reprendre ; et l'une de ces deux idées était précisément, en dernière analyse, le contraire de l'autre ; mais elles se confondaient encore en lui ; — plus tard, se rendant mieux compte du fond des choses, des diff"érences essentielles, il a vu que Chénier était un grand poète classique, qu'il avait eu une influence extrêmement faible et quasi insensible sur les romantiques ; qu'entre lui et les romantiques il y avait une diff"érence de fond, une différence, non seulement d'école, mais de tempérament et de mentalité générale.
Laissons maintenant notre exciirsus et revenons à notre sujet proprement dit.
Donc Sainte-Beuve se croyait romantique et Ion peut toujours se croire ceci ou cela selon la définition que l'on donne à la chose : il se croyait romantique après avoir considéré et en considérant le romantisme comme un classicisme un peu plus imaginatif que celui de 1760 et plus habile comme facture ; et le romantisme qui dépassait ces limites lui paraissait faux, et si, à cette époque, il s'était très précisément rendu compte de sa doctrine littéraire, il aurait dit : « Le .romantisme sera classique ou il ne sera pas. »
Cette même erreur sur l'essence et le caractère vrai du romantisme ou plutôt cet instinct qui le poussait à voir dans le romantisme autre chose que ce qui y était pour pouvoir l'aimer et pour se dire romantique encore qu'il- ne l'était point du tout, se retrouve dans le soin qu'il prenait à la même époque de donner aux romantiques un autre prédécesseur etun autre ancêtre et un autre maître qu'André Chénier, à savoir Ronsard. Ronsard et son école plus encore qu'André Chénier sont de purs classiques, de purs humanistes qui puisent toute leur substance dans l'antiquité classique. Or ce sont eux, contresens prodigieux, que Sainte-Beuve donne comme
les précurseurs des romantiques, et ce contresens a deux raisons : d'une part Sainte-Beuve ne veut pas que les romantiques soient différents des hommes du xvin^ siècle autrement que l'école de Ronsard en a été différente, et il veut obscurément qu'ils soient classiques à la manièie de Ronsard, est-à-dire avec une certaine ampleur et une certaine richesse, mais voilà tout, et rien de plus ; — d'autre part, il croit si fort que la réformeromantique n'est et surtout ne doit être qu'une réforme technique et une affaire de versification, qu'il croit Ronsard père et modèle des romantiques simplement parce que sa versification est plus libre, plus irrégulière, plus souple et plus riche en ressources que celle des poètes du xvii'' et du xviu'' siècle.
Il ne faut pas abuser des exagérations satiriques ; mais pour le lecteur intelligent qui sait en prendre et en laisser, elles servent à faire comprendre : Sainte-Beuve n'est pas très loin, à cette date, de penser que le romantisme, cela consiste à faire des enjambements.
Ce qui achève de mettre en lumière cette erreur ou plutôt ce sourd désir de faire une erreur pour ramener et réduire le romantisme à être ce que Sainte-Beuve souhaitait que fût la poésie, c'est ce que Sainte-Beuve a dit (plus tard il est vrai) de la littérature du temps de
Louis XIII. Il a dit qu'il ne pouvait pas la souiirir. C'est que la littérature Louis XIII est, dans l'histoire de la littérature française, le premier romantisme , le vrai premier romantisme. Elle est un débordement de sensibilité, d'imagination, de fantaisie et de mégalomanie ; elle est un débordement d' « excessif », elle est une réaction contre la poésie humaniste et classique du xvi*" siècle ; elle est un romantisme ; 1630 est un premier 1830. Et Sainte-Beuve, en quoi je le comprends très bien, ne pouvait pas la souffrir.
Faites attention encore à ce soin extrême que prend Sainte-Beuve, de mettre Chateaubriand à récart, très haut, mais à l'écart ; très haut, mais en dehors de tout le débat, à ce soin extrême qu'il prend, en disant que Chateaubriand n'est pas plus adopté par certaine classe d'esprits que par certaines autres, de ne faire de lui le maître ou le chef de personne. Ne doutez point que Sainte-Beuve ne sache que Chateaubriand est l'initiateur du romantisme ; mais il lient à ce qu'il ne le soit pas, pour faire dériver le romantisme d'André Chénier et pour, s'il le peut, lui donner ainsi un caractère très peu romantique ; pour, s'il le peut, en le rattachant à André Chénier, ramener le romantisme à s'y rattacher.
Il était pourtant averti. Il était averti qu'il y avait plutôt des oppositions que des parentages entre Ronsard et les grands romantiques, entre Chénier et les grands romantiques. Hugo aimait Chénier ; mais Lamartine ne l'aimait point du tout et Sainte-Beuve savait très bien qu'il ne l'aimait pas: «. Lamartine, assure-ton, aime peu et n'estime guère André Chénier. Cela se conçoit ; André Chénier, s'il vivait, devrait comprendre Lamartine mieux qu'il n'est compris de lui [cela me paraît très vrai]. La poésie d'André Chénier n'a point de religion et de mysticisme ; c'est en quelque sorte le paysage dont Lamartine a faille ciel [admirable !], paysage d'une infinie variété et d'une immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, sesblés, ses vignes, ses monts, ses prairies et ses fleuves ; mais le ciel est audessus avec son azur qui change à chaque heure du jour, avec ses horizons indécis, ses ondoyantes lueurs du matin et du soir et la nuit avec ses fleurs d'or dont le lis est jaloux. Il est vrai que, du milieu du paysage, tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon, on jouit du ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que l'œil humain du haut des nuages, l'œil d'Elie sur son char ne verrait en bas la terre que comme une masse un peu confuse ; il est vrai encore que le paysage réfléchit le ciel dans ses eaux,
dans la goutte de rosée aussi bien que dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel... »
Il a perdu pied et, cédant à la mode du jour qui est de faire du style, il noie son mot excellent dans un galimatias ; mais le mot était extrêmement juste et aurait dû avertircelui qui était capable de le trouver de 1 immense différence, non de forme, mais essentielle, qu'il y avait entre le plus beau des classiques et un poète de
Mais ce qui renforce Sainte-Beuve dans son idée, c'est que, comme il l'a assez indiqué plus haut, il ne veut presque voir dans le nouveau mouvement littéraire qu'une question de forme, qu'une question technique, qu'un renouvellement de la versification. 11 dira par exemple : « On rencontre par le monde des critiques qui emploient tout leur esprit, et ils en ont beaucoup, à obscurcir les questions. Ne pouvant rompre la chaîne de certaines idées, ils se plaisent à l'embrouiller ; faisons-leur toucher du doigt deux ou trois anneaux, et après cela qu'ils nient encore, s'ils le veulent, obstinément. 1" L'alexandrin de Ronsard, de Baïf, de Régnier, est-il au fond le même que celui d'André Chénier ? Evidemment, oui. 2° L'alexandrin de Chénier est-il celui de Racine ? Evidemment, non. 3° Est-il davantage celui de Delille ? Pas le moins du
monde. 4° Or, maintenant, l'alexandrin de l'école moderne ressemble-t-il à l'alexandrin d'André Chénier plus qu'à celui de Racine ou qu'à celui de Delille ? Evidemment, oui. » — Donc André Chénier est le chef des romantiques, voilà ce que Sainte-Beuve a dans l'esprit et suggère.
Il est meilleur, à mon avis, quand, sans sortir encore de ces questions techniques, il s'avise qu'il y a un vers romantique qui est vaste, qui est ample, qui paraît immense par l'emploi de sonorités larges et pleines, et que ce vers, les classiques ne l'aimaient pas et en donnent très peu d'exemples. Cela est si vrai que quand ces vers paraissent, comme par hasard (mais ce n'est point par hasard) dans les poèmes des classiques, les admirateurs des classiques trouvent ces vers mauvais. Racine a écrit :
Et sa miséricorde à la fin s'est lassée.
C'est un vers vaste, c'est un vers romantique. La Harpe le déplore et propose comme correction ce vers sec et du reste cacophonique ;
Et sa longue clémence à la fin s'est lassée.
L'exemple est curieux ; on y saisit comme sur le fait l'oreille classique et sa manière d'entendre, Sainte-Beuve a bien remarqué cela : « Outre les circonstances matérielles de coupes
et d'enjambements qui distinguent l'alexandrin moderne de l'ancien, il y a entre ces deux sortes de vers d'autres différences non moins caractéristiques, quoique à peu près indéfinissables. Ainsi les poètes de la nouvelle école abondent en une espèce de vers dont Rotrou a donné comme le type dans le second des vers suivants ; c'est Saint-Genest qui parle des chrétiens :
Moi-même les ai vus d'un visage serein
Pousser des chants auxcieux dans des taureaux d'airain.
Sainte-Beuve a d'autant plus raison que ce vers de Rotrou est devenu un vers de Victor Hugo :
Et leur âme chantait dans les clairons d'airain.
« Les vers de cette espèce sont pleins et immenses, drus et spacieux, tout d'une venue et d'un bloc, jetés d'un seul et large coup de pinceau, soufflés d'une seule et longue haleine , et quoiqu'ils semblent tenir de bien près au talent individuel de l'artiste, on ne saurait nier qu'ils se rattachent aussi à la manière et à la facture [? à un système général, à une méthode générale de facture]. On en trouve très rarement de pareils dansla vieille école, même chez Racine, et les nouveaux poètes en offrent des exemples en foule.
(') L'or reluisait partout aux axes de tes chars
(Chéiiier.)
(^) Car, en de longs détours de chansons vagabondes...
[Chénicr.)
(3) Ainsi le grand vieillard en images hardies Déployait le tissu des saintes mélodies.
(') De sa bouche abonder les paroles divines
Comme en hiver la neige aux penchants des collines.
(Clïénier.) (*) Le rayon qui blanchit ses vastes flancs de pierre, En glissant à travers les pans flottants du lierre.
(Lamartine.) (") La ruine abaissant ses voûtes inclinées.
{Lamartine.) ("j Tout jetait des éclairs autour du roi superbe.
(Huyo.) C) Les monts dont un rayon baigne les intervalles.
{Hugo.) {'■') Le soleil et les vents dans ces bocages sombres,
Des feuilles sur ses traits faisaient flotter les ombres.
{Viyny.) (<ûj A genoux, de velours inonde au loin les dalles.
(Sainte-Beuve.)
J'ai cité presque tout ce passage parce que j'ai un peu à le discuter. D'abord Sainte-Beuve a raison, et voilà une très grande différence, relativement à la forme, entre les classiques et les romantiques, qui est incontestable. Je ferai seulement remarquer que des trois vers d'André Chénier cités par Sainte-Beuve comme vers spacieux, il n'y en a qu'un (4°) qui me paraisse tel et que les trois autres (1°, 2% 3") me paraissent,
au point de vue de l'ampleur et du vaste et de l'immense, très ordinaires, quoique à d'autres égards très agréables (1) ; et de plus qu'il y a chez les classiques beaucoup de vers de cette sorte. C'est dans Corneille :
Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.
Et Jason au milieu
Reçoit ce saci-ifice en posture d'un Dieu.
Jusqu'à l'abîme heureux des clartés éternelles.
Et bien d'autres. C'est dans Racine:
La fille de Minos et de Pasiphaé
Lorsque de notre Crête il traversa les flots, Digne sujet des vœux des filles de Minos.
Ht la Crête fumant du sang du Minotaure.
Et tant d'autres. Et même, c'est dans Boileau :
Et déjà les Césars dans 1 Elysée errants.
Reste encore que Sainte-Beuve a raison : il y a un vers romantique, qui est vaste, ample et spacieux, qui est fait de sonorités larges et
(1) En revanche, Sainte-Beuve aurait pu citer : L'Océan éternel oi'i bouillonne la vie.
pleines, que l'on distingue tout de suite à ces marques, qui est fréquent chez les classiques, qui est plus fréquent chez les romantiques, qui est une très grande beauté et qui, en devenant presque continuel, dans Leconte de Lisle par exemple, deviendra un défaut.
Ce qu'il a aussi très bien vu — et ici il sort sensiblement des remarques techniques — c'est cette question du style matériel et du « matérialisme du style », comme disaient les antiromantiques, qui taisait tant de bruit à cette date.
Les antiromantiques accusaient l'école nouvelle de matérialisme dans le style, parce qu'ils peignaient par des mots pittoresques et parce qu'ils faisaient des métaphores neuves. C'était les accuser d'être poètes et, au fond, c'était cela même qu'on leur reprochait : « Depuis que nos poètes se sont avisés de regarder la nature pour la peindre et qu'ils ont employé dans leurs tableaux des couleurs sensibles aux yeux, qu'ainsi, au lieu de dire un bocage romantique, un lac mélancolique, ils disent un bocage vert et un lac bleu, 1 alarme s'est répandue parmi les disciples de M'^^^ de Staël et dans l'école genevoise [ ? Il dit cela parce qu'il n'aime pas M"'^ de Staël | ; mais c'était bien plutôt parmi les classiques proprement dits ne se rattachant que peu à M'"*^ de Staël. Voir surtout le Journal
des Débats de cette époque] et l'on se récrie déjà comme à 1 invasion d'un matérialisme nouveau. La splendeur de cette peinture inaccoutumée offense tous ces yeux ternes et ces imaginations blafardes. On craint surtout la monotonie [et c'était une crainte qui n'était pas sans fondement et qui s'est trouvée en partie juste], et il semble par trop aisé et par trop simple de dire que les feuilles sont vertes etles flots bleus. En cela peutêtre les adversaires du pittoresque se trompent. Il y a des nuances à l'infini, selon la saison de l'année, l'heure du jour, le jeu de la lumière et aussi selon la disposition d'âme du spectateur... Nous renvoyons les incrédules à André Chénier, à Victor Hugo et à Vigny. »
Il dit encore sur ce même sujet : « Le procédé de couleur dans le style de Chénier et de ses successeurs roule presque en entier sur deux points : 1 ' Au lieu du mot vaguement abstrait, métaphysique et sentimental, employer le mot propre et pittoresque ; au lieu de ciel en courroux mettre ciel noir et brumeux ; au lieu de lac mélancolique mettre lac bleu, préférer aux doigts délicats des doigts blancs et longs. Il n'y a que l'abbé Delille qui ait pu dire en-croyant peindre quelque chose :
Tombez, altières colonnades,
Croulez, fiers chapiteaux, orgueilleuses arcades.
Racine ne peint guère davantage quand il fait d'un monstre marin un indomptable taureau et un dragon impétueux. Parny parle du tendre feu qui brille dans les yeux d'Eléonore [et cela ne me paraît pas du tout une épithète abstraite]. 2° Tout en usant habituellement du mot propre et pittoresque, tout en rejetant sévèrement le mot vague et général, employer à l'occasion et placer à propos quelques-uns de ces mots indéfinis, inexpliqués, flottants, qui laissent deviner la pensée sous leur ampleur [plutôt qui suggèrent une suite et un cortège de pensées un peu selon le gré du lecteur, sans pourtant que ces pensées puissent être vagues : c'est ce que j'appelle le mot évocateur : « Les bons clochers sortant des brumes indécises » (Hugo)]. Ainsi des extases choisies, des attraits désirés, un langage sonore aux douceurs souveraines. Les expressions d'étrange, de jaloux, de merveilleux, [oh ! non !J d'abonder, appartiennent à cette famille d'élite. Il est aussi rare de les rencontrer chez Delille et ses disciples que d'y rencontrer le mot propre, le trait naïvement pittoresque. Le style d'André Chénier réunit ces deux sortes d'expressions et les relève Tune par l'autre. C'est comme une grande et verte forêt dans laquelle on se promène : des fleurs, des fruits, des feuillages... et çà et là de larges clairières... montrant le ciel.»
Sainte-Beuve a parfaitement raison ; du reste il a reconnu (plus tard) que l'épithète morale pouvait être aussi évocatrice et suggestive que l'épithète matérielle et, à propos du vers de Lamartine :
Assis aux bords déserts des lacs mélancoliques,
il a dit : « 11 faut bien reconnaître qu'il n'y a pas de lac bleu qui vaille cela. » — Eh ! sans doute ! D'abord le vers est un de ces vers pleins d'espace que Sainte-Beuve louait plus haut ; ensuite l'épithète matérielle de déserts complète l'épithète morale de mélancoliques et enfin la musique du mot mélancoliques ainsi placé complète l'effet de solitude indéfinie et désolée.
Sainte-Beuve a remarqué — pour mon compte cela m'avait échappé et je soupçonne que Sainte- Beuve n'a guère songé qu'à lui et à ses syntaxes difficiles, surtout en vers — que les romantiques ont remis en honneur la phrase articulée si en honneur au xvii" siècle avec ses qui et ses que non évités, recherchés même, ou plutôt articulations nécessaires d'une phrase qu'on voulait engrenée et qu'on voulait qui montrât sa musculature : de quoi le xvii^ siècle a le plus horreur c'est du style énervé.
« J'ai entendu, dit Sainte-Beuve, critiquer ce vers de Lamartine :
Pareil au grand César, qui, quand Theure est venue...
et, en général, on reproche à Vécole nouvelle son luxe de qui, de que et de quand. Je doute pourtant qu'on en trouve nulle part, chez les poètes du jour, une aussi riche collection que dans ces quatre vers de Racine très passables à mon gré [et par passables on sent bien ce qu'il entend] :
Britannicus est seul : quelque ennui qui le presse,
Il ne voit à son sort que moi qui s'intéresse
Et n'a pour tous plaisirs, seigneur, que quelques pleurs,
Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs, »
Sainte-Beuve aurait pu ajouter ces vers de Molière :
Qu est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre, Et l'ennui quon aurait que ce nœud quon résout Vînt au moins partager un cœur que l'on veut tout.
Et peut-être aussi cette phrase de Pascal : « Si je ne craignais d'être téméraire, je crois que je suivrais l'avis de la plupart des gens qui, ayant cru jusqu'ici sur la foi publique que ces propositions sont dans Jansénius, commencent à se défier du contraire, par un refus bizarre qu'on fait de les leur montrer, qui est tel que je n'ai encore vu personne qui ait dit les y avoir vues. »
Dans cette tentative de rattacher les romantiques à Chénier pour les y attacher et pour leur interdire de franchir le cercle de la poésie classique rajeunie, Sainte-Beuve, remarquez le, d'une part comparait longuement Lamartine à Chénier en s'efforçant de montrer qu'au fond leur manière était la même (Pensées à la suite de Joseph Delorme, fragment commençant par : Depuis quelque temps la mode s'introduit...) d'autre part, faisait dater la nouvelle école delà publication des œuvres de Chénier supprimant ainsi, comme sources du romantisme. Chateaubriand et M™^ de Staël et même Bernardin de Saint-Pierre et Jean-Jacques Rousseau. Il écrivait à Villemain en style déplorable, mais de manière encore à se faire très bien comprendre :
La poésie en France allait dans la fadeur,
Dans la description sans vie et sans grandeur,
Comme un ruisseau chargé dont les ondes avares
Expirent en cristaux sous des grottes bizarres,
Quand soudain se rouvrit avec limpidité
Le rocher dans sa veine. André ressuscité
Parut : Hybla rendait à ce fils des abeilles
Le miel frais, dont la cire éclaira tant de veilles.
Au pied du vieil Homère il chantait à plaisir,
Montrant l'autre horizon, l'Atlantide à saisir.
Des rivaux, sans l'entendre, y couraient pleins de flamme;
Lamartine ignorant, qui ne sait que son âme,
Hugo puissant et fort, Vigny soigneux et fin,
D'un destin inégal, mais aucun d'eux en vain.
Tentaient le grand succès et disputaient l'empire. Lamartine régna ; chantre ailé qui soupire, Il planait sans effort. Hugo, dur partisan, (Comme chez Dante on voit, Florentin ou Pisan, Un baron féodal), combattit sous larmure, Et tint haut sa bannière au milieu du murmure : Il la maintient encore ; et Vigny, plus secret. Comme en sa tour d'ivoire, avant midi, rentrait.
Et ainsi Sainte-Beuve jeune raisonnait du romantisme, moitié n'y comprenant rien, moitié (et même beaucoup plus) ne voulant pas le comprendre et le définissant, non comme il était, mais comme il voulait qu'il fût, et le dépeignant non tel qu'il était, mais tel que, selon son gré, il aurait dû être.
Ses lectures, à cette époque, ont le caractère que, Dieu merci, les dernières années exceptées, elles ont toujours eu ', elles sont excellemment éclectiques. Il pouvait dire comme La Fontaine :
Jen lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.
