Elle semble songer déjà à Valvédre
celle des choses, qui a fait avorter ses tentatives vers la mou r pur.
« Ces combinaisons malheureuses, les devoirs de l'amitié envers M""^ de Couaën, le caractère antipathique avec M""^ R. répandent sur sa destinée un grand intérêt; mais je suis fâchée que cet homme désolé n'ait d'autre consolation que celle de l'Eglise romaine. Et ne sommes-nous pas tons désolés, — ici d'un excès d'attachement, ici d'un excès de détachement ; ceux-ci par le ravage d'une vie trop émouvante, ceux-là par l'ennui et le vide d'une vie trop comprimée?
« M. de Couaën se consolant de la perte de son fils, de sa femme et de toutes ses espérances, par la croyance catholique, me choque. Tout ce que lui dit Amaury est bien beau ', mais sommesnous encore au temps des miracles? Je vous déclare qu a la place de M. de Couaën je me brûlerais la cervelle.
« Pour en revenir à votre livre (car vous voyez que je ne vous parle pas de celui-là, mais d'un autre qu'il faut faire), je vous ferai le reproche contraire à celui que vous m'avez fait pour Lélia. Vous trouviez le style trop sévèrement châtié. Suis-je entrée dans un mauvais système ? Je trouve le vôtre trop peu sévère. Ce n'est pas qu'il soit négligé, ni lâche, tant s'en faut ; il est toujours chaud et vigoureux ; mais, selon mes
idées actuelles, il donne accès à trop de mots impropres, à trop d'images qui toutes ne sont pas justes, à des tournures de phrases trop obstinément explicatives. L'un de ces défauts me semble la conséquence inévitable de 1 autre. Si vous sentiez que votre image est bien saisissante, vous n'y reviendriez pas pour l'expliquer. Ce reproche ne s adresse qu'à certaines parties : la plupart du temps, vous amenez le mot juste, 1 image frappante ; quelquefois c'est tout à côté. Je ne peux pas souffrir que le mot propre à l'idée seulement s'applique à l'objet de comparaison : un phoque obscur, un rocher absurde, ne me semblent présenter qu'un sens grotesque. Et, tout auprès de cela, il est des images sublimes; celle du pèlerin frappant aux portes des tours d'ivoire est tracée et rendue comme Dante, lorsque Dante tombe juste. D'autres fois, trois mots présentent une image éblouissante de force et de vérité. « Je me roulais dans les épines comme le sanglier qui s'excite à la colère. » Cent autres de ce genre sont tellement belles que personne ne les trouverait ; cent autres sont si excessives et si obscures qu on les croirait ajoutées par une autre main.
« Moquez-vous de moi si vous me trouvez pédante ; et si vous trouvez que mon style est devenu trop sec, dites-le-moi aussi en vous
expliquant comme j'essaye de m'expliquer avec vous. Nous gagnerons l'un et 1 autre à commenter nos avis divers, et nous en profiterons au moins quelque peu.
« C'est dans la partie lyrique de Volupté, dans les beaux chapitres à la manière de saint Augustin, que je trouve le plus des défauts que je vous reproche. Je trouve aussi ces chapitres trop longs et trop souvent ramenés Je sais qu'ils iont le poème clair et le caractère principal complet ; je sais qu'ils sont beaux par euxitiêmes ; je sais encore que cette différente manière de dire qu'on y remarque et qui fait contraste avec la clarté coulante du récit (la pureté et la force des passages politiques établissent une troisième manière, très remarquable aussi), je sais, dis-je, que ce style abondant, onctueux et souvent incorrect et singulier, des réflexions, jette sur le reste un grand effet de réalité*, mais c est un cadre un peu rembruni et qui devient morne à force de persévérance dans les idées. C'est une paraphrase où les images sont trop forcées d abonder pour couvrir la fixité de la pensée. Ce défaut est bien plus prononcé dans Lélia^ et j'ai remarqué que l'image delà mer, de la barque et des rochers, y était habillée de trente cinq ou quarante manières différentes. Calme, tempête, écueils, phares, écume des
flots, cela devient fort insipide, et cette peinture de marine doit sortir par les yeux.
« Je vous répète peut-être ce que les journaux vous ont déjà dit beaucoup mieux que moi. Je vous en demande pardon : je suis devenue aussi peu littéraire qu'une ouaille (on dit ainsi dans notre patois pour dire un mouton). Je vous dis ce que je pense, et vous prie de jeter ma lettre au feu, et de me garder le secret sur l'impertinence que j'ai de vous l'écrire. Je crois que vous êtes la première et la seule personne à qui j'ai dit ou veuille dire tout ce que je pense de son œuvre. J'aime bien mieux louer sans réserve ce que je trouve mauvais, ou condamner sans examen ce qui me déplaît : c'est bien plus commode ; mais comme mes observations critiques consistent en cinq ou six mots confiés à cinq ou six personnes, mes perfidies ou mes injustices ont peu de conséquence.
« Sachez-moi quelque gré d'avoir osé vous parler de vous sans crainte d'être ridicule, vous blâmer sans crainte de vous offenser, et vous louer sans crainte de vous faire révoquer ma sincérité en doute.
«Adieu, mon ami ", puissiez- vous trouver, après tous les tourments de la jeunesse, cette sérénité qui règne dans les dernières pages de Volupté ! Diteg-nous votre secret ; car enfin vous n'êtes
pas prêtre ! Moi, je suis tranquille aussi, mais le calme des morts ne profite pas aux vivants. Je vous ai écrit deux ou trois fois de Venise, et une fois, entre autres, une énorme lettre ; j'ai tout jeté au feu. Je n'ai jamais eu la force de parler de mes chagrins, même à vous, mon excellent ami.