II semble qu'il lût peu de grec, sauf Homère ; mais il lisait les Latins avec délices et avec gratitude, en guerre sur ce point avec Edgar Quinet, qui n'airiait que les poètes grecs :
Les Latins, les Latins, il n'en faut pas médire ; Cest la chaîne, l'anneau, c'est le cachet de cire. Odorant, et par oïl, bien que si tard venus,
A l'art savant et pur nous sommes retenus.
Quinet en vain s'irrite et nous parle lonie ;
Edgar, noble coursier, échappé d'Hercynie,
Qui hennit, et qui chante et bondit à tous crins,
Des sommets chevelus trop amoureux, je crains.
Il méprise, il maudit dans sa chaude invective,.
Tout ce qui n'atteint pas la Grèce primitive,
Ce qui droit à l'Ida ne va pas d'un vol sûr ;
Il ne daigne compter Parthénope ou Tibur.
Certes la Grèce antique est une sainte mère,
L'Ionie est divine : heureux tout fils d'Homère !
Heureux qui, par Sophocle et son roi gémissant,
S'égare au Cithéron, et tard en redescend !
Et pourtant des Latins la Muse modérée
De piain pied dans nos mœurs a tout d'abord l'entrée.
Sans sortir de soi-même on goûte ses accords ;
Presque entière on l'applique en ses plus beaux trésors.
La Muse des Latins, c'est de la Grèce encore ; Son miel est près des fleurs que l'autre fit éclore ! N'aj'ant pas eu du ciel, par des dons aussi beaux, Grappes en plein soleil, vendange à pleins coteaux, Cette muse, moins prompte et plus industrieuse. Travailla le nectar en sa fraude pieuse, Le scella dans l'amphore, et là, sans plus l'ouvrir. Jusque sous neuf consuls lui permit de mûrir.
Ne brisons point d'Horace
Le calice fécond de sagesse et de grâce ; Pour plus d'un noble esprit, du travail accablé, C'est l'antiquité même et son suc assemblé. C'est la source du beau, des justes élégances, La gaîté du dessert, des champs et des vacances. Virgile, c'est l'accent qui revient émouvoir, C'est l'attendrissement du dimanclie et du soir 1
Pour ce qui est des modernes, revenez à ceux que j'ai cités plus haut comme ayant nourri son imagination, sa sensibilité, et ajoutez-y ceux-ci, qu'il donne surtout comme compagnons de son intelligence :
C'est Pétrarque amoureux, au penchant des collines Laissant voir en son cours ses perles cristallines...
C'est Wordsworth , « peu connu », à l'inspiration si pure, si élevée et si religieuse ; c'est Michel-Ange et ses Rimes austères et fortes ; c'est Milton...
Milton, cet autre aveugle et son Penseroso,
Penseroso sublime, ardent visionnaire,
Vrai portrait de Milton avant que le tonnerre
Dont il s'arma là-haut eût consumé ses yeux.
Quand debout, chaque nuit, malade et soucieux,
Dans la vieille Angleterre, au retour d'Italie,
Exhalant les chaleurs de sa mélancolie.
Et pâle, sous la lune, au pied de Westminster,
Il devinait Cromwell ou rêvait Lucifer.
C'est Dante enfin, qu'on voit qu'il a beaucoup pratiqué et dont il traduit un très long fragment : « Je le traduis. — C'est Dante, y^ {Consolations, xviii, à Antony Deschamps.)
Je ne remarque pas qu'à cette époque il se tournât aucunement du côté de l'Allemagne, qui du reste, on sait que, toujours, il a comme soigneusement évitée.
Autant, ou presque autant, très évidemment, que l'influence de ces grands hommes, il sentait sur lui, littérairement si sensible, l'influence de ses grands amis de 1825-1830. Il se proclamait leur disciple et il les chantait de très haute manière, en les idéalisant, sans trop d'exagération et en donnant une idée nette de ce qu'il en pensait aux moments de légère exaltation, de gratitude et de confiance. Il dit, évidemment en songeant à Victor Hugo :
Parmi vous un génie agrandi sous l'orage.
Jeune et fort ; sur son front s'est imprimé l'outrage
En éclairs radieux ; Mais il dépose ici (1) son sceptre et le repousse ; Sa gloire sans rayons se fait aimable et douce Et rit à tous les yeux.
Oh! qu'il chante longtemps! Car son luth nous entraîne, Nous rallie et nous guide et nous tiendrons l'arène.
Tant qu'il retentira ; Deux ou trois tours encore, au son de sa ti-ompette, Aux éclats de sa voix que tout uu chœur répète,
Jéricho tombera !
Il dit, très certainement en parlant de Lamartine, mais j'avoue ne pas savoir à quel premier « aff"ront insigne », dont Lamartine aurait été l'objet, il fait allusion :
Et toi, frappé d'abord d'un affront trop insigne, Chantre des saints amours, divin et chaste cygne,
(1) Dans le Cénacle.
Qu'on osait rejeter, Oh ! ne dérobe plus ton cou blanc sous ton aile ; Reprends ton vol et plane à la voûte éternelle
Sans qu'on tait vu monter.
Un jour plus pur va luire, et déjà c'est l'aurore ; Poètes, à vos luths ! Pourquoi tarder encore,
O vous, le plus charmant?
Sous quels doigts merveilleux la mélodie a-t-elle, Ou tissus plus soj'eux ou plus riche dentelle,
Ou plus fin diamant ?
Fuyez des longs loisirs la molle enchanteresse ; La gloire est là (partez !) qui du regard vous presse
Et vous convie au jour :
Hâtez-vous ; quelle voix plus tendrement soupire Et mêle dans nos j^eux plus de pleurs au sourire
Quand vous chantez l'amour ?
Et ce qu'il pensait de lui-même est encore très intéressant, de lui-même au point de vue littéraire, au point de vue de ses puissances comme poète, comme romancier et comme critique. Comme poète, avec une sagacité critique qu'il est rare que l'on ait à l'égard de soi-même, il a de très bonne heure, dès 1829 au plus tard, reconnu quil avait peu d'imagination et qu'il n'était point du tout un poète « brillant » (et c'était très vrai et viennent de là précisément ses efTorts pendant vingt ans pour parler en images et, la raison tout autant de son impuissance que de ses efforts, et des phœbus que sont ses images), mais qu'il avait une sensibilité très vive,
très profonde, très touchante et que par là il touchait encore à la poésie ; et cela est vrai aussi, quoiqu'un peu moins qu'il ne le croyait, et doit lui être accordé dans une assez large mesure. Il peignait sa muse comme une grisette sentimentale. Il disait d'elle :
Non, ma Musc n'est pas lodalisque brillante
Qui danse les seins nus, à la voix sémillante,
Aux noirs cheveux luisants, aux longs yeux de houri ;
Elle n'est ni la jeune et vermeille Péri
Dont l'aile radieuse éclipserait la queue
D'un beau paon, ni la fée à l'aile blanche et bleue,
Ces deux rivales sœurs, qui dès qu'il a dit oui.
Ouvrent mondes et cieux à l'enfant ébloui.
Elle n'est pas non plus, ô ma Muse adorée I
Elle n est pas la vierge ou la veuve éplorée.
Qui d'un cloître désert, d'une tour sans vassaux,
Solitaire habitante, erre sous les arceaux.
Disant un nom ; descend aux tombes féodales ;
A genoux, de velours inonde au loin les dalles.
Et, le front sur un marbre, épanche avec des pleurs
L'hymne mélodieux de ses nobles malheurs.
Et en un mot, ni oriental ni médiéval, il n'était pas, — en 1828, — il n'était pas romantique. Il ne l'était que, de loin, à la manière de Lamartine, qui, ni oriental ni médiéval non plus, ne « savait que son âme » et n'écoutait qu'elle. Mais comment Sainte-Beuve comprenait-il sa muse ?
Non; —mais, quand seule aubois votre douleurchemine, Avez-vous vu là-bas, dans un fond, la chaumine
Sous l'arbre mort ? Aupi-ès un ravin est creusé ; Une fille en tout temps y lave un linge usé. Peut-être à votre vue elle a baissé la tête ; Car, bien pauvi'e qu'elle est, sa naissance est honnête. Elle eût pu, comme une autre, en de plus heureux jours S épanouir au monde et fleurir aux amours ; Voler en char, passer aux bals, aux promenades ; Respirer aux balcons parfums et sérénades ; Ou de sa harpe d'or éveillant cent rivaux,
Elle file, elle coud ; et garde à la maison
Un père vieux, aveugle et privé de raison.
Si, pour chasser de lui la terreur délirante
Elle chante parfois, une toux déchirante
La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri
Et lance les graviers de son poumon meurtri.
Une pensée encor la soutient ; elle espère
Qu'avant elle bientôt s'en ira son vieux père.
Cette muse — qui est plus particulièrement la muse de Joseph Delorme — est pauvre, triste, douloureuse, méditative, pudique, secrète et religieuse. Et son chaste commerce avec le poète est celui-ci :
C'est là ma Muse, à moi, ma Muse pour toujours; Les nuits je la possède ; elle s'enfuit les jours ; De moi seul visitée, d tout autre inconnue. O chaste Muse, ô sœur chaque soir bienvenue. Hâte toi, la nuit tombe, et ton vieux père dort. Oh ! Bien loin des heureux, ou sous le chêne mort. Ou sur le rocher gris d'où pleure une bruyère, Ou le long du sentier taillé dans la carrière, Fuyons ; égarons-nous ensemble ; asseyons-nous. Moi sur la terre froide, et toi sur mes genoux.
Vierge, relève un peu ce long voile de veuve ; Oublie un peu tes maux ; que ta parole pleuve Goutte à goutte, plaintive, à mon cœur enflammé Aussi fraîche qu'aux fleurs est la rosée en mai ; Et pâle, dénouant ta chevelure brune, Redeviens belle encore aux rayons de la lune. O Muse, alors dis-moi, Muse chère à jamais. Les noms mystérieux des âmes que j'aimais ; Puis porte mes regards à la céleste toile, Et parleurs noms aussi nomme-moi chaque étoile,... Surtout dis-moi qu'il est là-haut un meilleur monde. Où pour les cœui's choisis un saint bonheur abonde.
Ailleurs et plus tard, réfléchissant sur certaines observations ou plutôt sur certains silences significatifs de Villemain, il l'examine de près, cette muse jugée par lui-même un peu anémique, et à la fois il la juge encore très bien, avec une sévérité qui lui fait honneur, et il la défend, il la justifie avec beaucoup d embarras, à la vérité, e+ d'obscurités d'où il faudra nous tirer comme nous pourrons. Il dit donc à Villemain :
Chaque fois que chez vous je n'ai pas réussi. Si votre grâce aimable élude quelque chose, Quand je vous parle vers, si vous louez ma prose. Si, quand j'insiste, hélas I sur le poème entier, Votre fuite en jouant se jette en un sentier, J'ai compris, j'ai senti que quelque point m'abuse ; Qu'il manque en plus d'un lieu le léger de la muse ; Et, bien que tout poète, en ce siècle, ait sa foi, Son château fort à lui, dont il est le seul roi.
J'hésite, et des raisons tant de fois parcourues Je crie à moi 1 élite et toutes les recrues.
Et, pour ses raisons, il allègue ceci : il assure et il se persuade que ce qu'évidemment il a fait par conformité à sa nature et dans la mesure des forces de son talent, il l'a fait volontairement, de propos délibéré, par choix longuement médité. Tout était pris quand il arriva, la poésie sublime par Lamartine, la poésie colorée, pittoresque et sculpturale par Hugo, la poésie mélancolique, pensive et penseuse par Vigny. Que pouvait-il faire ?
Venu bien tard, déjà, quand chacun avait place, Que faire ? où mettre pied ? en quel étroit espace ? Les vétérans tenaient tout ce champ des esprits. Avant qu'il fût à moi, l'héritage était pris.
Que pouvait-il faire ? Recourir à la poésie très simple, très humble, très populaire, plébéienne même, conter les joies obscures et les douleurs modestes ; s'il faut définir par les contraires, rechercher la poésie de tout ce qui n'est pas déclamatoire et lui trouver et donner une expression, s'établir dans le jardin de Le jardinier et son seigneur :
Peu de jasmin d Espagne et foi'ce serpolet.
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
et le cultiver avec douceur et dévotion. Voilà
quelle a été sa manière et voilà, selon lui, quel a été son dessein. Et c'était, après la poésie de salon, après la poésie de théâtre et après la poésie des hautaines solitudes, créer en France la poésie populaire, ou beaucoup plutôt la poésie petite-bourgeoise: j'ai presque dit — et ce ne serait pas si impropre — la poésie de banlieue.
Mon jardin, comme ceux du vieillard d'Œbalie,
N'avait pas en beauté le cadre d Italie,
Sous un ciel de Tarente épargné de l'autan
Le laurier toujours vert, les rosiers deux fois 1 an.
Et l'acanthe en festons et le mj'rte au rivage.
A peine j'}' greffai quelque mûre sauvage.
J'y semai quelques fleurs dont je sais mal les noms.
Mais les chers souvenirs, auxquels nous revenons,
Eurent place ; on entend 1 heure de la prière ;
Mais, sans cacher le mur du voisin cimetière,
Ma haie en fait l'abord plus riant et plus frais,
Et mon banc dans l'allée est au pied d'un cyprès.
A l'autre bout, au coin de ce champ qui confine,
L'horizon est borné par la triste chaumine.
Demeure d artisan dont sentend le marteau.
La forge, avec le toit qui s'adosse au coteau.
Dès l'aurore, à ti'avers la pensée embaumée,
Ne m'épargne son bruit ni sa pauvre fumée.
Ainsi vont les tableaux dont je romps les couleurs, ,
Rachetant l'idéal par le vrai des douleurs.
Mais cette humble poésie des humbles, encore faut-il qu'elle soit poétique, et en quoi consistera sa poésie ? Qu'est-ce qui fera son accent ? Ici Sainte-Beuve est très embarrassé, puisqu'il sent,
S/UENIB-BSUVB 10
quoiqu'il ne se l'avoue pas, que précisément il n'a pas d'accent ou n'en a guère. Il s'avise de ceci : simple, il l'est, et sans éclat et sans sonorité ; mais cette simplicité, il la relève, ce prosaïsme, il y échappe par la rime riche [il a raison], puis par des ressauts de style [il me semble que c'est cela qu'il veut dire], par de légers rehaussements que très discrètement il ménage de temps à autre dans l'uni de son style — et ici encore il se voit lui-même assez bien.
Plus est simple le vers et côtoyant la prose... Et plus la forme étroite a lieu de le garder.
[Plus il faut donner une stricte précision à la
forme pour le garder d'être le style absolument
de tout le monde . ]
Si le sentier commun, où chacun peut rôder, Longe par un long tour votre haie assez basse Pour qu'on voie et bouvier et génisse qui passe. Il faut doubler l'épine et le houx acéré Et joindre exprès d'un jonc chaque pied du fourré. Si le fleuve ou le lac. si l'onde avec la vase Menace incessamment notre plaine trop rase, Il faut, sans avoir l'air, faute d'altier rocher. Revêtir un fossé...
[Je crois qu'il veut dire en exhausser le rebord comme un des vers qui suivent semble l'indiquer. Si ce n'est pas cela, je ne comprends pas.]
Revêtir un fossé qui semble se cacher,
Et qui pourtant suffit et bien souvent arrête.
Telles les digues de Hollande qui contiennent les flots de la mer...
Ce rebord du fossé, simple et qui fait merveille,
C'est la rime avant tout ; de grammaire et d'oreille
C'est maint secret encore, une coupe, un seul mot
Qui raffermit à temps le ton qui baissait trop.
Un son inattendu —
A ce jeu délicat qui veut être senti
Bien aisément se heurte un pied inaverti ;
Mais il faut faire attention à ces nuances.
Il est vrai, Sainte-Beuve s'en rend compte, que ces vers en demi-teinte n'ont pas la moindre chance d'être distingués, ni peut-être aperçus dans cette époque des couleurs voyantes. On les juge ternes et ils sont, véritablement, quoique nés de sentiments profonds, trop dus à l'art et à la volonté.
Des vers naissant trop tard, quand la science même Unie au sentiment, lui ferait un baptême, Des vers à force d'art et de vouloir venus. Que le ciel découvert n'aura jamais connus,
IQui sont nés sous un ciel bas et nuageux.]
Que n'ont pas colorés le soleil et les pluies ;
Que ne traversent pas les foules réjouies ;
Que les maîtres d'un temps dans les genres divers
Ignorent volontiers, que ni Berryer, ni Thiers,
Ni Thierry, ne lii'ont, qu'ils sentiraient à peine,...
Car ils ont des défauts que Sainte-Beuve con-
naît et qu'il voit et qu'il entend d'un œil et d'une oreille très justes.
A cause des durs mots enchâssés dans la chaîne ; Des vers tout inquiets et de leur sort chagrins,
[C'est cela : il a le style triste.]
Et qui n'auront pas eu de vrais contemporains; Qu'est-ce que de tels vers ? J'en souffre et m'en irrite.
Et pourtant ! Ce sont peut-être des vers de Théocrile ! Ici Sainte-Beuve se trompe. Théocrite est réaliste, il est vrai, et volontiers peintre des humbles; mais son vers est aisé, souple et coloré et n'est ni inquiet ni triste : il ne ressemble nullement à Sainte-Beuve poète. Mais qu'importe? dit Sainte-Beuve presque en finissant cette pièce si curieuse, un peu comme Musset quand il disait : « La muse est toujours belle, même pour l'insensé, même pour l'impuissant ; car sa beauté pour nous c'est notre amour pour elle » ; qu'importe ?
L'Art est cher à qui l'aime...
Pour sa moindre ambroisie et l'une de ses miettes,
On verrait à la file arriver les poètes.
J'irais à Rome à pied pour un sonnet de lui.
Une ou deux fois encore il s'est défini et défendu comme poète, persistant à indiquer sinon ce qu'il était, du moins ce qu il avait voulu être.
Recevant d'un ami cette critique : « Toujours je m'entête, malgré le miel qui est au fond de vos vers, à me fâcher contre cet alexandrin brisé... », il répondait par ces vers où il y a un autre défaut, beaucoup plus grave, si fréquent chez lui, l'obscurité ; mais d'où encore, comme ailleurs, on peut tirer un sens qui est intéressant :
Oui, cher Zenon, oui, ma lyre est bizarre.
Je le sais trop; d'un étrange compas
Elle est taillée, et ne s'arrondit pas
D'un beau contour sous le bras de Pindare.
Le chant en sort à peine, et comme avare ; Nul groupe heureux n'y marierait ses pas ; Mais écoutez ; et dites- vous tout bas Quel son y gagne en sa douceur plus rare.
Demandez-vous si ce bois inégal,
Ce fût il) boiteux qu'un coupd'œil juge mal,
N'est pas voulu par la corde secrète,
Dernière corde, et que nul avant moi N'avait serrée et réduite à sa loi.
Fibre arrachée au cœur seul du Poète !
Ce qui veut dire, ce me semble : mes vers ne sont pas bien faits; ils ne sont pas non plus harmonieux, ni musicaux, ni sonores ; mais leur son, un peu grêle, est plus doux et plus insinuant qu'un autre ; c'est un accent tout personnel, et je suis le seul poète qui, sans accom-
(1) Bois de la lyre (archaïsme).
pagnement et sans orchestration, ait chanté uniquement ce que lui dictait son cœur.
Ailleurs il consolait sa muse un peu mal accueillie partout, en la définissant encore une fois et, par une image assez heureuse :
Pauvre muse froissée, insultée, avilie, Pauvre fille sans fard qu'en humble pèlerin Devant eux j'envoyais pour chanter sans refrain. Oh ! reviens à mon cœur poser ton front qui plie.
Ils ne tout pas reçue, ô ma chère folie,
Oh! plus que jamais chère; apaise ton chagrin,
Ton parfum m'est plus doux par ce jour moins serein ;
Et l'abeille aime encor ta fleur désembellie.
Un sourire immortel à la terre accorda Hyacinthe, anémone et lis, et toutes celles Qu'Homère fait pleuvoir aux pentes de l'Ida.
Même aux champs, sur la haie, il en est de bien belles ; Blanche épine au passant rit dans ses fleurs nouvelles ; Mais la mieux odorante est l'obscur réséda.
Et il n'est pas faux et il faut convenir que des poésies de Sainte-Beuve, pourvu qu'on les respire loin des parfums entêtants, se dégage une odeur très fine, très particulière, que l'on ne retrouve point ailleurs, à laquelle on revient avec plaisir et qui seulement demande qu'on prenne l'habitude d'elle avec quelque patience et qu'on ne l'aborde pas avec brusquerie.