« Toute à vous,
« George. »
De cette très belle page de critique je laisse de côté ce qui concerne George Sand, elle-même et son état d'âme, cela étant, certes, très précieux, mais pour une étude sur George Sand et non pour une étude sur Sainte-Beuve.
Tout ce que dit le grand romancier sur le style de Volupté est d'une très grande justesse, éloge et blâme, encore qu'il fût raisonnable, je crois, d'incliner un peu plus qu'il ne fait du côté du blâme. Il y a à tirer de ces remarques de George Sand sur le style de Volupté cette considération, d'une certaine généralité, qu'en 1834 la prose poétique commençait à être en défaveur auprès d'une de ses reines, et même probablement auprès du public, George Sand ayant été, d'instinct -et comme de sensibilité physique, extrêmement sensible aux variations
de l'atmosphère littéraire, et à ce que le public allait demander le lendemain.
Au point de vue du fond, d'abord elle a été émue, plus peut-être qu'on ne croirait à présent que Volupté puisse émouvoir, mais elle a été émue, et je trouve cela très naturel. Volupté est touchante. Le malheur d'Amaury est vrai, quoiqu'un peu déclamatoire, et il est moins déclamatoire que celui de René. Amaury est très près de nous, et, comme nous ne nous attendrissons profondément que sur nous-mêmes, nous sommes touchés par sa souffrance.
Le malheur de M"'*" de Couaën est vrai aussi, et la vertu, quoique le mérite en soit diminué par son indolence, est aimable encore.
M'"^ R. elle-même en son mélange de coquetterie et d'un commencement de tendresse, et c'est-à-dire d'un commencement de souffrance, ne laisse pas de toucher un peu.
George Sand, quoique l'admirant trop, n'a pas tort d admirer M. de Couaën en son stoïcisme chrétien et en sa rigidité de sommet alpestre.
Ce qui est étrange, c'est que ces personnages, George Sand les trouve beaux : « Il semble qu'Amaury ne puisse peindre quà la manière de la vieille Italie chrétienne, qui ne cherchait le vrai que dans le beau, et qui n'étudiait la nature que dans sa perfection. C'est un cadre où des
vierges, des saints et des anges se présentent avec diverses expressions, mais dont chaque tête est un type de grâce ou de beauté. » Voilà qui m'étonne. Les personnages de Volupté ne sont pas beaux (sauf un peu M. de Couaën), ils sont vrais, et de plus ils sont assez sympathiques, mais ils ne sont pas beaux le moins du monde. Ils ne sont pas chevaleresques, et vous ne prenez pas sans doute Amaury pour un Fccrsen ; ils n'ont pas un idéal très élevé, et Amaury ne vient ou ne revient à la religion que par dégoût de ce que vous savez, et c'est non pietas, sed lassa libido, et jexagèreun peu, mais point violemment ; et M""* de Couaën n'est qu'une bonne dévote très respectable, et M"'' R. est surtout une rouée, et tous ces gens-là ne sont beaux dans aucun des sens qu'on donne à ce mot, ni par l'élévation et la grandeur du caractère, ni par la violence tragique de la passion.
Sainte-Beuve lui-même a dû être étonné, soit de la fausseté, soit de la banalité du compliment ; car il me paraît manifeste que c'est la vérité, et non la beauté, qu'il a cherchée, et qu'il a songé à faire bien plutôt un Adolphe qu'une Lélia.
De même je suis étonné que George Sand trouve intéressants les personnages secondaires et les juge tels qu'on « ne les oublie jamais ». Il me semble qu'on les oublie tout de suite.
J'ai dit d'avance que je suis de l'avis de George Sand sur « l'ordre, la marche, l'enchaînement... » Un mot de trop cependant. George Sand trouve cette composition « d'une évidence, d'une clarté, d'une nécessité admirables ». D'une nécessité, non, puisque George Sand, et avec beaucoup de raison, va démontrer pendant trois pages qu'il n'était pas nécessaire qu'Amaury entrât dans les ordres. Il faut toujours relire ses lettres pour effacer les contradictions, j'entends celles qui crèvent les yeux.
Il est bizarre encore, ou plutôt il est simplement romantique, que George Sand ne puisse pas comprendre la résignation de M. de Couaën après tous ses malheurs, et déclare qu'à sa place elle se brûlerait la cervelle. C est ne pas comprendre, et même c'est ne pas admettre comme possibles ni le christianisme ni le stoïcisme, mentalités qu'il est difficile de nier qui aient existé, ni le sentiment du devoir ; car M. de Couaën a encore une fille, quia besoin de lui.