On serait étonné qu'en ces années d'ardeur
littéraire autant que d'ardeur sentimentale, s'examinant et se scrutant sans cesse comme il avait accoutumé de le faire, il ne se fût pas défini comme critique aussi bien qu'il s'efforçait de se définir comme poète. Chose, ce me semble, très intéressante, il a donné du critique idéal, et c'est-à-dire du critique qu'il rêvait d'être, deux définitions et très différentes : il a défini et décrit le critique-polémiste et éminemment subjectif, le critique-soldat, qui bataille et qui frappe pour la cause du goût ; et il a défini et décrit le critique objectif qui ne fait que comprendre et refléter, qui ne fait que comprendre et faire comprendre, qui dirait avec Spinoza : Ncqiie amare, neqiie odisse, neqiie ridere ; inielligere. Et ces deux portraits sont très heureux, très complets, sans compter qu'ils sont très spirituels. Le critique-soldat, le voici. Sainte-Beuve voit tomber sous la hache les arbres mêmes sous lesquels Boileau « occupait son esprit d'utiles rêveries ».
Etait-ce donc présage, ô noble Desprcaux,
Que la hache tombant sur ces arbres si beaux
Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse ?
Est-ce que des talents aussi la gloire s'use,
Et que, reverdissant en plus d'une saison,
On finit à son tour par joncher le gazon,
Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,
Sous les coups des neveux dans leur ingratitude ?
Si l'on y songe, c est particulièrement les critiques qui sont soumis à cette loi, à ces fâcheuses vicissitudes, les modes littéraires changeant et ayant besoin pour changer de briser les législateurs des modes anciennes.
Ceux surtout dont le lot. moins fait pour l'avenir,
Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir.
De lui marquer du doigt la limite tracée,
De lui dire oii le goût modérait la pensée.
Où s'arrêtait à point lart dans le naturel,
Et la dose de sens, d agrément et de sel.
Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres
Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres.
Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs,
Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs.
Si le même conseil (1) préside aux beaux ouvrages,
La forme du talent varie avec les âges.
Et c est un nouvel art que dans le goût présent
D'offrir l'éternel fond antique et renaissant.
C'est précisément dans un temps comme celuici que le rôle d'un Boileau est à tenir, et qu'un Boileau serait nécessaire. C'est lui qui sait, sous la forme qui change, maintenir le fond permanent.
Tu l'aurais su, Boileau ! Toi dont la ferme idée Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée ; Qui d'abord épuras le beau règne oii tu vins, Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains ?
(1) Le même fond de pensée, ou la même règle générale
J'aime ces questions, cette vue inquiète,
Audace du critique et presque du poète.
Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu
Sortir, chez nous, du cercle où ta raison s est plu.
Tout poète aujourd'hui vise au parlementaire ;
Après qu il a chanté, nul ne saurait se taire :
Il parlera surtout sur vingt sujets au choix ;
Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.
11 faudrait bien les suivre, ô Boileau, pourleur dire
Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire.
Or la grande différence entre 1()60 et 1830, c'est qu'en J 660 ou 1670 le mauvais goût était cantonne, restait chez lui, ne se mêlait pas au génie, n'habitait pas dans la même tête avec un grand génie ou un réel talent (il est remarquable que cette observation est très juste, ou presque très juste), tandis qu'en 1830 génie et très mauvais goût, talent et goût détestable se trouvent fort souvent dans le même écrivain et vont de conserve et font bien malheureusement bon voyage ensemble.
Dans l'époque, à la fois magnifique et décente,
Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,
Le vrai goût dominant, sur quelques points borné.
Chassait du moins le faux autre part confiné ;
Celui-ci hors du centre usait ses représailles ;
Il n'aurait affronté Chantilly ni Versailles,
Et, s'il 1 avait osé, son impudent essor
Se fiît brisé du coup sur le balustre d'or.
Pour nous, c'est autrement : par un confus mélange
Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange.
Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudéri : Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri ? Tous cadres sont rompus ; plus d obstacle qui compte; L'esprit descend, dit-on ; la sottise remonte ; Tel même qu'on admire en a sa goutte au front. Tel autre en a sa douche et l'autre nage au fond.
Et donc, il faudrait un Boileau. Et doué de quelles qualités nouvelles ? Et voici la définition du critique, que j'ai un peu retardée pour ne pas priver le lecteur de la jolie satire littéraire qui précède :
Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivie. Aller droit à l'auteur sous le masque du livre, Dire la clef secrète et, sans rien diffamer, Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer ? Voilîi, cher Despréaux, voilà sur toute chose, Ce quen songeant à toi souvent je me propose, Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis. En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis. Sous ces noms de Gotins que ta malice fronde, J'aime à te voir ici parlant de notre monde A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi ; Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi ?
Voilà la définition du critique subjectif, du critique de combat. Voilà ce que se propose Sainte-Beuve, être un Boileau et un Royer- Collard, être un Boileau avec quelque chose de plus que n'avait Boileau, « aller droit à l'auteur sous le masque du livre », donner une très grande place à la personnalité de l'auteur
SON INTELI.IGENCK 155
dans l'exposé que l'on fait de son ouvrage, en considérant son caractère comme « la clef » de ses œuvres (ce qui, du reste, est souvent une fausse clef), je dirai presque considérer un livre comme l'avocat général considère un crime et l'expliquer par tous les antécédents de l'accusé depuis ses ancêtres jusqu'à sa naissance et depuis sa naissance jusqu'à son livre ; être, par conséquent, critique psychologue, critique physiologiste, critique moraliste, critique confesseur autant au moins que critique littéraire.
On sait combien Sainte-Beuve a répondu à cette définition et combien il a pratiqué ce genre de critique.
Dont il n'y a pas à dire beaucoup de mal, car elle est la vraie après tout et l'on ne comprend rien à un auteur quand on isole l'auteur de l'œuvre ', dont cependant — n'y ayant rien qui n'ait son défaut et son inconvénient — il faut dire aussi, d'abord, comme je l'indiquais tout à l'heure, que le talent n'est pas expliqué par le caractère chez ceux dont le caractère est très différent du talent, et il y en a, Bossuet par exemple ; dont il faut dire ensuite qu'elle est un peu née du désir secret de diminuer les grands hommes, tout grand homme se trouvant plus petit à l'examiner dans sa vie qu'à le con-
sidérer dans ses ouvrages ; ou dont il iaut dire que si elle ne naît pas de ce sentiment assez vilain, toujours est-il qu il n'est pas que très souvent elle ne s'en accompagne.
Enfin voilà la définition du critique subjectif.
Voici celle du critique objectif, de celui qui ne se propose que de comprendre et de faire comprendre : « L'esprit critique est de sa nature facile, insinuant, mobile et compréhensif. C'est une grande et limpide rivière qui serpente et se déroule autour des œuvres et des monuments de la poésie, comme autour des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles et des vallées touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun de ces objets du paysage reste fixe en son lieu et s'inquiète peu des autres, que la tour féodale dédaigne le vallon et que le vallon ignore le coteau, la rivière va de l'un à lautre, les baigne sans les déchirer, les embrasse d'une eau vive et courante, les comprend (ici Sainte-Beuve souligne lui-même), les réfléchit, et lorsque le voyageur est curieux de connaître et de visiter ces sites variés, elle le prend dans une barque ; elle le porte sans secousse et lui développe successivement tout le spectacle changeant de son cours. »
Cette définition célèbre, que Sainte-Beuve
trouvait en 1829, qu'il a reprise, non, mais il l'avait comme sous les yeux en 1835 en écrivant son article sur Bayle ; cette définition où il a eu le bonheur, rare chez lui, d'être d'une admirable clarté et exactitude en traduisant sa pensée en une image ; cette définition demeure celle même de la critique objective et en est tout le programme.
Ai-je besoin de dire que Sainte-Beuve s'est conformé pendant presque toute sa vie à cei deux définitions si différentes , presque contraires, mais qui se complètent l'une l'autre et qui ont besoin chacune que l'autre la complète? II a été critique subjectif, impressionniste, à la Boileau, c'est-à-dire recevant l'impression des livres, puis analysant cette impression et donnant les raisons pour lesquelles il croyait l'avoir reçue; il a été cela et en outre, plus que Boileau, il a été chercher dans la vie et le caractère de l'auteur les causes secrètes ou obscures de la qualité ou du défaut qui dans cet auteur l'avait charmé ou choqué, — et d'autre part, bien loin cette fois de Boileau, il s'est appliqué souvent à n'être qu'un miroir fidèle et lumineux des ouvrages et des auteurs qu'il rencontrait sur sa route, en en faisant le tour et en les reflétant selon tous leurs aspects.
Et le plus souvent ces deux critiques se com-
plètent chez lui en se combinant, qui est ce qu'il faut; car la critique purement objective a quelque chose de passif, qui, si grand talent qu'on y mette, devient assez vite cruellement monotone et ennuyeux et même ininstructif, si l'on me permet le mot ; car elle n'est que le témoignage de quelqu'un qui, tout réceptif, ne réagit pas en lisant, en regardant et en écoutant.
La critique subjective, qui du reste aurait tout juste la valeur d'un article polémique dans un journal si l'auteur ne s'était pas mis d'abord et longtemps dans l'état réceptif et dans la soumission à l'objet ; la critique subjective, cette précaution prise, est, non pas un jugement, et ce mot est bien ridicule, mais l'adhésion d'une sensibilité, celle du critique, aune autre, celle de l'auteur, ou la répulsion d'une sensibilité contre une autre, et cet embrassement ou ce heurt sont éminemment instructifs, mettant aux prises d'une façon ou d'une autre deux sensibilités différentes.
Elle n'a, cette seconde critique, à la vérité, elle n'a de valeur qu'autant que le critique est presque un aussi grand esprit que l'auteur qu'il chérit ou qu'il combat; et lorsque l'on n'est point de la famille des esprits supérieurs il ne faut pas se mêler de cette critique-ci, non plus du
reste que de l'autre ; car s'il n'est pas vrai que comprendre soit égaler, encore est-il que pour comprendre il faut savoir la langue de celui qu'il s'agit d'entendre.
Mais, admirable pour la critique objective, car il était avant tout intelligent, Sainte-Beuve était excellent encore en critique subjective et impressionniste, puisqu'il avait un génie littéraire et une sensibilité esthétique presque égaux à ceux des plus grands écrivains. Il pouvait et tout comprendre et donner son adhésion ou son antagonisme comme quelque chose qui comptait. Il était un critique complet ; et c'était bien ce qu'il sentait lorsqu'en 1829-1837 il donnait les deux définitions à couleurs complémentaires que nous voyons qu'il donnait.
La qualité supérieure de Sainte-Beuve dans ses œuvres de jeunesse, roman et poésies, c'est le don de psychologue et de moraliste. Il l'est toujours, dans son enfance peu heureuse (il faut naître orphelin pour être moraliste), dans son adolescence repliée, dans sa jeunesse où le en dehors lui était interdit par une certaine
(1) C'est ici que j'aborde le Sainte-Beuve de 1825-1835 proprement comme auteur et que je l'examine dans ses œu\Tes. De 1825 à 1835 Sainte-Beuve n'a pas tellement changé, n'a pas tellement évolué que je me sois interdit de le considérer d eusemble, sans tenii- compte des dates différentes et comme si Joseph Delorme, les Consolations, le Livre d amour, les Pensées d'août et Volupté étaient de la même année. Mais je conviens qu'on pourrait faire d autre façon que j'ai fait et de 1825 à 1837 considérer le processus Si l'on s'y prenait ainsi, ou verrait, je crois : que dans Joseph Delorme, recueil publié à 25 ans et contenant des poésies remontant à la vingtième année, la tristesse, la mélancolie, le désespoir, le Renéisme dominent ; — que dans les Consolations perce déjà et domine peut-être ce que j'appellerai le bonheur tris-te, quelque joie d aimer, d'être aimé peut-être quelque joie de goûter l'amitié, quelque joie d'espérance aussi et de demi confiance à la vie. le tout enveloppé encore d'un voile de mélancolie et souvent de beaucoup d amertume ; — que dans le Liore d'amour, qui est du même temps
LE MORALISTE IGl
difficulté et lenteur d'élocution, et citez-moi un méridional qui soit moraliste.
Toujours est-il qu'il était psychologue né et que la plupart de ses lectures — nous les avons vues — n'ont pu faire que développer cette faculté initiale.
II faut distinguer le psychologue et même le moraliste de l'observateur. Il n'y a pas de grand psychologue ni de grand moraliste qui ne soit observateur ; il est vrai ; mais on peut être un psychologue et un moraliste de race, et très fin et très pénétrant, sans être beaucoup observateur. Sainte-Beuve était tel. J'ai fait déjà remarquer qu'il semble avoir peu observé les
que les Consolations et d'un peu plus tard, les sentiments sont les mêmes et la même la teinte dominante ; — que dans Volupté, publiée en 1834, écrite en partie, selon mon impression, beaucoup plus tôt, il y a un retour au Renéisnie de 1824-1829, un profond sentiment à la fois de tendresse amoureuse et d'impuissance sentimentale ; un mélange de réalité et de rêve, la femme idéale qu'on désire mêlée sans cesse à la femme que l'on connaît et que l'on observe ; avec cela des observations politiques qui déjà datent un peu et qui semblent des souvenirs d'adolescence ; avec cela un sentiment religieux très vif, quoique hésitant et flottant ; avec cela une sensualité ardente, qui se combat et s'avive à se combattre jusqu'au moment (imaginé) où l'on en a raison ; — que dans les Pensées d'août il y a une sorte d'avidité sentimentale qui se porte sur mille objets ou, au moins sur un assez grand nombre ; pour la première fois, ou presque, le goût des jeunes filles ; plus qu'auparavant le goiÀt d'une vie cachée, provinciale, monotone et heureuse ; plus qu'auparavant les goûts d'humaniste, de latiniste, de bibliophile, les passions enfin de la quarantaine approchante, encore sans que les autres soient éteintes à ne point se rallumei-.
SAINTK-BEUVE 11
hommes et les mœurs de son temps. Ce n'était pas sa pente. Mais ce qu'il rencontrait sans l'avoir cherché, ce qui frappait ses yeux sans qu'il les eût jetés en coups de pistolet de toutes parts comme faisait Saint-Simon, ce qu'il vo^'^ait comme nous tous, qui sommes bien forcés de voir quelque chose, il le voyait bien, il le scrutait, il le méditait, et c'est en cela, et c'est-à-dire non en étendue, mais en profondeur, qu'il a été un psychologue et un moraliste de très grand mérite. Voyez-le, par exemple, étudier l'erreur, ou plutôt l'homme qui a l'esprit faux. « On a dit [et il me semble bien que c'est lui qui le trouve; en tout cas, je n'ai vu cela nulle part], on a dit que toute erreur n'est qu'une vérité transposée. Toute énormité dans les esprits d'un certain ordre n'est souvent qu'une grande vue prise hors du temps et du lieu et ne gardant aucun rapport réel avec les objets environnants. Le propre de certaines prunelles ardentes est de franchir du regard les intervalles et de les supprimer. » Tous les utopistes, tous les chimériques en avant ou en arrière, tous les prophètes du passé et tous les prophètes d'un avenir très lointain répondent à cette définition. Et elle explique pourquoi leur idée fausse et leur esprit faux séduisent un certain nombre, quelquefois un si grand nombre d'hommes. C'est qu'elle
n'est pas fausse, c'est qu il n'est pas faux. Celte idée paraît juste parce qu'elle est logique ; elle n'est fausse que dans le monde et dans l'époque où elle naît, et il est vrai que cela suffit pour qu'elle le soit et Joseph de Maistre a raison de dire que le livre de chevet de l'homme d Etat doit êtrel'almanach ; mais encore, que cette idée paraisse juste cela est expliqué ; elle paraît juste parce qu'elle l'est et elle l'est bien puisque il y a cent ans ou dans cent ans elle serait à la fois juste et pratique, juste et exacte. Voilà le fond d une thèse sur l'erreur. La cause des succès de l'erreur, c'est qu'il n'y a pas d'erreur.
Avez-vous remarqué que les mêmes circonstances exactement les mêmes, que 1 on escomptait en les voyant venir comme devant nous donner les mêmes jouissances ou les mêmes peines qu elles nous avaient apportées précédemment, nous les donnent en effet, mais beaucoup moins vives et si peu en vérité qu'on se demande si elles sont les mêmes en effet ; et nous ne les reconnaissons plus parce que nous ne nous reconnaissons pas en elles. Lisez Sainte- Beuve : « Le jour de son départ elle me remit pour M"^ de Liniers un billet d'adieu. . Elle me dit qu à moi elle m'enverrait dès son arrivée
là-bas un souvenir. Le marquis me pria de passer chez eux quelques semaines au voisin printemps. Mais ce second départ, quoique plus décisif et plus déchirant que le premier, m'a laissé moins d'empreinte : « Notre âme n'est vierge quiine fois pour la douleur comme pour le plaisir. »
Cela vient du travail que fait l'imagination ou sur un premier plaisir ou sur une première douleur ; elle l'exagère, l'agrandit, l'approfondit et, pour ainsi dire, l'illustre. Nous voyons ce premier plaisir ou cette première douleur tels qu'ils sont, et, de plus, ce que l'imagination a jeté sur eux. Quand ils reviennent ils sont les mêmes, mais nous apparaissant tels qu'ils sont, ils semblent moindres ; ils le sont de tout ce que nos rêveries, nos songes, nos exaltations y avaient ajouté. Tous les faits de sensibilité ne sont que des trames sur lesquelles l'imagination vient broder et qu'elle transforme de telle sorte que réduits à eux-mêmes, et c'est-à-dire quand ils reviennent en réalité ils ne paraissent presque plus rien.
Connaissez-vous sur la vie, sur la vie que nous menons tous, sur le cours de la vie paroles plus fortes et plus profondes que celles-ci : « J'appris que pour l'homme chaque matin est
une réparation et chaque jour une ruine continuelle ; mais la réparation devient de moins en moins suffisante et la ruine va croissant. »
Le propos est d'un pessimiste et l'on pourrait soutenir exactement le contraire ; mais qu'il est vrai pour tous ceux, et ce sont sans doute les plus nombreux, dont la volonté est une force moindre que celles des passions ! Chez tous ce sont les passions qui sont ruineuses et la volonté qui est réparatrice, qui rebâtit sans relâche le mur de soutènement ; chez ceux qui ont peu de volonté le travail de celle-ci est continuellement dépassé par celui des autres et l'édifice finit par chanceler ', chez ceux qui ont plus de volonté que de passions, les passions ne sont que des ennemis qui de temps en temps font une brèche, mais qui ne démantèlent jamais. Nous pouvons tous vérifier en nous la justesse de l'idée de Sainte-Beuve et de son image.
Sur la vie encore il a trouvé cette pensée très juste et très fine et cette image trop prolongée, mais singulièrement intéressante. Vous savez, et c'est un des agréments de la vie, en vérité, mais un de ses dangers aussi, qu'on arrive à chaque âge comme si l'on y naissait. Sainte- Beuve a trouvé ceci, et ce qui m'étonne c'est qu'il l'a trouvé très jeune, puisque Volupté est
juste de sa trentaine : « Si les âges successifs par où l'on passe sont comme des amis dont les premiers tombent en chemin et dont les plus aguerris remplacent et supplantent les plus tendres, il s'ensuit que les âges derniers venus sont seulement de ces amis quon rencontre tard et avec qui on ne lie jamais une si étroite tendresse. La fraîche écorce du cœur s'est refermée et endurcie. Ils ne nous connaissent pas dès l'origine, ils ne rentrent pas jusque dans nos replis antérieurs et nous leur rendons leur indifîérence au milieu même de ce commerce actif où nous paraissons être ensemble »
Ce qui peut corriger cela, pour moi c est la prévision ; pour Sainte-Beuve c'est le souvenir ; mais nous ne sommes pastrèsloin l'un de l'autre. Pour moi, c'est la prévision : on n'arrive pas tout à fait à chaque âge comme si on y naissait, si on la prévu et comme essayé. Jeune, savoir ce que c'est que l'âge mùr, ce qui est possible par observation et méditation, à l'âge mùr savoir ce que c'est que la vieillesse et y songer : en y songeant essayer un peu làge suivant, en prendre quelque chose par avance et le mêler adroitement aux façons d'être de lâge où l'on est ; voilà ce qui ménage les transitions à ce point presque qu'il les efface.