Toute la partie de cette illustre lettre qui touche à l'idée maîtresse, à Tidée dirigeante de Volupté est surtout juste, est presque absolument juste, et je n'aurai qu'une légère réserve à y opposer. Tout ce livre est à tendances religieuses, à tendances catholiques, et est-il bien nécessaire
qu'il le soit ? C'est un livre pour dévots, et est-il très bon d'écrire un livre pour dévots, et le point de vue n'est-il pas un peu étroit ? Le livre semble dire : il faut choisir entre le vice et le catholicisme, et cette idée n'est-elle pas un peu absolue ? « Le vice d'Amaury me semble bien guérissable sans l'aide du serment et du cloître. » Juste ceci et il rejoint ce que je disais (à un autre point de vue, au point de vue delà composition) d'Amélie, de l'épisode d'Amélie, de l'existence d'Amélie connue du lecteur. Je disais : il ne fallait pas nous parler d'Amélie au commencement si l'on devait n'en rien faire plus tard ; mais cela n'est rien auprès de ceci que, à cause d'Amélie, le lecteur se dit toujours : « Cet Amaury, que n'épouse-t-il Amélie ; qu'a-t-il à faire de se rendre prêtre ; que ne devient-il, auprès d'Amélie et des enfants qu'elle lui donnera, un second M. de Couaën ? »
Il est admissible qu'en dirigeant, presque invraisemblablement, Amaury du côté de la prêtrise, Sainte-Beuve a obéi : au désir qu'il avait de faire un beau dénouement romantique (Amaury assistant comme prêtre M""^ de Couaën à ses derniers moments, dénouement qu'il a trouvé si beau qu'il n a pas pu s'empêcher de reprocher à Lamartine de le lui avoir volé pour Jocelyn) ; — au désir qu'il avait de se montrer
aussi romantique qu'un autre, et de faire un beau poème religieux en prose comme Chateaubriand ; — au désir (peut-être) de plaire au public religieux, et il se peut qu'il dirigeât déjà un regard du côté du faubourg Saint-Germain.
J'accorde tout cela ; mais encore Sainte-Beuve pourrait très légitimement se défendre en disant : « Il y a l'idée générale et le cas particulier. L'idée générale, c'est que l'homme livré à toutes les passions, à toutes : amour pur qui est un amourpassion, amour mondain qui est un amourgoùt, amour sensuel, sans compter les passions que j'ai indiquées comme consécutives, gourmandise, ivrognerie, etc.; que cet homme, s'il a conservé une àme délicate et un cœur encore assez fort, réagira par révolte contre lui-même et se jettera dans une haute vie morale. Voilà l'idée générale, et vous le reconnaissez très bien quand vous dites : « Il est vrai qu'Amaury démontre par des raisonnements excellents et admirables que la grossière volupté des sens est funeste aux gens intelligents de toutes les religions et que cest Vhomme moral et non pas seulement r homme pieux quelle tue ou flétrit. » Voilà précisément l'idée générale.
« Et il y a le cas particulier : Amaury est né catholique ; il a été élevé catholiqueraent ; à travers ses erreurs de jeunesse, il a toujours con-
serve, et j'y ai mis la main soigneusement, des inclinations religieuses et même mystiques ; désespérant de jamais séduire M'"^ de Couaën à cause de sa vertu, désespérant de séduire M™^R. pour d'autres raisons, dégoûté de ses aventures de Palais Royal, il se tourne du côté de la vie chaste, morale, intellectuelle etutileaux hommes. Que voulez-vous qu'il devienne, si ce n'est prêtre ?
« Hantant plus que. n'ayant jamais aimé que M""^ de Couaën. car on n'a jamais aimé que la femme que l'on n'a point possédée et que Ion n'a jamais espéré avoir, il trouve à adorer la religion de M'"^ de Couaën le plaisir secret, et sublil et sourdement senti, de l'adorer elle-même encore, et c'est précisément pour cela que je le mets au chevet de M'^^ de Couaën mourante et morte, comme son confesseur et son père spirituel, pour que le souvenir de M""* de Couaën, associé à sa pensée religieuse, rende cette pensée irrévocable; et la véritable ordination d'Amaury, c'est au lit de mort de M""* de Couaën qu il l'a reçue.
« Et voilà le cas particulier, qui n'est qu'une application de 1 idée générale et qui, ce me semble, ne la contrarie aucunement. »
Et Sainte-Beuve aurait pu dire autre chose, mais il me parait qu'il aurait pu dire cela^
Ne quittons pas cette belle lettre de George Sand sans relever ce mot qu'elle a laissé tomber chemin faisant : « Toute situation excessive est poétique. » En écrivant cela, elle a trouvé et elle a donné tout net la formule même du romantisme. Tout ce qui est excessif est poétique. C'est la poétique même des romantiques de 1630, y compris Corneille, et c'est la poétique même des romantiques de 1830. Le fond du romantisme, c'est d'être exagéreur, et de rechercher soit des situations qui soient dans lexcès (« la tragédie doit-être invraisemblable » dit Corneille), soit sentiments, pensées, idées, états d'âme, gestes et attitudes, qui soient dans l'excès. Le piquant, c'est que George Sand trouve cette formule du romantisme juste au moment où elle commence à s'en détacher, et à propos d'un homme qui n'a jamais été romantique que par illusion, et qui, dans l'œuvre qu elle examine, ne l'est que par concessions partielles, volontaires ou involontaires, au goût du temps.
Jai indiqué dans la première partie de cet ouvrage ce que Sainte-Beuve a voulu être comme poète et a cru être comme poète ; reste à savoir ce que comme poète il a été.
Il était assez bien doué comme poète et il l'était extrêmement mal comme versificateur.
Il avait de la sensibilité et même une sensibilité très fine, très personnelle, très originale et assez profonde. Si la sensibilité consiste à sentir comme tout le monde et à s'écouter sentir, comme il arrive à très peu d'hommes de pouvoir le faire, personne n'a eu plus de sensibilité que Sainte-Beuve.
Si la sensibilité consiste à avoir, de plus, des sensations, quelques-unes, rares et inéprouvées de la plupart des hommes, personne n'a eu plus de sensibilité que Sainte-Beuve.