Pour Sainte-Beuve, c'est le souvenir qui fait
cet office et qui sortit cet effet : « Pour corriger cette indifférence et ce froid trop naturel aux derniers âges, il faut qu'en mourant chacun des deux premiers lègue au suivant ses souvenirs, son flambeau allumé comme il est dit des générations dans le beau vers du poète ; il faut que chaque âge mort soit enseveli et honoré avec piété par son successeur ou racheté et expié par lui. Delà sorte, les âges se suivent en nous, en n'étant pas étrangers les uns aux autres ni à nous qui les portons ; ils entretiennent et perpétuent l'esprit d'une même vie. Nous arrivons vieux en face d'un âge ami qui a reçu de ses devanciers les traditions de notre enfance et qui sait de quoi nous parler longtemps ; nous vivons aveccette vieillesse, d'ordinaire fâcheuse, comme avec un saint vieillard qui nous présenterait chaque jour dans ses bras notre berceau. » — Je ne suis pas tout à fait de l'avis de Sainte-Beuve, parce que ce n'est guère le sou- A'enir des âges défunts qui nous acclimate à l'âge actuel, et plutôt il nous le rendrait insupportable, et c'est beaucoup plus la prévision de l'âge qui vient qui nous aidera à le supporter quand il sera sur nous, et il faut mettre de l'âge mûr dans la jeunesse pour mûrir sans trop de regrets, et de la vieillesse dans l'âge mûr pour vieillir sanstropde souffrance, et de la mort dansla vieil-
lesse — j'entends la mort des désirs — pour être vieux sans impatience ; mais encore cette continuité par anticipation n'est pas sans analogie avec la continuité par souvenirs, en ce sens quelle les permet et qu'elle fait qu'ils ne sont pas déchirants. On se sent un peu le même homme à soixante ans qu'à quarante quand on s'est ingénié à être un peu le même homme à quarante qu'à soixante ou du moins à prévoir ce qu'on serait à cet âge-ci ; et quand on y est, si l'on se dit : « C'est à peu près ce que je prévoyais » ; et ce souvenir, et voilà où Sainte-Beuve a raison parmi son fatras métaphorique, ce souvenir n'est pas un petit tempérament des douleurs de l'âge pénible.
Ses analyses de l'amour — vous l'y attendiez — sont intéressantes et d'une maturité qui étonne de la part d'un jeune homme, d'autant qu'elles sont très personnelles et ne sentent point du tout ou presque point du tout les livres lus. Il n'y a peut-être pas de livre où l'amour platonique, platonique malgré lui, il est vrai, mais enfin l'amour qui subsiste en dehors de l'espérance sensuelle et parfaitement privé d'elle, soit mieux entendu et expliqué que dans Volupté : «J'appris en même temps, mon ami, que l'amour vrai n'est pas du tout dans les sens ; car si l'on
aime vraiment une femme pure et qu'on désire, à la rencontre, une impure, on croit soudain aimer celle-ci ; elle obscurcit l'autre ; on va, on suit, on s'y épuise ; mais à l'instant ce qu'inspirait cette femme impure a disparu comme une fumée et dans l'extinction des sens l'image de la première recommence à se montrer plus enviable, plus belle et luisant en nous sur notre honte. »
Ceci est d'une exactitude rigoureuse et le phénomène décrit tient à ce qu'il y a là un simple leurre du désir, une simple substitution destinée à le tromper, ce qui fait que, satisfait par tromperie, il s'éteint ou plutôt se tait, mais laisse la voix de l'amour profond parler plus haut que jamais dans le silence qu'il garde.
Sainte-Beuve tire de là, à la vérité, une conclusion un peu singulière, qui est que nous possédons le libre arbitre : « Au plus fort de ces moments où je semblais céder à une fatalité invincible, j'appris que l'homme est libre et dans quel sens il l'est véritablement ; car la liberté de l'homme, je l'éprouvais invinciblement alors, consiste surtout dans le pouvoir qu'il a de se mettre ou de ne se mettre pas sous la prisedes objets età portée de leur tourbillon, suivant qu'il y est trop ou trop peu sensible. Vous voustrouvez tiède et froid pour la charité, courez
aux lieux où sont les pauvres ; vous vous savez vulnérable et fragile, évitez tout cas périlleux. » — Le conseil est bon, mais le raisonnement prouve peu que nous soyons libres, puisqu'il n'y a aucune raison de croire que la volonté que nous pouvons avoir de rechercher ce qui encourage au bien et de fuir ce qui en détourne ne soit pas elle-même déterminée.
Mais, comme il prend bien sa revanche quand il nous dit que l'amour-désir est producteur de passions autres que lui, quoique analogues et plus basses encore qu'il n'est bas lui-même : « J'appris que la volupté est la transition, l'initiation, dans les caractères sincères et tendres, à des vices et à d'autres passions basses que de prime abord ils n'auraient jamais soupçonnées. Elle m'a fait concevoir l'ivrognerie, la gourmandise; car, le soir de certains jours, harassé et non assouvi, moi, sobre d'ordinaire, j'entrais en des cafés etje demandais quelque liqueur forte que je buvais avec flamme. »
Il aurait pu même aller plus loin et montrer le lien qui unit l'amour-volupté à la brutalité, à la méchanceté. A la vérité, c'est surtout, non pas la volupté en elle-même, mais l'habitude d'être aimé des femmes, chose très différente, qui rend méchant, au moins ou brutal comme l'ont très bien vu Molière dans Don Juan^ Balzac dans Un
ménage de garçon etMaupassant dans Bel ami ; mais la seule volupté habituelle dirige très bien de ce côté là. La raison en est qu'elle habitue aux plaisirs des sens et que, s'il y a des plaisirs intellectuels et moraux pour tout le monde, il n'y a pas de plaisirs des sens pour tous et que, par conséquent l'homme qui jouit des plaisirs intellectuels ne voit aucunement dans l'autre homme qui aime les mêmes plaisirs un rival, et bien au contraire; tandis que l'homme qui aime les plaisirs des sens voit un ennemi, avec raison, dans tout homme qui a les mêmes goûts, et immédiatement le hait, lattaque ou au moins le rudoie. Et il résulte de là qu'on ne se brutalise pas soi-même sans être enclin à brutaliser les autres.
Il y a dans Volupté un très beau, ou au moins trèsjoli parallèle, enlreiamour-passion etl'amourgoùt. et que Stendhal a dû étudier et envier s'il avait du goût et de la délicatesse, de quoi du reste je ne laisse pas de douter. La première partie du parallèle, ce qui se rapporte à l'amour-passion, est un peu trop manifestement dans la manière de Chateaubriand, ce quile gâte, encore que remarquablement écrit ; mais le fond en est bien de Sainte-Beuve, et il est beau, et on le voudrait en vers, à la condition que ce ne fût pas en vers de Sainte-Beuve :
« Il y a an amour qui aime l'oubli [l'oubli des
hommes], le silence, les bois, ou, indifféremment, un lieu solitaire quelconque, dans la présence ou dans la pensée de l'être aimé. Que lui importent l'ignorance où l'on estdelui, les discours ou l'insouciance du monde, ses interprétations malignes, l'admiration du vulgaire ou les compassions fausses des égaux, les rivaux en gloire qui disent de l'amant qu'il s'alanguit et s'évapore, les rivales en beauté qui insinuent de l'amante qu'elle dépérit secrètement dans l'ennui et dans l'abandon (1 ) ? Que lui importent les soirées tourbillonnantes du plaisir, les midis resplendissants au gré du clairon des victoires, les spectacles toujours renouvelés où s'égare la curiosité de l'esprit ou des yeux ? S'il est ignoré des autres, cet amour est compris et a sa couronne dans un cœur. S'il ignore le reste, il lit toute une science dansl'abîme chéri. S'il se fixe durant des saisons, sans bouger, devant un regard, il y voit naître et passer des bois et des sources étincelantes et des paradis d'Asie. Sil fait un pas, s'il voyage, tout également l'enchante, mais parce qu'il voit tout à travers une même larme. Il ne m'a pas été donné de ressentir un tel amour, mais il m'a été donné d'en savoir plus d'un trait et d'y croire. Deux amants qui s'aiment de véritable amour, a
(1) 1834. Songez à Sainte-Beuve et à son amie d'alors.
écrit un être simple qui avait le génie du cœur, au milieu du monde et des choses qui ne sont pour eux qu'une surface mouvante et sans réalité, ressemblent à deux beaux adolescents aux épaules inclinées, les bras passés autour du cou l'un de l'autre et regardant des images qu'ils suivent nonchalamment du doigt ; ce ne sont pour eux que des images. Un tel amour existe ; Dieu a permis qu'il s'en rencontrât çà et là des exemples sur la terre ; que quelques belles âmes en fussent atteintes, comme d'une foudre choisie qui éclate sur les temples par un temps serein. Il en est sorti de bien tendres et souvent douloureux prodiges. Car ces célestes amours ne tombent que pour remonterbientot.au risque, sans cela, de se perdre et de s'altérer. Ils ne naissent qu'à condition de mourir vite et de tuer leurs victimes [et je ne sais pas pourquoi, et voilà où, plus qu'ailleurs, apparaît la poétique de l'amour selon Chateaubriand]. Rémission soit faite par vous, Dieu du ciel, à vos créatures consumées ! »
Le couplet sur l'amour-goût a plus de vérité précise et comme topique et décrit excellemment cet amour à la française que Stendhal a si souvent dénoncé, mais en y introduisant ou en y reconnaissant quelque chose encore de l'amour vrai, une aspiration confuse à cet amour véritable, comme s'il était, lui. l'amour faux, un
Dieu tombé qui se souvient des cieux, et en vérité c'est ainsi qu'il est bien compris.
« Il est un autre amour à l'usage des âmes blasées et amollies et qui usurpe communément le nom du premier ; vain, agréable, mêlé de grâce et de malice, qui s'accommode et qui aspire à tous les raffinements de la société et qui n'est qu'un prétexte plus ingénieux pour en parcourir les jouissances, un fil de soie tremblant et souvent rompu à travers le dédale du monde. Cet amour-là n'ignore rien d'alentour : il s'inquiète, il épie au contraire, il frissonne et flotte au vent du dehors. Il préfère se montrer à être, et faire illusion ou envie aux autres à se posséder en effet. Au lieu de ne voir en tout que des images, il n'est lui-même qu'une image mobile qu'il étale devant d'autres plus ou moins pareilles qu'il se pique d'égaler ou d effacer. Hors des regards de la foule et des occasions agitées, ne le cherchez pas ! Il désire sans but ; il invente misérablement et, se supportant mal, s'ingénie à se distraire... Malheureuses sont les âmes que cette démangeaison appauvrit et ronge ! Plus malheureuses encore celles qui, faites pour concevoir l'autre amour et sentant quelques vraies étincelles, ne les gardent pas ; qu'un éclair soulève comme une poussière électrisée, et qui retombent ; en qui pourtant les soucis médiocres
et secondaires n'excluent pas un souvenir errant de la région brûlante ! Ce souvenir les suit et les contriste au sein des inquiètes vanités ; ces vanités les ressaisissent au début des projets meilleurs. Elles veulent aimer, elles veulent se faire croire l'une à l'autre qu'elles s'aiment et elles ne le peuvent. M'"*^ R. et moi nous étions un peu de ces âmes... »
Ce parallèle est intéressant d'abord comme peinture, insuffisamment précise, il est vrai, et souvent trop déclamatoire, mais curieuse cependant et diligente, de deux nuances de la passion de l'amour ; ensuite comme témoignage d'un moment historique très digne de considération, de ce moment où la sensibilité romantique est en lutte avec la sensibilité du xviii*^ siècle et où celle-ci rougit pour ainsi dire devant cellelà, a honte d'elle-même et voudrait s'élever jusqu'au sublime de sa rivale ; enfin comme témoignage de Sainte-Beuve sur lui-même, Sainte- Beuve jeune étant précisément, en amour comme en littérature (et d'ailleurs l'amour est le plus souvent de la littérature), un homme du xviii® siècle qui se persuade qu'il est romantique, qui veut l'être, qui ne laisse pas de l'être quelquefois par échappées et par fusées et qui est toujours partagé entre lamour-passion, l'amour-goùt et l'amour sensuel ; entre lamour
lyrique, l'amour mondain et l'amour physiologique *, entre, si l'on veut. Lamartine, Dorât et Parny.
Et comme Ton comprend que Lamartine ait dit de Volupté : « C'est un livre qui sent mauvais » ; et Dorât aurait dit : « C'est un livre bien plein de phœbus, » et Parny : « C'est un livre bien prétentieux » ; et il me semble que seul Jean-Jacque Rousseau, tout en faisant ses réserves sur ce style singulier, aurait dit : « C'est le livre d'un homme qui a des clartés de toutes les façons d'aimer. »
C'est surtout, comme il est naturel, à analyser ce qu'il semble avoir le plus éprouvé à cette époque, à savoir l'amour ardent pour une femme qui résiste, du moins très longtemps, l'amour sans espérance, que très lointaine, mêlé par conséquent de respect, d impatience, d'infidélités, mais de ces infidélités où l'on reprend des forces pour mieux aimer ; c'est à analyser cela, en homme qui est admirable, tout en vivant passionnément, à se regarder vivre, que Sainte-Beuve se montre décidément moraliste supérieur.
Au milieu même du cours de leurs amours contrariées, M"^ de Couaën s'éloignant de Paris avec son mari, Amaury hésitant un peu à les
rejoindre et M""^ de Couaën lui disant : « Mais vous êtes bien venu avec nous jusqu'ici ; pourquoi n'y viendrez-vous pas encore? Pourquoi, si ce n'est parce que vous ne nous aimez plus autant ? » Amaury, « poussé dans ses derniers refuges », lui répond : « Pourquoi ? Pourquoi ? Si vous le voulez absolument, Madame, je vous le déclarerai enfin, dussé-je vous déplaire : rappelez-vous bien, seulement, que c'est vous qui l'aurez voulu. Vous ne voyez dans mon incertitude de vous rejoindre qu'une preuve qu'on vous aime moins ; n'y pourriez-vous lire plus justement une crainte qu'on a de vous aimer trop ? Supposez par grâce, un moment, que quelqu'un en soit venu à craindre de trop aimer un être de pureté et de devoir, hors de toute portée et en qui cette pensée même qu'on puisse l'aimer ainsi n'entre pas ; et dites, après, si ces contradictions de conduite et de volonté, qui vous blessent, ne deviennent pas explicables ? Quoique d hier et de peu de pratique réelle, j'ai réfléchi d'avance sur la marche de la passion et je crois la savoir comme si je lavais cent fois vérifiée. Je trouvais dernièrement dans un moraliste très consommé un tableau qui va vous peindre à merveille la succession de sentiments que je redoute en moi. Quand l'homme au cœur honnête s'aperçoit d'abord qu'il aime un être
chaste, défendu, inespérable, il ressent un grand trouble, mêlé d'un mystérieux bonheur, et il ne forme certainement alors d'autre désir que de continuer en secret de l'aimer, que de servir à genoux dans l'ombre et de se répandre en pur zèle par mille muets témoignages. Mais cette première nuance, si l'on n'y prend garde, s'épuise dans une courte durée et se défleurit. Une autre la remplace. Voici le désintéressement qui cesse. On ne se contente plus d'aimer, de se vouer et de servir sans rien vouloir ; on veut être vu et distingué ; on veut que l'œil adoré vous devine et qu'en lisant le motif caché, il ne se courrouce pas. Et si cet œil indulgent n'est pas courroucé, ce nous semble ; s'il nous sourit même avec encouragement et gratitude, on se dit qu'il n'a pas tout deviné sans doute, on veut éprouver jusquoù sa tolérance ira et se produire devant lui avec le sentiment à nu. Jusqu'à ce qu'on ait proféré sans détour ce mot : « Je vous aime », on n'est donc pas en repos. Mais, clans le premier moment où on le profère, on ne demande et Von ne croit désirer autre chose que d'être écouté. Patience ! le mot a échappé en tremblant, il est entendu sans trop de colère, il est pardonné et permis. Le cœur de l'amant recommence à se creuser un vide encore. L'aveu, désormais répété à chaque heure, est-il bien saisi dans
toute sa lorce ? Est-il simplement toléré ou serait-il tout bas appuyé ? Comment le savoir, si l'autre aveu n'y répond ? Et voilà, à l'instant, cet autre aveu qu'on sollicite ! Oh ! qu'il descende seulement pour tout animer et tout embellir I Il hésite, on l'attire, on l'arrache comme par l'aile ; il arrive plus timide et plus palpitant que le premier. On l'apprivoise ; il s'accoutume et bientôt chante avec soupirs. Mais alors ce n'est déjà plus qu'un mot dont on se lasse. Que prouve un mot, si doux qu'il soit ? se dit-on par ce côté murmurant de la nature qui s'obstine à douter, qui veut en toutes choses toucher et voir. Il faut des preuves. Mais les preuves ellesmêmes ont leur partie légère et réputée insignifiante ; tant qu'elles ne sortent pas de certaines bornes, elles ne sont que complaisance peutêtre et un leurre par compassion : on en réclame de vraiment sérieuses pour se convaincre. Une fois à ce degré, n'attendez plus que confusion et délire. »
Rien n'est plus net — et même un peu cru — que cette préparation anatomique du Werthercarabin, comme 1 appelait Guizot ; et cette progression continue des exigences de l'amour, qui vont de rien à tout, est aussi précisément marquée que possible, ce me semble, dans ses étapes successives.
Mais remarquez très particulièrement ce qui, en effet, me paraît particulier à Sainte-Beuve et à ceux qui ont le même caractère (Mérimée par exemple), c'est que, chez la plupart des hommes, l'amour dans ses ambitions va de rien à presque rien et de presque rien à tout par progression toute naturelle, comme l'ambition ellemême ou toute autre passion du reste, parce que le propre de la passion est d'être un désir qui grandit avec les satisfactions mêmes qu il obtient ; tandis que chez Amaury le désir des réalités définitives de l'amour est le besoin d'avoir des preuves qu'on est aimé, parce qu'Amaury, Sainte Beuve et Mérimée et quelques autres sont dominés en amour par la peur horrible d'être dupes.
Dominante chez quelques-uns, mêlée à l'amour presque chez tous en proportions plus ou moins grandes, cette crainte est un des poisons les plus subtils et les plus meurtriers que l'amour connaisse ; c'est une des maladies de l'amour. Les hommes sont très rares qui. comme La Bocheloucauld la dit — parole tendre, mais, si l'on y réfléchit, encore plus hautaine que tendre, — sont convaincus que « le plaisir de l'amour est d'aimer » et qui par conséquent sont parfaitement indilTérents à l'amour de celle qu'ils aiment en tant que preuve
et à la question s ils sont aimés ou s'ils sont dupés.
Et tout cela revient à dire, comme toujours, que l'amour est le désir d'être aimé, mais que du reste il n'est l'amour qu'autant qu'il n'est pas ce désir.
Sur ces difficultés de l'amour qui est condamné à se passer des preuves décisives, il y a un enfantillage très charmant, et qui, tant il est baroque, doit être vrai, n'a guère pu être inventé et doit être une idée de la personne que Sainte-Beuve aimait à cette époque II vaut du reste, à certains égards, d être examiné un instant : « J'ai bien réfléchi, dit M"'^ de Couaën, à vos paroles d'hier ; j'ai songé à un moyen de prévenir le mal et j'en sais un possible, je le crois bien. ■■ Et si je lui demandais quel moj^en merveilleux elle avait trouvé, elle éludait la réponse. Cette réticence à la fin me piqua ; ce ne fut qu'aux derniers tours de la promenade que, pressée de questions et d'envie secrète de dire, elle s'y décida, non sans beaucoup d'embarras charmant et de prière de ne pas me moquer : « Je n'entends rien à ces sujets, balbutiait-elle ; mais, puisque les désirs qui vont croissant, à ce que vous prétendez, diminuent au contraire et passent (vous en convenez vous-même) une fois
qu'ils sont satisfaits, pourquoi ne pas supposer à l'avance qu'ils sont satisfaits depuis longtemps et ne pas garder tout de suite le simple el doux sentiment qui doit survivre ? » Avant d'achever ces mots, elle avait rougi de mille couleurs. »
Il est clair que, très amusante si elle est une plaisanterie, l'idée, étant donné qu'elle est présentée comme sérieuse, est un peu coquecigrue. Mais on comprend qu'elle a pu être émise. On voittrès bieuM"^^ d'Houdetot disant à Rousseau : « Allons ! mon pauvre Jean-Jacques, figurezvous que vous avez couché avec moi et vous serez très tranquille. » A quoi Rousseau eût certainement répondu, comme Amaury à M'"° de Couaën. « Est-ce qu'on peut supposer ces choses-là à volonté ? » Sur quoi M"'^ d'Houdetot aurait répliqué : « Vous n'avez donc pas d'imagination ? »
Et c'est cela même : si l'on avait assez d'imagination pour se figurer l'avenir comme on se rappelle le passé, l'imagination pourrait éteindre les désirs, comme, au train ordinaire des choses, elle les excite.
11 y a donc du vrai dans l'idée bizarre de ]y,jme jjg Couaën ; seulement ce qui n'est pas vraisemblable, c'est que, telle qu'elle a été dépeinte par Sainte-Beuve, sérieuse et triste, elle Tait eue,
et c'est plutôt une idée de femme gaie, très avertie et très sceptique.
L'idée vraie et pratique, c'est, bien entendu, Amaury qui l'a lui-même, et sa consultation, qui suit, encore qu'elle soit d'un homme qui n'aimerait point passionnément, est d'un moraliste très sagace qui se rend compte à merveille des choses : «... Je sais, moi, un moyen plus efficace que le vôtre. J'ai remarqué que le désir en ce qu'il a de fixe, d'habituel et d'incorrigible est toujours un peu en raison de l'espérance. C'est d'espérance toujours que se nourrit obscurément et à la dérobée le désir, sans quoi il finirait par périr d'inanition etdu sentiment de son inutilité. Le désir n'est guère quune première espérance aveugle, audacieuse, déguisée et jetée en avant au hasard, comme une sentinelle perdue près du camp ennemi ; mais il sent derrière lui pour le soutenir le groupe des autres espérances. Or je me convaincrai bien, par rapport à vous, Madame, du néant de toute espérance et je découragerai ainsi mon désir. »
Et ceci est beaucoup plus raisonnable, encore qu'il y ait toujours ceci que si la désespérance tue le désir, le désir fait toujours renaître l'espoir.
Sainte-Beuve n'a pas oublié non plus de mettre
dans Volupté Va\eu au ruari. On sait maintenant que le fait est vrai et que c'est à lui-même qu'il est arrivé. Il a voulu, dans Volupté, d'abord le mentionner parce qu'il était vrai et ensuite l'expliquer autant qu'il peut être explicable : « Pour mieux m'affermir dans mon dessein [de suivre M™^ de Couaën et son mari en province] et m enlever le prétexte même des scrupules honorables, je m'avisai décrire au marquis. Dans cette lettre, après bien des effusions et des entourages [?] sur ses blessures, je lui touchai quelque chose de Tétat de mon pauvre cœur, de certaines anxiétés vagues que j'y ressentais et des passions toujours promptes de la jeunesse, lui demandant s'il ne voyait d inconvénient pour personne à cette union de plus en plus étroite où il me conviait. Je n'aurais jamais pris sur moi de lui articuler en face un mot à ce sujet ; je n'aurais pas d'ailleurs été sûr de le faire dans la mesure délicate qui convenait, et c'est pourquoi je préférais écrire. N'y avait-il pas aussi dans cette singulière démarche une arrièrepensée non avouée d être plus libre désormais selon l'occasion et plus dégagé de procédés à son égard, l'ayant, en quelque sorte, averti? 3e ne pense pas que cette méchante finesse se soit glissée là-dessous ; mais la nature est si tortueuse et si doublée de replis que je n'oserais rien affirmer... »
Le mari prend les choses comme Amaury, en sa pensée de derrière la tête, espérait qu'il les prendrait, dit en substance à l'ami de sa femme : « Ne vous créez pas de chimères pour avoir le plaisir de vous tourmenter » ; et ce n'est que beaucoup plus tard qu'il prend à cet égard quelque ombrage par ressouvenir. Observation très juste ; carie premier mouvement en ce cas est la confiance qui répond à la confiance, fùtelle un peu concertée, et ce n'est qu'ensuite que, restant la connaissance du fait, on ne laisse pas d'y réfléchir et d'en calculer les conséquences possibles.
Cet épisode est à rapprocher de la lettre à Victor Hugo qui sert de préface aux Consolations dont nous avons déjà un peu parlé. A l'époque où parurent les Consolations, Sainte-Beuve n'a pas encore écrit à Victor Hugo la lettre où il lui avouait qu'il craignait de devenir amoureux de M""-^ Hugo et à laquelle Hugo répondit d'une façon si fraternelle et si noble ; il était dans cet état dame qu'ont connu quelques jeunes gens, où l'on aime également, quoique d'une façon, malgré tout, un peu différente, son ami et la compagne de celui-ci, mais où l'on sent néanmoins que l'amitié est fragile et qu'il y a mille raisons contre une seule, quand on est amis, de cesser de l'être, et il lui écrivait tout un traité de
l'amitié en quelques pages, ou plutôt tout un traité sur les ennemis de l'amitié et sur les maladies de l'amitié.
« Si vous êtes humble, obscur, mais tendre et dévoué et que vous ayez un ami sublime... » J'ai cité cela, mais je le rappelle. « ... Si votre ami est beau, bien fait, amoureux des avantages de sa personne, ne négligez pas trop la vôtre ; gardez-vous qu'une maladie ne vous défigure, qu'une affliction prolongée ne vous détourne des soins du corps... Si vous avez un ami riche, heureux, entouré des biens les plus désirables de la terre, ne devenez ni trop pauvre ni trop délaissé du monde, ni malade sur un lit de douleurs ; car cet ami, tant bon qu'il sera, vous ira visiter une foison deux, puis s'avisera que le chemin est long, que votre escalier est haut et dur, que votre grabat est infect, que votre humeur a changé et il pensera, en revenant, qu'il y a au fond de cette misère un peu de votre faute et que vous auriez bien pu l'éviter, et vous ne serez plus désormais pour lui, au sein de son bonheur, qu'un sujet de compassion, de secours et peut-être un sujet de morale. Si vous avez un ami plus jeune que vous, que vous le cultiviez comme un enfant et que vous lui aplanissiez le chemin de la vie, il grandira bientôt, il se lassera d'être à vous et par vous, et vous le perdrez. Si vous avez un ami
plus vieux, qui, déjà arrivé bien haut, vous prenne par la main et vous élève, vous grandirez rapidement et sa faveur alors vous pèsera, ou vous lui porterez ombrage. Que sont devenus ces amis du même âge, ces frères en poésie qui croissaient ensemble, unis, encore obscurs, et semblaient tous destinés à la gloire ? Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le même enclos ? Ils ont poussé, chacun selon sa nature ; leurs feuillages, d'abord entremêlés agréablement, ont commencé de se nuire et de s'étouffer, leurs têtes se sont entrechoquées dans l'orage, quelques-uns sont morts sans soleil ', il a fallu les séparer et les voilà maintenant, bien loin les uns des autres, verts sapins, châtaigniers superbes, au front des coteaux, aux creux des vallons, ou saules éplorés au bord des fleuves. La plupart des amitiés humaines, même les meilleures, sont donc vaines et mensongères, ô mon ami ! et c'est à quelque chose de plus intime, de plus vrai, de plus invariable qu'aspire une âme dont toutes les forces ont été une fois brisées et qui a senti le fond de la vie. L'amitié qu'elle implore et en qui elle veut établir sa demeure ne saurait être trop pure et trop pieuse, trop empreinte d'immortalité, trop mêlée à l'invisible et à ce qui ne change pas, vestibule transparent, incorruptible au seuil du
sanctuaire élernel, degré vivant qui marche et monte avec nous et nous élève aux pieds du saint trône. Tel est, mon ami, le refuge heu reux que j'ai trouvé en votre âme. . . Bien jeune, vous avez marché droit, même dans la nuit : le malheur ne vous a pas jeté de côté... Votre cœur vierge ne s'est pas laissé aller tout d'abord aux trompeuses mollesses et vos rêveries y ont gagné avec l'âge un caractère religieux, austère, primitif et presque accablant pour notre infirme humanité d'aujourd'hui... Vous vous êtes familiarisé avec 1 Infini... »
Or c'est une amitié de ce genre que Sainte- Beuve a prêtée à son Amaury pourM. de Couaën, amitié où le respect à légard de M. de Couaën et à 1 égard de sa femme est un obstacle aux espérances de l'amour et aussi une irritation de l'amour, amitié qui s'excite elle-même et qui s'exalte et qui fait qu'on s'entraîne au désintéressement, à l'abnégation et au sacrifice, amitié aussi qui connaît ce que c'est que l'amitié et qui se connaît elle-même, qui sait toutes les raisons latentes que l'on a, quand on s'aime, de ne pas s'aimer longtemps, et même la principale; amitié très clairvoyante surlesautres et sur elle-même, amitié qui voudrait se prouver qu'elle est d'élite et qu'elle fait exception, mais qui ne laisse pas de sonder son infirmité, amitié qui au milieu
même du calme se sent orageuse ou extrêmement capable de le devenir ; amitié qui ne réprime ce qui déjà la détruit que par un effort qu'elle sent éphémère puisqu'il est un effort ; amitié qui s'entraîne comme violemment vers les hauteurs, mais à qui peut s'appliquer ce mot que Sainte- Beuve dit des choses de l'esprit : « On ne gagne pas à s'élever quand on ne s'élève pas assez haut. »
Des trois amours d'Amaury, et je veux dire de ces trois mentalités amoureuses, amour-passion noble — • amour-mondain-amour-goût, — amour sensuel, on sait que Sainte-Beuve a eu le courage, rare en 1830, d'insister presque autant sur le troisième que sur les deux autres, d'une part parce qu il avait déjà cette passion pour la vérité tout entière ou plutôt pour la vérité, la vérité qui n'est pas tout entière, n'étant pas la vérité, qu'il a toujours eue à un degré extrême ; ensuite parce qu'il était déjà travaillé de cette passion de ne rien laisser ignorer de lui qu'il eut aussi toute sa vie, et s il n a laissé qu'une très courte autobiographie, il a parlé de lui par allusion dans tous ses ouvrages ; parce qu'enfin ses lectures d'ouvrages religieux lui donnaient l'exemple d'études sérieuses et sévères de la sensualité et l'autorisaient.
Il y a donc dans Volaptéune analyse en vérité presque complète de l'amour sensuel ou plutôt de l'irritation sensuelle, ce qui n'est pas absolument la même chose, de la fougue irrépressible des sens, excités par un amour pur et se satisfaisant d'objets en objets, soit pour cause de polygamie naturelle, soit parce que, à cause de la présence de l'amour pur, il lui serait impossible de se concentrer sur un seul.
Cette peinture de la sensualité n'est pas assez chaste, étant donné qu'elle est censée faite par un homme revenu définitivement de toutes les erreurs de ce genre ; elle est faite réellement par un homme de trente-deux ans qui prend encore un plaisir secret à jouir de ses aventures tout en les racontant et à les caresser encore tout en les détestant; et en un mot elle est faite par quelqu'un qui peut y retomber encore ; mais elle est précise, forte et profonde, et les racines de cette sorte de passion y sont démêlées et débrouillées avec une amère et sombre sagacité qui est instructive et qui par conséquent n'est pas malsaine.
« Comme l'a remarqué dès longtemps le Sage, mieux vaut encore une passion éperdument manifeste qu'un amour caché ; est-ce que l'homme peut couver le feu à demeure dans son sein sans que ses vêtements prennent flamme?
Je ne pus donc me préserver, mon ami... Mes malins restaient assez purs, employés au travail, aux lectures diverses, aux nobles instincts naturels, à l'entretien de l'intelligence ; il n'est pas rare de bien commencer le jour. Puis elle succédait; j'allais à elle, je l'entourais de moi, je vivais activement de l'air qu'elle respirait et ma pensée attendrie demeurait pure encore ; mais en la quittant, désœuvré, excité, durant ces vagues heures traînantes... En ces heures qui achèvent le jour, qui précèdent la rentrée au logis et l'abri du soir, que devenir ? Je me plongeais d'ordinaire à travers Paris, dans les quartiers du milieu ; j'y dinais de préférence, et avant le dîner, et après surtout, je me procurais à l'aise l'émotion de mes courses palpitantes... L'émotion prolongée, que je me donnais au sein du péril, était relevée d'une sorte de sécurité précaire et d'un faux reste d'innocence. C'était toujours la même façon ruineuse de pousser à bout au dedans, de mûrir, de pourrir presque en moi la pensée du mal avant l'acte, d'amonceler mille ferments mortels avant de rien produire. Mais bien des fois, tandis que je côtoyais ainsi, en courant, les bords escarpés, d'autant plus audacieux que je me disais : « Ce n'est pas du moins pour aujourd'hui », bien des fois mon
; pied faillit glisser, le vertige troublait ma vue
et j'allais être précipité malgré ma sourde résistance. »
Ceci est la lutte, non point du tout de la vertu contre la sensualité, mais de la timidité contre la fougue sensuelle, et c est tout à fait une page des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Notons que la timidité est un excitant de la sensualité, retardant l'acte, le faisant désirer, par conséquent le parant de prestiges : la timidité est un agent de « cristallisation » par avance.
Pourquoi tel jour plutôt qu'un autre ? Sainte- Beuve n'en sait rien etaraisonde n'en rien savoir. Pourtant il note — je soulignerai — les raisons qui très souvent déclenchent le mécanisme sensuel et font quec est tel jour et non pas la veille; mais il dit aussi que ce ne fut pas ainsi pour Amaury et que par conséquent il y a bien des cas où l'heure de la chute dépend d'un je ne sais quoi qui reste inconnu de nous et caché dans le mystère physiologique,
« Un jour enfin que toute objection, probablement, avait disparu [et cela veut dire que la timidité avait, on ne sait pourquoi, été vaincue], je sortis du logis avec une résolution violente. Ce jour-là rien de particulier ne m'était arrivé ; en la voyant le matin... le matin, dis-je, elle n'avait été pour moi ni trop distraite ni trop attentive ; elle ne m'avait ni troublé les sens ni
froissé l'àme. Je n'avais eu non plus, si je m'en souviens, ni spectacle ulcérant pour mon ambition, ni querelle avec personne, ni accès de colère, aucun de ces petits torts ou désappointements qui, nous mettant mal avec nous-mêmes, nous rabaissent à Vivresse, à la satisfaction brutale comme dédommagement et oubli. Rien donc ne me poussait, ce jour-là, que ma seule démence ; mais je voulais en finir et je m'étais dit cela en me levant. »
L'état d ame du timide qui a rompu son frein et qui a une exaltation où entre encore beaucoup de timidité, où du moins la trace reste d'une timidité récemment vaincue et à peine, est ensuite analysée ainsi : « Une allégresse singulière toute sarcastique se trahissait dans mes mouvements, dans mes gestes et vibrait en métal dans Vaccent de ma voix ; c'était comme, à travers les pierres arides, le sifflement du serpent qui s'apprête. La conscience du mal certain que j'allais consommer m'animait le front et le regard. De bonne heure avant le diner, je passai dans l'autre Paris (sur la rive droite]. En marchant je frappais d'un talon plus sonore le pavé durci des ponts et je portais plus haut la tête vers le ciel émaillé des vives parcelles d'une gelée diffuse. Çà et là, à droite et à gauche, je regardais fièrement comme pour m'applaudir.
»\INTE-BEUVE 13
Qui donc regardais-je ainsi, mon Dieu ? Comment cette joie et ce rayonnement sinistre là où il aurait fallu se voiler? Et d'où vient que je bondissais en de tels abords ? Je ne tenais plus à la pureté que par le dernier lien matériel, et ce faible lien me pesait et j étais fier d'aller le rompre comme le violent qui marche aune vengeance. C est que la volupté, qui produit vite l' humiliation, débute aussi par l'orgueil ; c'est que V amour du plaisir n'est pas tout chez elle ; c'est que la vanité aussi, Vémulation dans le mal, la révolte contre Dieu, sont là comme une irritation déplus sur le seuil. »
Toutes les raisons sont bien là, ce me semble ; celles que na pas Amaury et que l'auteur indique cependant pour être complet sur le sujet ; celles qu'il a et qui, tout en lui étant 1res personnelles, ne laissent pas d'avoir une certaine généralité : attitude, à votre égard, de la femme qu'on aime et qui peut vous jeter du côté du vice soit par son indifférence, soit par une tendresse excitante qui reste accompagnée de rigueurs ; besoin, pour tel motif ou tel autre, d'oublier la vie et de s'étourdir ; orgueil, vanité, révolte contre la loi morale par superbe, par désir de ne plus être un être qui obéit.
Comme tout cela est peu naturel, dira-t-on, et comme la chose dont il s agit s'explique mieux.
tout uniment, par Tardeur des sens qui cherche un moyen facile de s'apaiser. — Oui, cela est peu naturel et c'est ce qui m'en charme ; car il s'agit de ces êtres un peu compliqués qui ont mille raisons là où une seule suffirait ; ou plutôt il s'agit de nous tous en tant qu'une partie de nousmêmes, et fort importante, est très compliquée, obéit à des mobiles divers qui ne sont pas ceux de l'instinct et a, soit pour combattre l'instinct, soit pour s allier à lui, un poids très considérable. L'homme estun animal, et de plus un être psychique très irrégulier et très anormal, qui pèse sur l'animal et qui fait qu'il n'est plus ni régulier, ni normal, ni simple ; et c'est pour cela que, comme « ce n est pas toujours par valeur que l'homme est brave et par chasteté que la femme est chaste » (La Rochefoucauld), de même ce n'est pas toujours par vice que l'on est vicieux ni par lascivité qu'on est lascif.
Ce qui est excellent dans le cas choisi par Sainte-Beuve, c'est que cette expédition d Amaury, commencée surtout par orgueil, comme nous lavons vu, échoue piteusement dans une victoire horriblement mortifiante pour lamourpropre, parce que jusqu'au bout la timidité presque invincible a combattu la volonté d'aboutir. C'est très joli et c'est très vrai : «Quoiqu'il fût grand jour encore, je me mis sans tarder à
parcourir les lieux et les rues accoutumés ; je remarquai, mais d'un œil plus sévère, ces écueils qui, à la première vue, m'avaient tous paru gracieux et riants : il n'y en avait presque aucun qui gardât le pouvoir de m'éblouir. Mon cœur, cette fois, battait plus fort, à coups plus serrés et plus durs ; je m'arrêtais par moments pour tâcher de l'apaiser. Ne voulant rien fixer avant l'heure du soir et déjà bien las, je me jetai en un café où je dînai seul, au fond. J'en sortis repu, échauffé, dans le brouillard piquant et les lumières de la nuit, tout entier de nouveau à ma course et à ma recherche. Aussi ardent, quoique moins difficile, je recommençai en quelques minutes mes tours rapides, exterminants ; il me restait assez peu de délicatesse pour le choix, et de scrupules distincts ; j avais seulement cette vague idée que, nulle des créatures aperçues n'étant digne par l'âme des transports que j'allais lui offrir, il fallait du moins que la beauté charnelle triomphât et que ce fût Vénus elle-même. Je prolongeais donc, outre mesure et contre mon but, l'exigeante recherche, et bientôt, comme de coutume, je perdis tout sens, toute lucidité, si bien que, de guerre lasse, à la fin (merveilleux bonheur !) je tombai sans choix aucun, sans attrait, absurdement, à une place quelconque et uniquement
parce que je m'étais juré de tomber ce jour-là. »
Toute cette analyse... sent mauvais, comme dit très bien Lamartine, mais sent aussi l'homme qui s'est admirablement observé et qui, jusque dans l'orage boueux des sens, a conservé sa lucidité entière, sa faculté de dédoublement, son don, non pas très rare, mais non pas très commun non plus, de se regarder vivre et de voir très exactement comment il vit.