Si la sensibilité consiste, en outre, à repousser comme d'instinct la sensation artificielle, la
saintrbuuve 17
sensation littéraire, celle qui consiste à sentir quelque chose parce qu'il a été senti par d'autres et mis en vers ou en prose ou en musique ou en peinture par d'autres, personne, encore qu'il n'ait pas pu se garantir complètement de cette manière de sentir, puisque nul ne s'en peut préserver, personne n'a eu plus de sensibilité que Sainte-Beuve.
Il avait même de l'imagination, mais une imagination très particulière. L'imagination consiste à amplifier puissamment ce qui, de soi, est déjà grand aux yeux de tous et à le présenter, soit par la force des mots propres bien trouvés, soit par les images, les comparaisons, les métaphores et les symboles, de telle sorte que chacun en reçoive un ébranlement d admiration beaucoup plus fort que celui qu'il éprouvait devant la chose elle-même.
Tout le monde s'est promené en bateau avec une femme et a désiré que cela durât toujours, ou, du moins, longtemps. Le Lac est pourtant une chose qu'un seul homme a faite, parce qu'il a agrandi et embelli une scène grande et belle, parce qu'il a, de par une faculté spéciale qui était en lui, présenté en grandeur et en beauté extraordinaires, presque surnaturelles, une scène qui en soi n'était que de grandeur, de beauté et de charme ordinaires.
L'imagination de Sainte-Beuve consiste à chercher une certaine grandeur dans le petit, une certaine beauté dans le terne et une certaine grâce dans le médiocre. Et cela certes est de l'imagination, une imagination curieuse et ingénieuse, subtile et essentiellement inventive. On serait même tenté de dire qu'il faut plus d imagination pour procéder ainsi que pour procéder de l'autre manière, et on le dirait certainement, si le résultat était un ébranlement de nos facultés admiratives aussi profond que celui que les poètes qui procèdent autrement produisent en nous. Mais encore c'est de l'imagination et qui, quel que soit l'effet qu'elle produise, à moins qu'il ne soit nul, n'est pas méprisable.
Il avait encore, du poète, tout ce quon peut appeler le côté artiste, le goût des procédés d art, le goût de la technique, le goût de l'expression curieuse, du tour inattendu du rythme rare, le goût des secrets du métier. Il y avait beaucoup de Théophile Gautier dans Sainte-Beuve jeune et il lui en resta toujours, et de même que Gautier commença par des sujets humbles tout à fait à la manière d'un Sainte-Beuve, de même Sainte-Beuve eut très longtemps la curiosité de la langue et du style qui était une des passions de Gautier. On peut les considérer tous les deux comme des Parnassiens de 1830.
Remarquez que les côtés ridicules du romantisme n'échappaient ni à Sainte-Beuve, qui voulait toujours ramener les romantiques à André Chénier, ni à Gautier, qui écrivait les Jeunes France.
Remarquez encore, pour épuiser ce petit parallèle que je reconnais qu'il ne faudrait pas pousser trop loin, que si Sainte-Beuve, tout à fait à tort selon moi, allait chercher les origines du romantisme dans la Pléiade de 1560, de même, mais, à mon avis, tout à fait avec raison, Gautier allait chercher ces mêmes origines ou ces similitudes chez les écrivains du temps de Louis XIII (Zes Grotesques). Seulement, plus romantique que Sainte-Beuve, Gautier aimait, avec un demi-sourire, ses chers grotesques de 1680, et Sainte-Beuve, qui ne fut jamais romantique, déclarait qu'il ne pouvait pas les souffrir.
Sainte-Beuve était donc poète par bien des côtés ; mais il n'était pas né versificateur et l'instrument poétique fut toujours rebelle entre ses doigts. Le travail du vers lui fut toujours aussi pénible qu'il était facile à Lamartine, à Hugo et à Musset. 11 a quelque analogie à cet égard avec Vigny, encore que Vigny ait beaucoup plus de facilité que Sainte-Beuve à manier le vers. Il n'est arrivé que quelquefois à Sainte-Beuve de
dire en vers exactement ce qu'il voulait dire et d'y arriver à la langue claire et au tour libre.
Ce que l'on sentie plus, à lire des vers de Sainte-Beuve, c'est l'effort, et l'effort qui est resté impuissant. Car il y a une certaine mesure où la sensation de l'effort, mais de l'effort qui a abouti, mais encore qui a laissé sa trace, est un plaisir pour le lecteur Cette sensation quel'on n'éprouve jamais ni dans La Fontaine, ni dans Lamartine, ni dans Musset, on l'éprouve très nettement dans Malherbe, dans Corneille, dans Hugo et dans Vigny et, je le répète, elle est un plaisir, un plaisir que Ton ne voudrait pas avoir continuellement, mais un plaisir. Lisant des vers de Hugo, j'ai vu sourire avec satislaction un artiste et je l'ai entendu dire : « A la bonne heure !... Oui, ce n'est pas comme avec Musset. Ici j'ai vu les muscles se renfler. »
Mais il laut que l'effort ait abouti, et c est ce qui est rare chez Sainte-Beuve. Presque toujours il a l'idée poétique, mais il peine à la rendre et il reste à mi-chemin de l'avoir exprimée.
Il veut par exemple peindre la jeunesse de Lamartine, dessiner Lamartinejeune, amoureux, inquiet, versatile... Il dira :
Dans ce temps plus d'amour enflait ce noble sein, Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin...