Les efifets du libertinage sur une âme délicate, mais encore sur une âme qui n'est pas assez haute pour rester indépendante des folies du corps — car il y a trois degrés : une âme grossière que le libertinage ne ravale pas, car elle est naturellement ravalée ; une âme délicate et faible que le libertinage détend et presque dissout ; une âme haute que le libertinage n'atteint pas et qui reste au-dessus de lui, même au moment où le corps s'y abandonne — les effets, donc, du libertinage sur une âme délicate, mais faible, sont encore très bien observés et très bien déduits par Sainte-Beuve. lia très bien vu sur qui (et c'est ce que, par avance, j'indiquais tout à l'heure) sur qui le libertinage peut faire œuvre de désorganisation intérieure et profonde et qui, par conséquent, doit le considérer comme
un ennemi extrêmement funeste: «...Les matérialistes (et de nos jours la plupartdes hommes le sont du moins en pratique) envisagent le fait de volupté comme indépendant, presque, du reste de la conduite, comme agissant simplement dans l'ordre animal par fatigue ou excitation ; les plus physiologistes vous parleront même d'une réaction réputée avantageuse au cerveau... Il y a dans tout ceci un oubli profond du côté le plus essentiel et le plus délicat. Le chef de l'empire, qui, pendant l'intervalle des camps, n'étaitpas fàchéque notre Capoueabsorbàt les idées superflues de ses guerriers, entrevoj^ait mieux la vérité haute. Ce n'est, en effet, dans aucun des actes extérieurs et superficiels que se trahit cet inconvénient d'un désordre des sens assez ménagé : militaires, commis ou courtiers, n'en seront pas moins très suffisants à la bataille prochaine à la promenade du boulevard, à la conversation encravatée, à leur tracas financier et bureaucratique. Mais si nous entrons dans la sphère vive et spirituelle, dans celle des idées, là tout contre-coup est un désastre, toute déperdition est une décadence. De ce point de vue, lequel n'a rien d'imaginaire, je vous jure, qui dira combien, dans une même ville, à de certaines heures du soir et de la nuit, il se tarit périodiquement de trésors de génie, de belles
et bienfaisantes œuvres, de larmes d'attendrissement, de velléités fécondes , détournées ainsi avant de naître, tirées en essence, jetées au vent dans uneprodigalité insensée? Tel, qui était né capable d'un mouvementgrandiose, coupera chaque soir, à plaisir, sa pensée, et ne lancera au monde que des fragments. Tel, en qui une création sublime de l'esprit allait éclore sous une continence sévère, manquera l'heure, le passage de l'astre, le moment enflammé qui ne se rencontrera plus. Tel, disposé par la nature à la bonté [ceci est beaucoup plus important], à l'aumône et à une charmante tendresse, deviendra lâche, inerte ou même dur [très juste, surtout ce dernier mot]. Ce caractère, qui était près de la consistance, deviendra dissipé et volage. Cette imagination qui demain aurait brillé d'un mol éclat velouté, ne le revêtira plus. Un cœur qui aurait aimé tard et beaucoup gaspillera en chemin sa faculté de sentir [admirablement vrai et un des méfaits, à ce qu'il me semble, de la civilisation est, suscitant les sens avant le cœur, de flétrir et amortir le cœur avant qu'il ait fleuri, de telle sorte que l'homme né pour aimer n'aime point, pour avoir trop tôt cru aimer, alors qu'il n'obéissait qu'au caprice, excité par l'exemple, d'un corps fougueux et du reste facticement fougueux.] h'homme qui fût resté probe et incorruptible
[et ici Sainte-Beuve non seulement se voit, mais se prévoit, ce qui est admirable], s'Use disperse, à vingt-cinq ans, aux délices, apprendra à fléchir à quaranteel s accommodera aux puissants. Kt tant de suites proviendront de cette seule infraction, même modérément répétée. En de telles limites l'hygiène n'a rien à dire. Qui sait ? l'homme positil" peut-être en vaut mieux. Mais ce qu'il y a de plus subtil et de plus vivant dans la matière, ainsi jeté, tué à mauvaise fin et n'étant plus là en nous, comme la riche étincelle divine pour courir, pour remonter en tous sens et se transformer, cette àme du sang, dont il est parlé dans l'Ecriture, en s'en allant altère l'homme et l'appauvrit dans sa virtualité secrète, le frappe dans ses sources supérieures et reculées... »
Et le plus détestable effet du libertinage, c'est qu'il rend l'homme rude, emporté et colérique par cette excitation perpétuelle de la sensibilité qui est comme l'état permanent du coureur. Cette analyse encore est très fine et à mon avis, exceptions réservées — celle surtout de l'homme vigoureux et peu nerveux pour qui le libertinage est un exercice tranquille et souriant qui l'apaise et ne le surexcite point du tout — extrêmement juste dans tout son détail :
« La colère du voluptueux et de l'homme faible [lisez plutôt du voluptueux qui est un homme
faible] a sa l'orme d'accès, sa malignité toute particulière. La colère n'est pas seulement le propre de l'orgueilleux et du puissant (1), quoique le plus souvent elle naisse d'un orgueil offensé ; et alors elle couve, elle s'assombrit dans l'absence : elle s'ulcère et creuse sur un fonds croissant de haine. Mais une grande tendresse d'âme y dispose aussi, ces sortes de natures étant très vive-s, très chatouilleuses et douloureuses, vulnérables aux moindres traits. La substance de lame en ce cas ressemble à une chair trop palpitante et délicate qui se gonfle et rougitsousla piqûre sitôt que l'ortie l'a touchée. Cela passe vite, mais cela brûle et crie. Parmi les âmes sensibles, tendres plutôt que douces, beaucoup se rencontrent ainsi très irritables ; j'étais sujet de tout temps à ces colères. Mais quand les âmes tendres se sont ravalées au plaisir, à un plaisir d'où elles sortent mécontentes et flétries, elles contractent soudain un endurcissement profond compa\ih\e avec cette irritabilité et qui les laisse encore plus accessibles à leur
1. Elle l'est même très rarement ; mais l'imagination et toute la pensée du reste de ces hommes de 1830 est dominée ou est encombrée par le souvenir de Napoléon, qui était colérique, oui, mais dont les colères étaient brusques et à coups de tonnerre et n'étaient pas de celles qui couvent, s'ulcèrent et creusent sur un fonds cuisant de haine. En définitive, je ne sais pas trop à qui ni à quel genre d'hommes pense ici Sainte-Beuve,
chétive colère. Elles ont à se beaucoup surveiller en ces instants pour ne pas devenir dures et cruelles ; et leur colère alors, si elle s'élève, est aiguë, quinteuse, convalsive, sans dignité, prompte au fait, raffinée en outrages, salissante de fiel, comme les accès d'un être faible et de tous les êtres qui intervertissent brusquement la nature [il veut dire, d'une part que le libertinage durcit en affaiblissant, d autre part que les premiers temps du libertinage, que l'embarquement pour Cythère, est dans la vie d'un jeune homme tendre une soudaine révolution morale qui interrompt son évolution régulière et déclenche tout son équilibre, et tout cela est très bien vu]. Il n'est pas, a dit l'auteur de l'Ecclésiastique, de colère qui surpasse la colère de la femme. En général, il n'en est pas de plus instantanément cruelle [de plus cruelle pour un instant] et impitoyable que celle des natures tendres... » Voilà une de ces pages qui montrent dans tout son jour la précoce maturité intellectuelle de Sainte-Beuve. On ne la croirait pas écrite par un homme de trente ans ; elle sent la quarantaine. Sainte-Beuve est un des hommes qui ont été les plus aptes à se dédoubler sans y faire effort et à se regarder vivre tout en vivant. On a très bien dit — et que de fois ! — qu'il était né confesseur ; oui bien, mais
essentiellement et avant tout confesseur de soimême.
L'amour vertueux n'est pas moins bien analysé par Sainte-Beuve que l'amour charnel. Sur cette peinture des conversations honnêtes et cependant amoureuses et dangereuses que fait Bourdaloue : « ... complaisances de cœur... sensibilités... termes de tendresse... confidences... souvent même le discours roule sur les choses de Dieu... » Amaury fait ces réflexions : « Oh I oui, vous saviez cela, directeur austère... Oui, l'on parle des choses de Dieu, de celles mêmes qui sont les plus obscurcies en ces moments, de la mort des désirs, du sacrifice des sens et de la vigilante chasteté. Et tandis qu'on en parle si bien, la malice en nous [sens ecclésiastique du mot, l'esprit du mal], qui à notre insu veut séduire, séduire celle qui écoute et séduire nous qui parlons, nous suggère parfois aux paupières d'abondantes sources de larmes, qui, en se mêlant à nos paroles, ne font que les rendre plus mélodieuses. Mais disons alors : si elle était moins jeune et moins belle et moins attentive au son de notre voix, aimerions-nous tant, durant de longues heures, à lui parler de sacrifice, d'amitié discrète et de célibat inviolable? Serions-nous tant sujet à pleurer
près d'elle si elle était moins sujette à en pleurer ? »
Et il n'y a rien de plus vrai, non seulement que cette part que se fait « l'amour-propre » dans le sacrifice, puisqu'aussi bien « l'amourpropre » se mêle à tout et trouve son compte partout ; mais encore que cette merveilleuse puissance du sacrifice à renforcer et à rendre plus profonde la tendresse passionnée ; et il n'y a rien chez certaines natures de plus dominateur et maîtrisant qu'un amour complètement sans espoir.
Et si l'on me dit que l'amour complètement sans espoir ne se conçoit point, puisque l'amour est toujours un désir et ne peut pas n'être pas un désir, je dirai peut-être que l'amour sans espoir est un amour qui a une espérance lointaine, indéfiniment lointaine et ajournée, ajournée à l'infini, subsistante encore et réelle quoique obscurcie de mille voiles, et que précisément cet espérer contre toute espérance, cet espérer sous condition de je ne sais quel miracle, comme le condamné à mort rêve d'un tremblement de terre ou d'une révolution, tend prodigieusement les ressorts du désir, fait l'espérance immense dans la mesure où il la fait lointaine, associe l'infini du rêve à l'ardeur naturelle de la tendresse, etau lieu de chasser l'amour du cœur,
en remplit incessamment le cœur à ce point qu'il en déborde.
Voici encore, et pris évidemment sur le vif des souvenirs personnels, une analyse de la jalousie chez les hommes supérieurs, de la forme particulière que, chez les hommes supérieurs, la jalousie prend ou peut prendre. On se rappelle qu'Amaury, comme il est arrivé à Sainte-Beuve lui-même, a avoué au mari l'amour qu'il avait pour la femme de celui-ci ou sa crainte au moins d'en devenir amoureux et que le mari n'en a été, sur le moment, aucunement affecté. Mais plus tard, beaucoup plus tard, à propos d'un dissentiment politique et d'une discussion politique, voici qu'une certaine irritation, remontant pour ainsi dire à sa lointaine source, se manifeste chez M. de Couaën : « ... Si je m'en rapporte à quelques mots de M'"*' de Couaën durant ces huit derniers jours et à des indices même directs qui ne m'échappèrent pas, à l'accent parfois plus brusque, au regard plus errant du marquis, à une sorte d'impatience, moi présent, qui se décela en deux ou trois circonstances légères, l'efTet de la discussion malencontreuse ne fut pas si vite effacé ; cet esprit véhément en conçut et en garda quelque ombrage . Chose étrange ! quand je lui avais avoué par une lettre assez
confiante le péril et les scrupules de mon âme, il n'y avait pas cru, il ne s'en était pas effarouché, du moins, et voilà qu'après une longue absence, après une négligence et une infidélité d'affection trop évidentes de ma part, à travers une contradiction politique accidentelle, il s'avisait tout à coup d une ride jalouse, comme si, en ces sortes de caractères superbes, l'éveil, même dans les sentiments plus tendres, ne pouvait venir quà l occasion d un choc dans les sentiments plus fiers... »
L'anatomie, ici, est extrêmement subtile, peutêtre trop; et peut-être sufiirait-il de dire qu'il y a des blessures qu'on n'a pas senties quand on les a reçues, qu'on a continué à ne pas sentir et qui se réveillent naturellement quand on en reçoit une autre qui ébranle toute la sensibilité. C'est à une seconde offense qu'on se souvient de la première, qui avait glissé : « Il médit ceci. Oh !... Mais c'est vrai, je me rappelle il m'avait déjà dit cette autre chose. Je l'avais oublié. » Et de ceci et de l'autre chose on se souvient toujours.
11 est très vrai cependant, ou il doit y avoir quelque chose de vrai dans cette observation, que chez les hommes supérieurs une blessure qui s'adresse à l'orgueil du penseur étant plus aiguë que celle qui s'adresse à l'homme sensible, il faut blesser le penseur pour que l'homme sensible se souvienne d'avoir été touché.
Et il reste ceci, qui est d'une plus grande généralité et qui est le fond même de cette question de la susceptibilité. Ce qu'on ne pardonne pas, c'est d'être traité de sot. Or l'homme qui vous dit qu'il a peur d être amoureux de votre lemme, à la fois vous inquiète un peu et vous llatte ; l'homme qui vous fait sentir par la façon dont il discute avec vous et vous contredit qu'il vous trouve borné, d'abord ne vous flatte pas, et l'offense est intégrale, ensuite il vous inquiète beaucoup plus que quand il se disait amoureux de votre femme, puisque, vous tenant pour un sot, il peut avoir quelque espérance en son amour, et c'est ainsi sa seconde offense qui fait que la première en est une, qu'elle n'était pas et que même elle était loin d'être II a dû y avoir quelque chose de ce genre dans les rapports de Sainte-Beuve avec le mari de la femme qu'il aimait en 1830.
Continuant l'analyse de cet épisode psychique, Sainte-Beuve ajoute avec beaucoup de finesse : « Mais peut-être aussi n'était-ce de sa part qu'un résultat de sagacité rapide et se disait-il qii indifférent et désorienté comme je Vêtais en politique, pour le prendre sur un ton si inaccoutumé avec lui, il fallait qu'il y eût en moi altération et secousse dans d'autres sentiments plus secrets. » Et cela, moins subtil et sur quoi il n'y a pas
lieu de s'arrêter bien longtemps, veut dire et dit très bien que quand on en veut à quelqu'un on le contredit à propos de rien et même sur des opinions qui sont parfaitement les vôtres autant que les siennes ; donc Ihomme contredit, même poliment, peut croire qu'on lu' en veut, et si c'est un mari il peut croire qu'on lui en veut d'exister et que par conséquent l'on aime sa femme et plus profondément qu'on ne le lui a dit. Il est vrai qu'il devrait se dire que si on lui en veut, c'est que sa femme ne couronne pas votre flamme ; mais encore on en veut quelquefois de ce qu'il existe même à un mari dont la femme ne vous refuse rien, et donc. ..
On trouve, en fait d'analyses morales, autre chose que des analyses de l'amour dans Volupté et dans les livres de vers de Sainte-Beuve. J'ai brièvement indiqué, mais je crois devoir y revenir, une définition et une analyse de l'erreur qui sont, ce me semble, à méditer : « Dans cette discussion d'alors le marquis n'avait tort qu'à demi contre moi. Ce qu'il avançait de l'Empire était exorbitant, intolérable à entendre ; une vraie révolte à l'oreille du bon sens judicieux ; mais il y avait une idée perçante. On a dit que toute erreur n'est quune vérité transposée. Toute énormité dans les esprits d un certain ordre
n'est souvent qu'une grande vue prise hors du temps et du lieu, et ne gardant aucun rapport réel avec les objets environnants. Le propre de certaines prunelles ardentes est de franchir du regard les intervalles et de les supprimer. Tantôt c'est une idée qui retarde de plusieurs siècles et que ces vigoureux esprits se figurent encore présente et vivante ; tantôt c'est une idée qui avance et qu'ils croient incontinent réalisable. M. de Couaën était ainsi. Il voyait 1814 dès 1804 ou 1805, et de là tout un chimérique entassement. — Voilà un point blanc à l'horizon, chacun jurerait que c'est un nuage. « C'est une montagne », dit le voyageur à lœil d'aigle; mais s'il ajoute : « Nous y arriverons ce soir, dans deux heures » ; si, à chaque heure de marche il crie avec emportement : « Nous y sommes », et le veut démontrer, il choque les voisins avec sa poutre et donne l'avantage aux yeux moins perçants et plus habitués à la plaine. »
Cette vue sur les hommes qui ont plus de génie que d intelligence et qui a dû être inspirée à Sainte-Beuve jeune par M. de Bonald et ses pareils, est extrêmement intéressante et, incompréhensible peut-être ailleurs, est, en France, toujours applicable à quelqu'un, la France étant le pays du dogmatisme chronique et où il se trouve toujours beaucoup de gens qui oublient
OU qui ne comprennent pas le mot de Joseph de Maistre : « Le livre essentiel du sociologue, c'est l'almanach. »
Il y a des portraits à la La Bruyère dans Volupté et dans les œuvres en vers de Sainte-Beuve jeune. Celui de M*"^ R..., dans Volupté, c'est-àdire celui de la coquette, est extrêmement bien entendu et doit être fait d'original. Il m'est impossible, avec l'information que j'ai, de l'identifier. Je recommande aux ouvriers de la « petite histoire » de chercher « quelle était cette femme ». Ce qu'il y a pour moi de certain, c'est qu'elle a existé et qu'elle était exquise, même ôté ce que l'imagination de Sainte-Beuve a pu, de sa grâce, y ajouter.
M'"^ R... était de ces femmes qui n'aiment pas l'amour ; mais qui aiment à être aimées ; et encore qui n'aiment pas beaucoup être aimées, mais qui aiment à paraitre être aimées. Ce sont les « Faeneste » de lamour. Pourquoi ? Parce qu'elles sont vaines, et il n'y a guère que deux catégories de femmes, les voluptueuses et les vaines ; et parce que les vaines, parfaitement incapables, ou à bien peu près, non seulement d'aimer, mais d'être heureuses d'être aimées, sont heureuses de la gloire que paraître être aimées leur donne ; et que quelqu'un, mort d'ac-
cident dans une partie de canot, passât pour s'être tué pour elles, cela leur donnerait infiniment plus de bonheur que si quelqu'un les eût comblées, saturées et fatiguées d'amour pendant vingt années. La M'"'' R... de Volupté est ainsi : « Les détours du cœur sont si bizarres, le mélange des vertus et des défauts est si inextricable [mais, non ! cela me paraît assez simple] qu'il y a des femmes qui craignent plus de paraître maltraiter un prétendant que de le maltraiter en réalité. M"'^ R..., par moments, était presque glorieuse du mal que le monde d'alentour supposait consommé, affichant en public mille familiarités avec moi et des marques du dernier bien, tandis que sa vertu [sa froideur] y mettait le plus d'obstacle en secret. Puis, en d'autres moments, revenue à une coquetterie plus naturelle et plus décente, elle voulait paraître aux autres insensible et presque indifférente à mon sujet, insinuant que j'étais un homme épris, pour qui elle n'avait rien que de l'amitié, et que je m'en désespérais, mais sans pouvoir m'affranchir. Cela m'était redit de deux ou trois côtés à la fois. A cette injure, je courais droit chez elle, et, en me hâtant par les rues, il m'échappait tout haut des paroles de blasphème ; j'en étais averti par l'étonnement des passants... »
Sainte-Beuve a même peint, admirablement, le triomphe delà coquette, la scène où, n'aimant pas, puisqu'elle n'aime jamais, la coquette jouit jusqu'aux larmes de la fureur, poussée jusqu'à la brutalité, de 1 amoureux qu elle a attisé et qu'elle attise encore et qu'elle aime d être amoureux, mais non pas jusqu'à l'aimer : « Un matin, étant arrivé brusquement chez elle, plus en train de vengeance, j'imagine, ou simplement le cerveau plus calciné par le soleil, peu à peu, après quelques riants préludes, j'entamai mes griefs en propos saccadés, scintillants, éclats suspects de cette gaité louche qui fait peine à ceux qui nous aiment.. . . A quelque réponse incrédule qu'elle me fit, j'osai lui déclarer crûment pourquoi et dans quel but je lavais aimée, quel avait été mon projet sur elle, mon espoir; que je lui en voulais mortellement de l'avoir déçu, d'augmenter mon mal en me déniant le remède ', combien je la haïssais de ce qu'ainsi je souffrais physiquement à ses côtés, et puis à quelles sortes d'amours, à quelles infamies de plaisir elle me réduisait; mais que je saurais l'amener de force à moi, ou m'arracher d'elle et la faire repentir. Je disais tout cela en paroles sèches, sifflantes, articulées, frappant du doigt comme en mesure sa plus belle boule favorite d hortensia, d où tombait à chaque coup une nuée de parcelles
détachées. Elle m'écoutait debout, croisant les bras, pâle, violette et muette, dans un long sarrau gris du matin. Mais, indigné de cet impassible silence et m'excitant au son de ma colère, je m'approchai d'elle; j'étendis la main et je lenfonçai avec fureur dans la chevelure négligée qui s'assemblait derrière sa tête, la tenant ainsi sous ma prise et continuant à sa face ma lente invective. Le mince roseau ne plia pas ; il ne fut pas même agité. Elle resta haute, immobile jusqu'au bout, souriant avec mépris à la douleur et à l'injure comme une prêtresse esclave que ne peut traîner à lui le vainqueur. A la fin, de fatigue et de honte, je retirai ma main ; ses cheveux dénoués 1 inondèrent ; 1 écaille du peigne, quej'avais brisé sous 1 effort, tomba à terre en morceaux. Alors seulement, les yeux levés au ciel, avec une larme sur la joue et rompant le silence « Amaury, x\maury, est-il bien possible, s écria-t-elle ; est-ce vous qui me traitez ainsi?...» Et M"® R.. dit une heure après, j'en suis sur : « Ce M. Amaury est bien mal élevé ; mais enfin j'ai rencontré quelqu'un qui m aime. Comme il est rare de rencontrer un homme qui vous insulte ! J'ai bien mené la chose du reste ; il devenait à peu près impossible qu il ne m'insultât pas... Et il était beau, vraiment, en brisant mon peigne. »
Et c'est tout l'aveu dun commencement d'amour que l'on peut tirer des M'"''' R...