Oui, que veut-il dire? Que Lamartine en sa seconde jeunesse s'est calmé, s'est ramené, a cessé de se disperser et est comme une source que l'on a logée dans un beau bassin, mais que, dans sa première jeunesse le bassin n'existait pas encore. Et l'idée poétique est excellente, mais elle n'est exprimée qu'à peine à demi et il faut y réfléchir longtemps pour la découvrir. Poursuivons :
Plus de germes errants pleuvaient de ta colline, Et tu ressemblais mieux à notre Lamartine.
Qu'est-ce que ces germes errants pleuvant de la colline de Lamartine? Cela veut dire que Lamartine en ce temps-là était plus fécond ; qu'il était, lui, une colline, qui par ses arbres, ses arbustes, ses plantes, jetait aux vents plus de semencesjusqu à nous, qui sommes la plaine, et voilà qui est bien; mais comme cela est dit confusément !
Il dira, vers 1831 sans doute, à propos des parvenus d'hier qui se montrent très méprisants envers ceux qui n'ont pas eu part à la curée :
Rentrons en nous, mon âme, et cherchons à connaître Si, purs du vice altier qui nous choque d'abord. Nous n'aurions pas le nôtre, avec nous plus d'accord. Car ces counurs qu'un Styx agite sur ses rives, Au festin du pouvoir ces acharnés convives.
Relevant d'un long jeûne, étonnés et collant A leur sueur d'hier un velours insolent,... Leurs excès partent tous d'une fièvre agissante !
« Un vice avec nous plus d'accord », cela veut dire un vice plus conforme que l'autre à notre nature particulière ; mais d'abord que devient la langue française ? et ensuite le lecteur a bien quelque peine à trouver cela.
« Ces coureurs que le Styx agite sur ses rives » est d'une excellente langue poétique et le vers est très beau ; mais qu'est-ce qu'il veut dire ? Que les ambitieux de 1830 aspirent au pouvoir comme les ombres de Virgile aspirent à traverser le Styx et s'agitent sur les rives du fleuve infernal, ripse ulterioris amore ; et cela ne s'entend pas du premier coup, au moins, ni même du second.
« Collant un velours insolent à leur sueur d'hier» est certainement énergique, et s'entend du reste tout de suite ; mais d'abord voyez l'impropriété ; car si leur sueur est d hier, elle ne colle plus, et cela n'est pas net ; et ensuite quelle est cette sueur d'hier? Cela veut-il dire qu'hier ils travaillaient et que maintenant, pourvus et prébendes, ils ne font plus rien; ou cela veut-il dire qu'hier ils ont couru toutes les antichambres et en ont sué et qu'aujourd'hui...? Plutôt ceci, je crois ; mais c'est loin d'être clair.
Quelquefois on hésite sur le sentiment même qui a dicté une expression II rêve d'habiter quelque vieille tour de monastère...
Une fenêtre étroite et taillée à vitraux,
Et quelque lierre autour, quelque mousse furtive
Qui perce le granit et festonne l'ogive ..
Il me semble qu'il faudrait mais. Car enfin elle fait une chose mauvaise et une chose bonne. Elle perce le granit et détruit peu à peu la tour; elle festonne agréablement l'arceau. Lui sait-il gré de détruire et d'orner? Ce serait étrange. A cause qu'elle orne lui pardonne-t-il de détruire? Alors il faut mais. Il y a une petite incertitude. « Son vers est pour sa pensée comme le voile de Sophronie, sans trop la couvrir et sans trop la montrer.
Non copri sue bellezze e non Vespose, »
Il dit cela de M'"®Tastu. A chaque instant on peut le dire de lui, et un peu trop.
Les impropriétés de termes abondent dans ses vers, et, il est à remarquer, de plus en plus à mesure qu'on avance, plus dans les Consolations que dans Joseph Delorme, plus dans les Pensées d'Août et le Livre d'amour que dans les Consolations. En 1794 ou 1795...
Monsieur Jean s'en revint en France avec projet. L'effroi cessait enfin dans ceux qu on égorgeait
i.K poÈTîi: 265
Il ne cessait pas dans ceux qu'on égorgeait ; mais dans ceux qui avaient pu craindre qu'on ne les égorgeât.
Il écrit dans le style le plus entortillé du monde (il s'agit d'une grande dame qui, pour une raison particulière, a fait installer sa voiture sur la partie du pont d'un bateau réservée aux petites gens et s'y est installée elle-même) :
Je restai d'autant mieux, — au sourire malin.
Au sourire, et, je crois, un peu fort au scandale
Des Anglais dont la carte est rouverte et s'étale.
Qui cherchaient de plus belle et ne comprenaient pas
Qu'on pût, sur un bateau, s'aller percher là-bas
En voiture, et surtout {énormité profonde !)
Hors de la balustrade où se clôt le beau monde.
Ouf! — Je reconnais que ce n'était pas facile à dire en vers coulants.
Il félicite Patin de faire un cours sans vaine pudibonderie sur les poètes latins :
L'honnête liberté de cet enseignement,
Celte facilité de [à] tourner décemment,
D'affronter sans effroi, sans lâche complaisance.
L'impureté latine et sa rude licence.
Le frappent : rien qu'à, voir le maître ainsi placé,
Il sent qu'un changement sur le monde a passe.
« Ainsi placé? » Que signifie cela? « Un changement a passé sur le monde d. Quelle langue est-ce là ?
Voyez encore :
Laissant les bords nombeux où le regard hésite. Aussitôt arrivé j ai donc choisi mon site Aux bosquets odorants d'une blanche villa, Cherchant l'endroit, le banc et me disant : c'est là 1 // était soir ; le jour, dans sa pénible trace. Avait chargé le lac dorage et de menace...
Il dit ailleurs qu'il va. sans doute, dans des lieux calmes, paisibles et graves,
... Au vent qui chasse intrigue et petitesse, Aspirer le saint but quon ne pourra ternir.
Il fait dire à une dame que certains petits garnements, en voyage,
Ne cessaient les regards droit sur notre visage, Sur ma fille et sur moi...
Cette dame doit être une étrangère.
Elle dit aussi à un autre endroit :
Je lui refis mon dit
En allemand alors, auquel il répondit.
Il écrit dans une épître qui veut être et qui est à certains égards dans le goût du xvii^ siècle :
Le vrai goût dominant, sur quelques points borné, Chassait du moins le faux autre part confiné. Celui-ci hors du centre usait ses repiésailles, Et n'aurait affronté Chantilly ni Versailles.
Il se décrit dans les montagnes, poursuivi par une abeille obstinée...
L'insecte vous obsède et la vache étonnée Interrompt la pâture à demi ruminée, Lève un naseau béant, et tant qu'on soit monté, Suit longtemps et de l'œil dans l'immobilité.
Il a des figures de rhétorique (celle-ci s'appelait autrefois métonymie) d une hardiesse quelquefois déconcertante :
Pour trois ans seulement, oh ! que ne puis-je avoir Sur ma table un lait pur, dans mon lit un œil noir?
Il a des métaphores fausses absolument, de quelque biais qu'on les veuille prendre.
Oui, vous êtes, Madame, oui, vous êtes la fleur, L'hyacinthe caché, dont la tiède pâleur, Dont la tige, docile au zéphyr, fut choisie Pour se pencher au bord du fleuve Poésie.
Jamais un hyacinthe, jamais la tige d'un hyacinthe ne s est penchée; à peine elle oscillera par un grand vent. Mais peut-être n'est-ce pas l'hyacinthe qui se penche, ni sa tige, mais sa tiède pâleur, mais encore sa tiède pâleur ne peut pas se pencher toute seule.
Ce que nos pères appelaient proprement un galimatias, c'était, ouunephrase que l'intrication des propositions et l'enchevêtrement des incises
rend inextricable; ou une phrase dans laquelle une suite de métaphores incohérentes brouille l'image et le sens. Il y a bien des galimatias dans Sainte-Beuve :
Durant cette partie aride et monotone
Qui. bien avant l'hiver, dès le premier automne
Commence dans la vie, et quand par pauvreté,
Malheur, faute (oh ! je sais plus d'un sort arrêté).
Tout espoir de choisir la chaste jeune fille
Et de recommencer sa seconde famille
Dont il sera le chef, à l'homme est refusé.
Où se prendre ? où guérir un cœur trop vite usé ?
Eu cette heure de calme, en ce lieu d'innocence,
Dans ce fond de lointain et de prochain silence,
La réponse est distincte, et je l'entends venir
Du Ciel et de moi-même, et tout s'y réunir.
Autre exemple et, malheureusement, terriblement long ', mais remarquez qu'il se mêle au couplet quelques aimables traits. Ce sont les bons traits que je souligne :
Doudun n'est pas, comme Marèze,
De ceux qui sentiraient leur âme mieux à l'aise A briller au soleil et mouvoir les humains Qu'à compter pas à pas les chardons des chemins. Il chemine et se croit tout en plein dans sa trace. Très doux entre les doux et les humbles de race, Il n'a garde de plus, ne prévaut sur pas un ; Celui seul qui se baisse a connu son parfum ; La racine en tient plus, et le cœur dissimule. Son prix, son nom nommé lui serait un scrupule. Enfant, simple écolier, se dérobant au choix, Avant qu il eut son rang il se passait des mois ;
Avant tout il avait sa mère bien-aimée.
Infirme plus que vieille, assez accoutumée
A l'aisance, aux douceui'S, et dont le mal l'éel
Demandait pour l'esprit éveil continuel.
Il la soigna longtemps, et lui, l'épargne même,
Pour adoucir les soirs de la saison suprême.
N'eut crainte d'emprunter des sommes par deux fois,
S'obérant à toujours ; mais ce fut là, je crois,
Ce qui, sa mère morte, a soutenu son zèle
Et prolongea pour lui le but qui venait d'elle :
Car à cet âge, avec ces natures, l'effort
Souvent manque, au dedans s'amollit le ressort ;
Le vrai motif cessant, on s'en crée un bizarre,
Et la source sans lit dans les cailloux s'égare.
Doudun, que maint caillou séduit, s'en est sauvé ;
Le soin pieux domine, et tout est relevé.
Examinez le couplet suivant où, tout de même, je souligne le bon et où se montre cette inégalité de Sainte-Beuve, capable de trouver — et de maintenir — le meilleur à côté du pire et le très lumineux à côté du plus obscur :
Vous dont j'ai là trahi le malheur, oh ! pardon ! Ami, vous qui n'avez rien que d'honnête et bon, Et de grand en motif au but qui vous oppresse, Au fantôme, il est temps, cessez toute caresse. Rejoignez, s il se peut, à des efforts moins hauts Quelque prochain devoir qui tire fruit des maux. Et d où 1 amour de tous redescende et vous gagne, — Afin que, revenant au soir, parla campagne. Sans faux éclair au front et sans leurre étranger. Il vous soit doux de voir les blés qu'on va charger
Et chaque moissonneur sur sa gerbe complète ; Et là-haut, pour lointain à 1 âme satisfaite, Au sommet du coteau dont on suit le penchant, Les arbres détachés dans le clair du couchant.