Il y a dans Volupté, ce qui au point de vue de la composition n'est pas très bon, mais en ce moment peu nous importe, des portraits à la La Bruyère qui montrent jusqu'où allait à cette époque, sinon peut-être la sagacité psychologique de Sainte-Beuve, du moins cette curiosité psychologique à l'égard de ses contemporains, qu'il garda toujours, mais qui devint épigrammatique et sarcastique presque exclusivement. (Notes des Causeries du lundi.) En 1834, elle est encore bienveillante, quoique avec les réserves qui sont naturelles et légitimes.
Ce sont portraits de chrétiens.
Voici le chrétien personnel, distant et autoritaire :
« Elle est une noble nature, tendre sans mollesse, ouverte et facile d'intelligence, élevée sans effort, égale pour le moins à toutes les situations, aumônière et prodigue avec grâce. Son abord enchante comme s'il était de la race des rois. S'il parle, il est disert ; s'il écrit, sa plume est d'or. Il est chrétien et il pratique docilement. Et pourtant, à la longue, près de lui, vous sentez du froid, une glissante surface qui s'interpose entre votre àme et vous, des jugements légers,
indifférents, contradictoires sur des matières où il s'agit de droit inviolable et d'équité flagrante pour le plus grand nombre. C'est qu'il a son habileté propre, son plan de prudence insinuante. Il ne s'indigne jamais ; il se ménage dans des buts [quelle langue IJ lointains et secondaires. Ou peut-être n'est-ce chez lui qu'une habitude ancienne, due à son long séjour chez les aimables Pères de Turin. Il est chrétien, ai-je dit, mais toutes les fois que dans l'accord de sa belle nature vous tirez un son moins juste et plus sourd, c'est que vous touchez un point médiocrement chrétien. »
Voici le chrétien impétueux, ardent, fiévreux, peut-être facilement colérique (Lamennais, ou quelqu'un de sa famille spirituelle — je l'ai connu, ou quelqu'un des siens — et je puis certifier la vérité du portrait) beaucoup trop convaincu ou pénétré de la parole : inolenti rapiunt illud:
« Hervé est chrétien aussi ; il a mille vertus : à l'âge où le cœur commence à se ralentir, il a gardé la chaleur d'âme et l'abandon de l'adolescence. Lui qu'on serait prêt à révérer, il tombe le premier dans vos bras ; il sollicite aux amitiés fraternelles. Mais d'où vient qu'en le connaissant mieux, en l'aimant de plus en plus pourtant quelque chose de lui vous trouble et
par moments obscurcit ce bel ensemble, comme un vent opiniâtre qui écorche la lèvre au sein d'un paysage verdoyant ? C'est que son impétuosité dans ses idées est extrême ; il s'y précipite avec une ardeur qu'on admire d abord, mais qui lasse bientôt, qui brûle et altère. C'est son seul défaut. Le chrétien parfait n'y tomberait point. Le chrétien parfait est plus calme que cela, surtout dans les produits de la pensée ; il se défie de l'efficace de ses propres conceptions et de sa découverte d'hier touchant la régénération des hommes ; il est plus rassuré sur les voies perpétuelles et indépendantes de la Providence ; il réserve presque toute cette fièvre d'inquiétude pour l'œuvre charitable de chaque journée. »
Voici le chrétien hanté de chimères et absorbé par une imagination indéfiniment constructive, destructive et reconstructive, Ballanche, si vous voulez, ou si ce n'est lui, c'est donc son frère : « Et cet autre, ce Maurice, également si bon, si pauvre en tout temps, si désintéressé ; il croit à une idée supérieure à lui, il s'y dévoue comme à une chose autre que lui, il vous convie tout d'abord à vous y dévouer et il oublie que c'est lui qui a engendré cette idée et qui chaque matin la fait, la défait et la répare. S'il vivait un peu moins en cette plénitude confuse et tourbil-
lonnante qui vous repousse, que serait-il, sinon plus éveillé sur lui-même, sinon plus chrétien ? »
Et voici, mon Dieu, le chrétien imbécile : « Et si, pensant à tel ou tel de vos amis chrétiens, vous étiez tenté de vous dire : « Mais il est trop mou et trop bénin de caractère, trop crédule et trop simple agneau devant les hommes ; voilà son défaut réel trouvé ; il est trop chrétien. » — Détrompez-vous ; réformez en idée ce léger défaut, cet excès de simplicité en lui, raffermissez ce caractère, aiguisez ce discernement, allumez parfois un rapide éclair de victoire à la paupière de ce docile Timothée ; donnez-lui cette perspicacité sainte de laquelle l'Apôtre a dit qu'elle est plus perçante que tout glaive, et qu'elle va jusqu'à la division de l'esprit et de l'àme, des jointures et des moelles, des pensées et des intentions ; oui, faites circuler en sa veine, au besoin, un souffle de l'archange qui combat ; faites aussi que sa pensée soit assez agile pour courir à travers les cœurs, assez fine pour passer, en quelque sorte, entre la lame intérieure du miroir et le vif argent qui y adhère, ajoutez-lui tout cela et qu'il garde ses autres vertus, et vous l'aurez encore plus chrétien. »
Et Sainte-Beuve finit par un revirement très agréable auquel La Bruyère n'eût sans doute
pas songé — car c'est de cela qu'il ne s'avise jamais — par un : « Et moi-même... » qui est tout fait ingénieux et très juste, et qui vise le chrétien trop critique : « Et si ces amis louables et bons, ces vivants de notre connaissance que j'aime ainsi à choisir tout bas un à un pour les voir confirmer de leurs défauts mêmes la parole de l'Apôtre, nous choquaient trop à la longue par ces taches que nous distinguons en eux, qu'estce, mon ami, sinon que nous serions, à notre tour, moins chrétiens qu'il ne faudrait ? Le chrétien en effet n'est pas si aisément dégoûté ni incommodé par des rencontres inévitables. Avec le discernement aiguisé des défauts il en a la tolérance la plus tendre. L'odeur de ces plaies secrètes l'attire et ne le rebute pas. Il reste constant et fidèle, en même temps que détaché dans le sens voulu. Il remercierait presque ses frères de leurs défauts qui l'éclairent sur les siens, il les en plaint avant tout, il s'en inflige d'abord la peine à lui même, et puis il est ingénieux et modeste à les reprendre en eux : cam modestia corripiens eos. »
Je répète que Sainte-Beuve n'a jamais beaucoup étudié les hommes ; mais il n'a pas absolument tenu fermé les yeux à leur égard et il a montré quelquefois qu'il était capable de les étudier.
Considéré comme romancier, Sainte-Beuve a toutes les qualités de psychologue et de moraliste que nous avons déjà signalées ; mais il lui a manqué des dons très importants et presque indispensables à l'art du roman, et cette étude, même quand il ne s'agirait pas de définir un tel homme et de s'en rendre compte, serait encore très intéressante.
Les caractères, dans Volupté^ sont bien observés et sont bien vus, mais il leur manque la vie, sauf peut-être à un.
M™^ de Couaën est une indolente extatique. Le fond de son caractère est la sérénité calme et un peu pesante (le lac). Elle a toujours, ou presque, un demi-sommeil paisible et souriant (beaucoup de traits de Madame Victor Hugo, évidemment, d'après tout ce que nous connaissons d'elle). Au milieu de chagrins et de périls de famille très graves, puisque son mari est
emprisonné pour crime de conspiration, « M™^ de Couaën retrouvait par moments une sérénité nonchalante qui lui rendait la distraction et la rêverie, bien que l'altération de sa santé ne disparût pas avec l'inquiétude. Plus je la voyais, plus elle me devenait une énigme de sensibilité et de profondeur, âme si troublée, puis tout d'un coup si dormante, si noyée en elle, ou si tendue sur les deux ou trois êtres d'alentour [son mari et ses deux enfants], tantôt ne sortant pas d'une particulière angoisse, tantôt ravie en des espèces d'apathie mystérieuse et l'œil dans le bleu des nues ; avec cela nul goût d aller ni de voir, aucun souci du monde, des spectacles du dehors ni des liaisons... »
C est une de ces nonchalantes qui poursuivent un de ces rêves intérieurs qu'elles n'achèvent jamais et qui consiste, d'ordinaire, à ne penser à rien Ames religieuses le plus souvent, parce que la religion donne un cadre et aussi une demi-fixité à leur rêve, ou l'accompagne sourdement, avec caresse lente, d'une orchestration douce. Ames de devoir aussi, parce que 1 orage de la passion les effraie et que s'y lancer est toujours un mouvement brusque et hardi dont elles sont incapables et qu'elles s'étonnent même que quelqu un puisse faire ; mais de devoir calme et passif, docile et mou, qui admet mille
infidélités légères et glissantes et qui presque y prépare, sauf à la dernière.
Elle est de celles qui lassent par leur affection réservée et, sans calcul et d'instinct, économe et parcimonieuse et auprès desquelles on se sent, comme dirait sans doute l'humaniste Sainte-Beuve, amoris sub liice maligna.
« Lorsque, après les premières secousses, nous reprîmes une vie régulière, et que je rentrai en moi pour me sonder et m'examiner, il se trouva que ma disposition intérieure s'était défaite toute seule ; je n'en étais déjà plus à cette scène merveilleuse de la falaise, à cette sainte promesse, au milieu des larmes, de rester à jamais donné et voué 5 mon éternelle pensée d'esclave qui veut fuir m'était revenue ; elle m'était revenue insensiblement par la simple prédominance de mon activité en ces derniers temps, par l'atmosphère de ces lieux nouveaux où chaque haleine qu'on respire convie à l'ambition ou aux sens, et aussi par ce que j'avais cru entrevoir chez M™^ de Couaën de son indifTérence et de son invincible ravissement en d'autres pensées plus légitimes. Me sentir ainsi relégué dans son cœur à une place qui n'était ni la première ni la seconde, ni la cinquième peut-être ! il y avait là un calcul intolérable. Pourquoi le faisais-je ? Et c'est ce qu'on n'élude pourtant pas,
et c'est ce qui se pose à chaque minute devant nous dans ces sortes d'amitié... Quant à elle, elle était bien ce que je vous ai dit ; ce lac où je vous l'ai figurée était son parfait emblème. Elle avait certes une masse de sensibilité profonde, le plus souvent flottante et sommeillante, quelquefois bizarrement soulevée sur un objet, et y faisant alors idée fixe, passion, avec tous les accidents, toutes les distractions et l'aveuglement naïf de la passion et cette belle ignorance du reste de l'univers (1)... »
Une des premières scènes, la première même qui soit significative, entre Amaury et M™^
(1) Cf. ce portrait de M^^ Hugo dans le Livre d'amour :
Où naissent les beautés pareilles à la tienne ?
Où sont les pas traînants, l'allure ionienne,
Les noirs cheveux lustrés sur un col obscurci.
L'œil aigu d'épervier armant un 6er sourcil ?
— Oui d'un jeune épervier qui s'étonne et se dresse, —
Tout le reste ineffable en douceur et paresse ?
Elt aussi ce portrait de M"»» de Pontivy dans la nouvelle intitulée Madame de Pontivy (1837) : « Une sensibilité concentrée et dormante, une sorte de fierté modeste ou de sauvagerie timide isolaient son âme et permettaient de la méconnaître On l'eût crue indifférente de nature quand seulement elle était indifférente aux riens et qu'elle attendait. LTn voile couvrait son âme et ses yeux et ses beautés jusqu'à ce que vînt l'hein-e... Pour ses sentiments, comme pour ses agréments, il y eut peu de signes précurseurs et peu de nuances. On aurait pu dire d'elle, en changeant quelque chose au vers du poète.
Et la grâce elle-même attendit la beauté.
de Couaën, est celle-ci. Amaury vient la voir en son petit château et, d'une fenêtre d'où elle le voit venir, elle lui crie : « Nous allons faire une équipée, mon ami. M. de Couaën est absent. C'est l'heure où il doit être en chemin pour revenir. Nous allons aller ensemble au-devant de lui. » M"'^ de Couaën est une de ces femmes qui ont toujours besoin du bras d'un homme qui les aime et qui s'y appuient amoureusement pour aller au-devant de leur mari.
Et le portrait est fait avec un soin minutieux et, ce semble, et il suffit qu'il semble, avec une étonnante exactitude.
M. de Couaën est assez bien compris lui aussi. M. de Couaën est un gentilhomme breton de 1804. Il est borné, abstrait et systématique. Il n'a rien compris, non seulement à la Révolution, mais au mouvement des idées depuis le commencement du xviii^ siècle. Il est resté à demeure en 1770. Il n'admet qu'un roi, une foi^ une loi. Il est religieux et monarchiste. Il ignore toute philosophie politique, il ne sait pas un mot d'histoire et il n'admet pas que les choses ne soient pas toujours la même chose. La Révolution lui paraît une période de « troubles », comme la monarchie en a tant vu, une Fronde un peu plus sanglante. Napoléon lui paraît un Cromwell très passager qui n'a rien fondé, ne peut
rien fonder et va tomber à la première heure et dont le triomphe est si illusoire qu'il n'est qu'une « mystification insolente. »
Ce n'est pas un sot, c'est un < rocher absurde», comme dit Sainte-Beuve dans sa langue toujours hasardée; c'est un être abrupt, tout d une pièce, imposant, dominateur, impénétrable, imperméable, inflexible et inaccessible. Il faut faire sauter ces gens-là pour les déplacer.
Il est de ceux qui croient, comme un critique contemporain, que « cen'estpas l'abondance des idées qui est marque d'intelligence », et qui, à ce compte, se croient et sont très intelligents. Et en effet ils comprennent bien une idée et la déduisent avec logique, mais ils sont incapables, soit d'en faire le tour et de voir par où elle prête à la brèche, soit et encore moins d'en concevoir une autre. Ils vivent d'un principe, et des déductions et des applications de ce principe. Leur pensée est un axiome suivi processionnellement et implacablement de ses théorèmes. Sainte-Beuve a pu prendre son modèle dans M. de Bonald en le figeant et en l'immobilisant plus encore qu'il ne s immobilisait lui même.
Ce n'est pas un insensible. Il a des vertus de famille : mais comme il y a des gens chez qui les vertus sont des sentiments, ce qui fait qu'ils sont fragiles et ployables, il est de ceux chez
qui les sentiments sont des vertus, ce qui fait qu ils sont rigides et glorieux. M. de Couaën est fidèle à son roi par idée de la fidélité . il est serviable et reconnaissant par connaissance des devoirs sociaux et il est amoureux de sa lemme par notion précise de l'amour conjugal.
Le type est bon , il est exact ; il est national même, encore qu'il sente le britannique, beaucoup plus que le breton ; mais encore nous avons toujours eu un certain nombre de ces gens-là.
Par son âge et par sa rigidité il impose à Amaury qui est de nature toute différente, et Amaurj' le respecte et même ladmire un peu sans l'aimer L'épicurien a toujours un respect involontaire pour le stoïque, et Victor Hugo aurait dit que la roue des chars légers a toujours du respect pour la borne.
Ce qu'on ne comprend pas, c'est que M. de Couaën n'ait pas une antipathie immense pour Amaury, l'antipathie du classique pour le romantique, ou de Royer-Collard pour un pyrrhonien, ou d'un janséniste pour un homme du monde. Il est vrai qu'Amaury se dissimule le plus souvent, se dissimule sincèrement, comme c'est le propre des natures souples ; et il est vrai aussi qu'Amaury aime M"^ de Couaën. ce qui, dans la mesure où M. de Couaën croit qu'il
l'aime, n'est que très agréable au mari ; et il est vrai encore que M. de Couaën a, non pas un égoïsme à proprement parler, mais une personnalité si dominatrice qu'il ne peut guère considérer l'ami de la maison que comme un être qu'il a conquis, qu'il absorbe et qui lui est dévoué, à lui, corps et àme.
M""^ R... est la coquette sensible. Plus haut, la rencontrant de biais et ne la regardant que de profil, je l'ai diminuée, ou ne l'ai présentée que partiellement. C'est surtout une coquette comme j'ai dit, mais c'est une coquette sensible. Elle veut surtout paraître être aimée, mais elle veut aussi être aimée et, rien que par cela, elle aime un peu. Elle veut paraître être aimée. Amaury est aimable, il plaît dans le monde, il plaît très évidemment à M""' de Couaën ; M""® R... veut qu'il paraisse être amoureux de M""' R... Elle l'attire, elle le fascine, elle l'attache ; elle se montre souvent avec lui. Elle se promet, du moins parson attitude, pour se faire désirer. Elle se refuse, mais sans la dernière rigueur, pour se faire désirer davantage.
Delà, en tenant compte du reste d'une certaine mobilité capricieuse qui est innée, ses contradictions apparentes. Tantôtelle affecte avecAmaury une certaine familiarité de nature à faire croire
qu'il est son amant. C'est qu'elle veut montrer au monde son pouvoir sur lui et c'est qu'elle veut le flatter lui-même en l'installant dans ce rôle d'amant d'une jolie femme. Tantôt elle affecte l'indifférence à son égard pour le piquer et aussi pour que le monde croie qu'elle n'est capable que de faiblesses voulues et qu'elle est très maîtresse d'elle-même.
Mais si elle veut surtout paraître être aimée, elle veut être aimée aussi, et c'est un commencement d'amour. C'est tout l'amour dont elle est capable, mais c'est cet amour naissant que certaines coquettes sentent toujours naître sans le sentir jamais qu'à son aurore. Elle est victorieuse et aussi elle est un peu attendrie quand Amaury la rudoie et la brutalise ; et elle l'aime d'être furieux, ce qui est l'aimer, puisque si elle ne l'aimait point du tout elle ne sentirait que l'indignité de l'injure et le ridicule de l'insulteur. On est déjà aimé d'une femme quand, insultée par vous, ni elle ne rit, ni elle ne s'indigne.
Seulement M"" R... est de ces femmes dont on n'est jamais aimé que déjà, et qui ne vont en amour quejusqu'à l'émotion, et dont l'émotion, si elle dure plus d'un moment, ne dure qu'un jour.
Amaury, et c'est ce que 1 auteur a voulu qu'on
lût entre les lignes, est beaucoup plus pris qu'il ne le dit ou qu'il ne le croit par M"^® R. .., parce que M"*^ R... serait exquise si elle aimait seulement un peu davantage, la coquetterie étant surtout de l'indépendance et l'indépendance étant charmante dans l'attachement, du reste vrai, parce qu'elle renouvelle à chaque instant la conquête à faire et le plaisir de faire la conquête. Amaury est beaucoup plus pris par M°^ R... qu'il ne le dit ou qu'il ne le croit, parce que M™^ R. . . — et il le sent — sera exquise dans deux ou trois ans, quand les proportions seront renversées et quand elle aura un peu de coquetterie dans beaucoup de sensibilité au lieu d'avoir un peu de sensibilité naissante dans beaucoup de coquetterie combative.
Le portrait est bon, encore que certaines lignes en soient un peu confuses et tremblées et qu'il soit nécessaire d'imaginer un peu ce que l'auteur a voulu dire au lieu de se laisser porter tout uniment par ce qu'il a dit.
Amaury est excellent. Sainte-Reuve en a toujours, je crois, un peu voulu à Stendhal d'avoir peint en son Rouge et Noir le jeune homme de 1830 et d'avoir été très bien compris et admiré, tandis que lui, Sainte-Reuve, avait voulu peindre
le jeune homme de 1830 et avait été moins bien entendu. La vérité est qu'il n'y avait pas seulement un jeune homme de 1830, qu'il y en avait plusieurs, que Stendhal en a décrit un admirablement et que, remarquablement aussi, Sainte- Beuve en a peint un autre.