Il dira encore — et là aussi j'ai un peu de bon à souligner — à Villemain qui ne trouvait pas ses vers bons, ce qui suit, comme pour montrer ingénieusement à quel point Villemain avait raison de ne pas le trouver bon versificateur :
En attendant, je veux sur mon petit poème. . . Vous dire mon regret de son sort, mon souci Chaque fois que chez vous je n'ai pas réussi. Si votre grâce aimable élude quelque chose, Quand je vous parle vers, si vous louez ma prose. Si quand j'insiste, hélas ! sur le poème entier, Votre fuite en jouant se jette en un sentier, J'ai compris, j'ai senti que quelque point m'abuse, Qu'il manque en plus d'un lieu le léger de la muse ; Et bien que tout poète, en ce siècle, ait sa foi, Son château fort à lui, dont il est le seul roi. J'hésite, et des raisons tant de fois parcourues Je crie à moi l'élite et toutes les recrues.
Et tout à côté, hélas, vous lisez encore, comme par effet de contagion ou par volonté de redoublement :
La poésie en France allait dans la fadeur, Dans la description sans vie et sans grandeur. Comme un ruisseau chargé dont les ondes avares Expirent en cristaux sous des grottes bizarres, Quand soudain se rouvrit avec limpidité Le rocher dans sa veine
Comment ce rocher se rouvre-t-il dans sa veine et de quoi pouvait être chargé ce ruisseau dont les ondes étaient avares et que représente, en fait d'œuvres poétiques, une eau qui, sous de bizarres grottes, expire en cristaux ? C'est inouï. On dirait souvent, en lisant les vers de Sainte- Beuve, que c'est une traduction en vers d'un auteur étranger, faite par un écrivain très inhabile qui lutte contre la difficulté du texte. C'était contre la difficulté de traduire sa pensée en vers que Sainte-Beuve luttait.
Je n'insisterai pas sur les prosaïsmes dont peut-être il faut prendre son parti, puisqu'ils étaient systématiques et que Sainte-Beuve voulait (quelquefois du moins c'était son dessein) créer un genre intermédiaire entre la prose et les vers (« plus est simple le vers et côtoyant la prose »), mais il arrive que les prosaïsmes de Sainte-Beuve dépassent un peu la mesure, d'abord en ce qu'ils côtoient non seulement la prose, mais l'incorrection ; ensuite en ce que, non seulement ils côtoient la prose, mais ils sont de la prose traînante, flasque et lourde :
Ce fut hasard, bonheur, presque un jeu du destin ! Vous n'aviez pas quitté, dès votre humble matin, La maison maternelle où la vierge s'ignore ; L'épcux qui vous y prit vous y laissait encore : // partait en voyage et vous restiez toujours A voir ces escaliers, ces murs, ces mêmes cours,
Où vous aviez joué dans votre enfance heureuse, Où jouait votre enfant, jeune mère rêveuse !
Cependant, par hasard, dans la même maison. Du même âge que vous, de la même saison, Croissait et fleurissait une jeune compagne. Qu'un noble enfant, un jour, arrivé de l'Espagne Vit, aima, poursuivit ardemment eu chemin. Et dont il eut bientôt le cœur avec la main.
Il est difficile délire ce qui suit sans regretter qu'il y ait des rimes, et assez riches, qui ne semblent là que pour souligner, que pour accuser, dans tous les sens du mot, la platitude du texte, et l'on dirait des enluminures ornant et faisant éclater les plus pauvres mots d'un fait divers :
Il copie et par là dégrève uu peu sa dette.
Chaque heure d'un deuier. Son équité discrète
A taxé ce travail de ces soirs, mais si bas.
Que, s'il fallait offrir, on ne l'oserait pas.
Au delà sa pudeur est sourde à rien entendre ;
Et quand l'ingrat travail a quelque page tendre,
Agréable, on dirait qu'en recevant son dû
Il se croit trop payé du charme inattendu.
— Hier ses chefs le marquaient pour avancer en phicc ;
Il se fait moins capable, empressé qu'on l'efface.
On s'étonne quelquefois qu'il soit possible, en étant du dernier prosaïsme, de n'être pas
clair, et c'est à quoi, par je ne sais quel miracle, Sainte-Beuve parvient assez souvent, et l'on se demande alors si, en vérité, il ne le fait pas exprès, et si ce n'est pas un jeu de sa part de mettre dans la parfaite platitude les difficultés qui sont d'ordinaire le propre de l'escarpement. Voyez ceci : je souligne, non les prosaïsmes, mais les obscurités :
Marèze avait atteint à très peu près cet âge Où le flot qui poussait s'arrête et se partage ; Jusqu'à trente-trois ans il avait persisté Avec zèle et succès au sentier adopté, Sentier sombre et mortel aux chimères légères. Il tenait, comme on dit, un cabinet dafiFaires ; De finance ou de droit il débrouillait les cas, Et son conseil prudent disait les résultats. Or Marèze cachait sous ce zèle authentique Un esprit libre et grand, peut-être poétique, Ou politique aussi, mais capable à son jour. D'arriver s'il voulait, et de luire alentour. A sa tâche, où le don inoccupé se gâte. Trop longtemps engagé, tout bas il avait hâte De clore et de sortir, et de recommencer . Une vie autre et oraie, appliquée à penser. Plus rien n allait gêner son être en renaissance : Son cabinet vendu lui procurait l'aisance. Sa sœur avait famille en un lointain paj's, Et son père et sa mère étaient morts obéis : Car Vabri paternel qui protège et domine S'abattant, on est maître, hélas 1 sur la colline.