Stendhal a peint le jeune homme ambitieux et volontaire, exalté par l'exemple de Napoléon, et Sainte-Beuve a peint le jeune homme de volonté faible, de sensibilité profonde, d'imagination rêveuse, de sensualité tyrannique, exalté par l'œuvre ou par une partie de l'œuvre de Chateaubriand.
Amaury est le romantique et je doute peu quil n'y avait eu quelques jeunes gens romantiques en 1830. Amaury est René, moins éloquent et surtout moins déclamateur que René, et beaucoup plus creusé et analysé que René.
Amaury, à ne le considérer d'abord que comme amoureux, est partagé entre trois amours, l'amour séraphique, l'amour d'une coquette un peu tendre, l'amour sensuel. Au premier titre, il est René; au second et au troisième titre, il est Chateaubriand lui-même.
Il aime l'amour sans espoir ou à espoir indéfiniment éloigné, parce qu'il aime l'amour tragique, parce qu'il aime le désespoir lui-même. Et c'est René. Je ne crois même pas trop pous-
séries choses en disant que M™* de Couaën, en lui proposant toujours d'être sa sœur, le met dans la posi-tion de René lui-même, et, avec les natures de ce genre, proposer d'être la sœur, ramener et réduire au rôle de frère et troubler aussi de ce rôle, ce n'est pas apaiser l'amour, c'est l'incendier. Sainte-Beuve a-t-il songé à cela, je ne saurais l'affirmer, mais je suis très porté à le croire.
Amaury est amoureux d'une coquette tendre, d'une mondaine qui n'est pas vulgaire et qui est un peu sensible. C'est Chateaubriand à son ordinaire, en ajoutant, ce qui complète, que Chateaubriand est amoureux des mondaines coquettes et tendres et que lui-même est une coquette un peu sensible.
C'est Chateaubriand et le romantisme mondain. Le romantisme a laissé le « monde » à peu près tel qu'il était au xviii' siècle, léger, mobile, capricieux et spirituel ; mais en le pénétrant d'un peu de sensibilité romanesque, en « l'attiédissant », l'attendrissant et l'amollissant un peu, en faisant des Valmont-hommes qui ne sont plus méchants qu'à demi et des Valmont-femmes qui ne sont plus qu'à demi perverses. Amaury et M'"'^ R..., Amaury amoureux de M"'^ R... et jyjme j^ yj^ pg^ amoureuse d'Amaury représentent précisément cela et donnent cette nuance.
Enfin Amaury est un sensuel et un coureur ; et c'est encore Chateaubriand, et il n'y a pas à insister, si ce n'est pour dire que la logique des sentiments amène après tout assez vraisemblablement le dénoùment de Volupté. Repoussé en son amour séraphique, repoussé en son amour mondain, rejeté par les résistances qu'il trouve dans l'un et dans l'autre vers les amours foraines qui sont des régals peu chers, où peut être mené Amaury, si ce n'est — je ferai une réserve un peu plus loin, — si ce n'est, quand les amours foraines l'auront suffisamment dégoûté, à se réfugier dans la religion et dans ses plus austères devoirs ?
Amaury est catholique et royaliste, et voilà encore du Chateaubriand et du romantisme. Remarquez en effet comment Amaury est catholique et royaliste. Il est l'un et l'autre esthétiquement. Il est catholique parce que c'est beau, et royaliste parce que c'est distingué, exactement comme M. de Chateaubriand. Il est sur le point de devenir un peu bonapartiste en 1805 à cause de « l'éclat de ses armes et de sa force » ; mais il reste légitimiste, parce que la fidélité au malheur est une chose noble, exactement comme M. de Chateaubriand après 1830
Il est catholique, mais littérairement. Je ne le vois pas pratiquer, je ne remarque pas
qu'il hante les églises ; mais il lit avec ravissement saint Augustin, Bourdaloue et Nicole II est bien le représentant de cette transformation du sentiment religieux en sentiment esthétique, qui est un des aspects du xix^ siècle. On ne peut pas être plus 1830 qu'Amaury, et Amaury, c est
Je ne craindrai pas de dire, de quoi Sainte- Beuve eût été bien heureux si je l'avais dit quand il vivait encore, que Julien Sorel est plus en relief et en vigoureuse saillie qu'Amaury, mais qu'Amaury est plus riche que Julien Sorel, qu'il a en lui, et en plus multiples et fines nuances, plus de choses de son temps C'est un des personnages de fiction les plus figuratifs d'une époque, et je ne dis pas d un moment, mais d'une époque, que je connaisse.
En tant que roman, le roman n'est pas très bon Première remarque.etàmonavis très importante. Il n'y a pas de personnages secondaires. Malgré la richesse des idées, des analyses, des considérations, c'estun roman maigre. Il se passe entre quatre personnages. Il y a plus de personnages secondaires dans la Princesse de Clèves que dans Volupté, Or les personnages secondaires nombreux et bien saisis et bien peints, c'est la preuve, d'abord, que l'auteur a de l'imagination,
et ensuite c'est le principal élément de vie dans un roman ; c'est ce qui fait qu'il est une partie du monde, c'est ce qui donne de la vie même aux personnages principaux*, car c'est ce qui apprend où ils vivent, parmi quelles gens, parmi quels entours, quittant celui-ci, abordant celui-là, voyant des hommes, vus par des hommes et à cause de cela paraissant des êtres réels comme vous et moi. C'est un des secrets de Le Sage, de Balzac, de Dickens, de Tolstoï et de Flaubert. Jamais un roman neressemble trop à Vlliade. — }^os numerus sumus ; mais c'est le numeras qui donne la vie aux personnages principaux en les montrant comme existant dans un monde réel.
Songez que M™^ de Couaën a deux enfants et qu'il est question d'eux, mais qu'on ne les voit jamais, qu'ils ne parlent jamais, que ce sont non seulement des personnages muets, mais presque des personnages abstraits.
Même à les considérer en eux mêmes, les personnages de Volupté ne sont pas très vivants. Ils sont décrits plus qu'ils ne sont peints, ils sont peints plus qu'ils ne sont sculptés et ils sont sculptés plus qu'ils ne sont animés. Ils semblent — et comme voilà déjà le critique ! — ils semblent des personnages d un beau roman, dont quelqu'un rendrait compte, et qu il analyserait et qu'il expliquerait ; ils ne sont pas ou ils ne
sont pas assez les personnages du roman luimême. On aurait pu dire à Sainte-Beuve : « Où avez-vous lu Volupté ? Vous en avez rendu compte d'une façon bien intelligente. C'est peut-être plus beau que l'original. Cependant je voudrais lire Volupté elle-même. »
Trait bien caractéristique : ces personnages ne causent jamais, presque jamais. Nul roman autant que Volupté, où il soit plus lait usage du style indirect. Sainte-Beuve n'a pas ces parties d'auteur dramatique qu'il faut que le romancier possède pour être très bon romancier. Il n'est pas celui qui voit devant lui ses personnages vivant, agissant, se mouvant, gesticulant, de telle sorte qu'il faut qu'il les fasse parler, ou plutôt de telle sorte que les voilà qui parlent tout seuls, et de leur mouvement propre.
Quand on songe que la conversation décisive entre M. de Couaën et Amaury, où leurs divergences politiques s'accusent, où sous ces divergences politiques et au ton de la discussion, M. de Couaën devine au fond d'Amaury un ennemi personnel et se souvient de la confidence qu'Amaury lui a faite, n'est pas une conversalion dans le roman et n'est que résumée par Amaury en phrases générales !
Les principales (je ne dis pas toutes) conversations entre M'"'' de Couaën et Amaury sont
rédigées de cette façon-là. Il suit que le roman a trèssouvent comme l'air, comme le son d'un écho lointain. Et cela est assez favorable à l'analyse, mais cela, presque tout le temps, jette un peu de froid.
Je ne crois pas devoir dire que le sentiment de la vie ait manqué à Sainte-Beuve, mais il me semble bien que lui a manqué l'art d'exprimer son sentiment de la vie.
Le roman n'est pas mal composé ; il marche avec une lenteur grave, très conforme à la gravité du sujet, des tableaux très simples du début aux complications sans implexités du milieu, aux grands tableaux de la fin qui ont pour centre la mort de M'"* de Couaën. L'œuvre est d'un homme quia le sens des proportions et qui, ce qui est assez rare, est assez maître de tout son sujet pour ne jamais aller à l'aventure.
Peut-être même... mais au diable l'esprit critique qui n'est jamais satisfait et qui allait me faire dire qu'on souhaiterait un peu plus de libre allure et un commencement d'abandon dans tout cela. Ce qu'il faut dire, c'est qu'en somme Volupté est composée tout à fait dans la grande manière.
Il y a pourtant quelques légères fautes de facture générale. Il est inutile que M. de Couaën
entre dans une conspiration, soit arrêté, soit mis en prison. Cela est, si l'on veut, un prétexte à mettre en valeur les facultés dedé vouement d'Amaury, qui, du reste, ne brillent pas d'un vif éclat, mais cela en vérité est de trop : les conspirations ne sont intéressantes dans un roman que si le héros y joue un rôle de premier rang ; s'il n'est que comparse, il n'y a qu'à les supprimer ou à dire en une ligne : « M. X... ayant été impliqué dans une conjuration, arrêté et interné à Bourges, je suivis sa femme en cette ville. » Tout le reste ne nous intéresse aucunement.
Il est curieux que dans ces deux grands romans psychologiques le Rouge et le Noir et Volupté, la partie conspiration soit très ennuyeuse. Pourquoi y est-elle ? Sans doute parce que, à cette époque, les conspirations étant une partie considérable de la vie journalière, c'était mettre un trait de vérité dans un roman que d'y en mettre une.
Ace même point de vue de la composition, il y a une faute beaucoup plus grave dans Volupté. C'est Amélie. Amélie est une jeune fille, du même pays qu'Amaury et M""" de Couaën, qu'Amaury a connue et un peu aimée avant M""^ de Çouaën, qui a aimé Amaury et qui a compté sur Amaury comme épouseur. C'est le premier épisode du roman. Il est de trop.
L'auteur me répondrait que Volupté est la vie d'un jeune homme depuis son enfance jusqu'au moment où il se retire du monde, et qu il est impossible que ce jeune homme n'ait pas été aimé de sa cousine et n'ait pas songé à l'épouser. J'en conviens. Seulement, pendant le cours du roman, Amélie ne reparaît plus ou reparaît à peine, et quand personne ne s'intéresse plus à elle, pas même Amaury ; et dès lors il ne fallait pas la faire figurer au commencement; et de plus, quand Amaury trouve des déceptions et ne trouve que cela dans ses amours vertueuses, dans ses amours mondaines et dans ses amours populaires, nous ne pouvons pas ne point songer à Amélie ; nous ne pouvons pas ne point nous dire qu'Amaury devrait revenir à elle, et que ce serait la solution la plus naturelle, la plus rationnelle et la moins mystique, mais précisément pour cela, car Amaury n'est pas un mystique, la plus vraisemblable, de toute cette aventure.
Il aurait fallu ne point parler d'Amélie, ou que, quand il est naturel qu'Amaury revienne à elle, elle fût morte. Il fallait ne pas faire vivre Amélie, ou il fallait la tuer au moment opportun. Sainte-Beuve a eu tort de ne songer ni à l'un ni à l'autre.
Il y a une critique consciencieuse, minutieuse,
sympathique et probablement autorisée, puisqu'elle est d'un grand romancier, de ce roman de Volupté. C'est la lettre qu'après avoir lu l'ouvrage, George Sand écrivit à Sainte-Beuve. Elle revenait d'Italie et de Paris, après une aventure d'amour qui ne l'avait nullement ravagée, et qui ne lui avait aucunement fait perdre son équilibre, rien n'ayant jamais pu le lui faire perdre, mais encore qui l'avait troublée, qui avait excité et aiguisé sa sensibilité et qui n'était pas une mauvaise préparation à examiner de près un roman d'amour et à l'apprécier avec goût.
Elle écrivit à Sainte-Beuve cette lettre très méditée que je donne tout entière, car je n'en vois pas un trait qui, soit au point de vue de la connaissance du temps, soit au point de vue de la connaissance de George Sand elle-même, soit au point de vue de l'impression que le roman peut produire sur une àme élevée et forte, soit au point de vue de la critique littéraire générale, ne soit intéressant à considérer de près.
« Nohant, 24 septembre 1834.
« Je veux vous dire, mon ami, que j'ai lu votre livre, bien tard sans doute ; mais j'arrive d'un pays perdu où j'étais tombée dans l'abrutissement le plus complet. C'est ici enfin que j'ai
trouvé un peu de repos, sur la lisière de la Vallée noire, dans mon pays, au milieu de mes camarades et de mes amis, auprès de mes enfants. Là seulement j'ai pu lire, et le premier livre que j'ai ouvert a été le vôtre. Ce que vous m'en aviez confié ne m'était pas sorti de la mémoire, et j'en savais les moindres détails ; néanmoins j'ai voulu tout recommencer, et je veux vous dire comment je l'ai fait.
« Un de mes amis, un des meilleurs, homme grave, triste, vertueux, admirable, tenait le livre et lisait à haute voix", les autres écoutaient religieusement, étendus sur l'herbe ; les enfants jouaient, mais en se parlant bien bas pour ne pas nous déranger, et je fumais pour avoir les idées plus nettes et mieux entendre.
« Je ne crois pas qu'aucune lecture m'ait émue autant que celle-là. Je ne vous connaîtrais pas du tout que c'eût été la même chose quant à l'admiration que j'ai ressentie ; mais cette longue histoire, si belle, si vraie, si triste, racontée par vous, m'a touchée profondément. Le lecteur a une voix lente, uniforme et profonde qui semblait faite exprès pour le style d'un pareil récit ; sa figure, son caractère, tout ce que sa vie offre de grandeur et de souffrance, l'extérieur et 1 intérieur, tout le rendait digne d'être votre interprète, et je me flatte que
nulle part vous n'avez été mieux lu ni mieux entendu.
« Si je me laissais aller à mes émotions et âmes sympathies, je vous dirais que Volupté est une œuvre parfaite. A en juger sévèrement et froidement, je crois pouvoir encore vous dire que c'est le plus beau roman qui existe dans la littérature nouvelle. L'ordre, la marche, V enchaînement, le développement^ le dénouement, sont^ dans leur course paisible et simple, d'une évidence, d une clarté^ dune nécessité admirables. Les caractères sont d'une pureté et d'une beauté sublimes. Il n est pas un rôle négligé : ceux mêmes nui apparaissent le moins, M^^"" de Liniers, il/™^ de Cursy. sont encore des figures frappantes et qu'on n'oublie jamais.
« Ce que j'admire et chéris dans ce livre, c'est que toutes les figures sont belles, même les moins belles, car M'"^ R. pourrait encore être aimée de nous après qu'Amaury s est plaint d'elle et nous a raconté ses travers. Il semble qu'Amaury ne puisse peindre qu'à la manière de la vieille Italie chrétienne, qui ne cherchait le vrai que dans le beau, et qui n'étudiait la nature que dans sa perfection. C est un cadre où des vierges, des saints et des anges se présentent avec diverses expressions, mais dont chaque tête est un type de grâce et de beauté.
« Le caractère qui me plaît le mieux, parce qu'il est peut-être absolument neuf en littérature, et qu'il est profondément vrai dans la vie, est celui de M. de Couaën. Le fait de l'art était de le revêtir, comme vous l'avez fait, d'une beauté si austère et d'une tristesse si imposante. Pour ma part, je vous remercie de cette création, et tous mes amis de la Vallée noire, qui sont peu littéraires, mais qui sont gens de bon cœur et de bon sens, se sont prosternés devant elle. Je n'ai rien lu de plus adorable que le portrait des deux enfants, la chanson d'Arthur, le Jasmin, etc. Vous auriez souri en nous I voyant tous pleurer sa mort, et ensuite celle de sa mère. Comme vous savez faire aimer vos personnages ! Voilà ce que personne ne sait bien, et ce que je veux étudier de vous.
« Je veux vous dire maintenant l'impression qui m'est restée de cette lecture et dans quel état d'esprit elle m'a laissée pendant plusieurs jours. Faites attention qu'il n'est plus question déjuger le roman, qui me paraît sans reproche en tant que roman, c'est-à-dire histoire vraie ; >■ je m'en prends maintenant aux idées premières, au choix du sujet, et en cela il ne m'a laissé que tristesse et découragement.
«J'ai cherché longtemps pourquoi, et peut-être
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l'ai-je enfin trouvé. C'est un livre trop spécial. Il intéressera et charmera tout le monde, mais il ne sera vraiment utile et profitable quaux dévots. C'est une bien petite Iraclion du monde intelligent que la traction catholique, et je voudrais qu'une si belle œuvre put donner secours à toutes les intelligences. C'est vous dire combien j estime le livre, et combien je le croirais propre à remuer la société, s'il ne se restreignait dans le cercle particulier de ce qu'on pourrait appeler maintenant en France une coterie.
« Il est vrai qu'Amaury démontre par des raisonnements excellents et admirables que la grossière volupté des sens est funeste aux hommes intelligents de toutes les religions, que c'est l'homme moral et non pas seulement l'homme pieux qu'elle tue ou flétrit ; mais Amaury, élevé dans la croyance romaine et rentrant dans son sein par un pacte aussi formel que lordination, a bien moins de pouvoir surla foule, que vous, Sainte-Beuve, qui n'êtes ni dévot ni prêtre, en auriez, si vous parliez du fond de votre grenier de poète. Je n aime point ce séminaire où l'âme agitée va se retremper et se raffermir. Cela est beau dans le poème, et produit une tristesse solennelle et profonde ; mais vous vous souvenez bien que, quand j'écri-
vais Lélia, je me reprochais amèrement de faire un livre inutile. Je craignais même qu'il ne fût dangereux, ce qui était une fatuité bien gratuite. Vous n'avez ni l'un ni l'autre de ces reproches à vous faire pour ce qui est de Volupté ; mais c'est moi qui vous fais le reproche d'avoir écrit un livre sublime sur un sujet qui en paralyse les effets. Que les autres fassent ce qu'ils veulent ; mais vous, mon ami, il faut que vous fassiez un livre qui change et qui améliore les hommes ; entendez-vous ? Vous le pouvez, donc vous le devez.
« Ah ! si je le pouvais, moi, je relèverais la tête et je n'aurais plus le cœur brisé ; mais en vain je cherche une religion : sera-ce Dieu, sera-ce l'amour, l'amitié, le bien public? Hélas ! Il me semble que mon àme est organisée pour recevoir toutes ces empreintes, sans que l'une efface l'autre. Mais trouverai-je jamais un an, ou seulement un mois, dans ma triste vie, pour sentir tout cela sans amertume, sans doute, sans effroi ?
« Voyez Lélia. Il y a de tout et il n'y a rien. Dans Jacques, l'amour est placé sur un autel et l'abnégation se prosterne devant lui ; mais le sentiment religieux pâlit et s'efface. Qui peindra le Juste tel qu'il doit, tel qu'il peut être dans l'état de notre société ? Voilà ma grande préoc-
cupation, voilà ce que je demande aux hommes de génie et aux hommes de bien ^.
« N'avez-vous pas senti ce qu'est la justice selon le Dieu de tous les hommes, en écrivant ces grandes pages d'Amaury? Si je le sentais comme vous, si j'avais dans l'esprit cette fermeté qui manquera peut-être toujours à une femme, et cette sainteté consciencieuse du cœur qui manque à presque tous les hommes, je voudrais le dire et l'enseigner. Je m'embarrasse peu, pour mon compte, des combats de la chair avec l'esprit, et, si j'étais lecteur seulement, je m'étonnerais autant d'Amaury se plaignant du trop de plaisirs humains que de Lélia déplorant leur absence. J'admets la poésie de l'une et de l'autre invention, parce que toute situation excessive est poétique; mais je ne la crois vraie que passagèrement. Le temps, le hasard, mille circonstances nécessaires ou imprévues altèrent la singularité rigoureuse d'un caractère ou d'une organisation. Le vice d'Amaury me semble bien guérissable sans laide du cloître et du serment ; lui-même sait le remède lorsqu'il cherche le ciel et la terre dans l'amour d'une seule femme. Si le hasard la lui eût présentée, il ne fût point entré au séminaire. Ce n'est pas sa faute, c'est