Les cacophonies aussi sont très fréquentes dans les vers de Sainte-Beuve et l'on s'étonne
SUNTE-BEUVE liS
qu'il eût l'oreille si peu musicale. Il écrira sans broncher :
Le maire embarrassé lui dit : Voyez ! Il va ; Il rencontre un voisin qui guère n'y rêva. Et là-dessus le prend : l'autre répond à vue De pa3's, et voilà sa statistique sue.
On a souvent cité, et sans paraître se douter de leur ridicule, ces vers vraiment prodigieux en tant que sonorités baroques :
Paganisme immortel, es-tu mort ? On le dit : Mais Pan tout bas s'en moque et la Sirène en rit.
Et il est certain qu'avoir trouvé Pantoiibasenmoc et n'être pas satisfait et redoubler, dans une autre tonalité, par Sirènenri, est une chose tout à fait rare.
Il a (non pas très souvent) ce qu'on peut appeler des contresens rythmiques, c'est-à-dire des rythmes exactement contraires à la pensée ou au sentiment que l'auteur veut exprimer, ce qui fait qu'on n'arrive pas à comprendre pour quelle raison secrète il a choisi ces rythmes-là. Il n'y a rien qui convienne moins à l'élégie, à l'élégie douloureuse, que le vers décasyllabique coupé par 4-6. C'est un vers de chanson. Pourquoi Sainte-Beuve va-t-il l'employer dans une consolatio à une mère qui a perdu sa fille ?
Calme tes pleurs, elle a vécu sa vie ; O tendre mère, elle a rempli ses jours ; Ta belle enfant, avant dix ans ravie Des ans nombreux anticipa le cours.
Aux plus grands maux ainsi fait la nature : Un bien chez elle achemine aux douleurs ; Même en hâtant, elle incline et mesure. Ce vert bouton, cette fleur était mûre Calme tes pleurs, calme tes pleurs !
Ou pour lui plaire, ô mère inconsolée, Pleure à jamais, mais sans un pleur amer : Pleure longtemps au fond de la vallée Ta vie enfuie en un monde plus cher.
Dans un rayon vois l'Ange redescendre, Bénir tes nuits et t'y jeter ses fleurs Et doucement te murmurer d'attendre, Et te redire avec un deuil plus tendre : Verse tes pleurs, verse tes pleurs !
Il est vrai que Sainte-Beuve s'était habitué aux usages rythmiques du xvi" siècle et qu'au xvi" siècle le vers décasyllabique était encore le grand vers, le vers grave ; mais ni Hugo dans Claire, ni Malherbe dans les Stances à du Périer. n'ont songé à l'employer dans un thrène sur la mort d'une petite fille.
Je n'insiste pas sur les coupes hasardées, sur les enjambements sans raison et sans effet artistique, beaucoup trop fréquents, sur mille négligences. Je trouve même un vers formellement faux :
Hiiet, d un ton disciet et plus fait à la cour, Sans zèle et sans passion causait de toute chose.
Mais je juge Sainte-Beuve, plutôt ami de la diérèse, incapable d'avoir fait passion de deux syllabes et je soupçonne dans mon édition une faute typographique. N y aurait-il pas : « Sans zèle et passion » ? Mais alors ce serait une faute de français ; car il faudrait : « sans zèle ni passion », et nous voilà retombé dans « passion » compté pour deux syllabes Je ne sais pas (1).
Sainte-Beuve, qui rima tant en dépit de Minerve, trouva pourtant par accident quelques beaux vers, et même quelques beaux couplets et même quelques courtes piècesbelles tout entières, et c'est plaisir alors, sa versification n'empêchant plus de voir qu'il est poète, de constater combien il est poète en effet.
Il lest vraiment, et d'espèce rare. Il a d'abord, presque toujours isolé, le beau vers romantique, vaste, spacieux, indéfini, allant comme mourir à l'horizon, que nous avons vu qu'il a si bien remarqué, si bien compris comme une des marques de la poésie nouvelle et si bien carac-
(1) Au dernier moment, dans une édition de 1869, je lis : « Sans Eèle et passion... »
térisé. Il a admiré de tout son cœur ce vers de lui-même :
Sorrente m'a rendu mon doux rêve infini.
et il faut bien reconnaître qu'il est admirable, et que ce n'est pas là qu'il y a un contresens rythmique. Et il faut dire aussi que tout le sonnet où est ce vers est d'un très grand poète et d'un excellent artiste. Nous le verrons plus loin.
Il a trouvé ceci, en regardant les Alpes : Les monts,
Tête nue et sans neige et non plus sourcilleux Mais d'antique beauié, sereine et sculpturale, Dressés pour couronner la Tempe pastorale. Taillés par Phidias pour un balcon des Dieux.
Il a quelquefois le couplet élégiaque distingué, sobrement élégant, de ligne pure et soutenue et sans une bavure, à la TibuUe, à la du Bellay, à la Chénier, et je ne vois pas pourquoi jhésite à dire à la Lamartine :
Quand on se sent vieillir...
On s'incline au soleil, on jaunit sous ses feux. Et chaque heure en fuyant argenté nos cheveux. Ainsi l'arbre, trop tôt dépouillé par l'automne : On dirait à le voir qu'il s'afflige et s'étonne • Et qu'à terre abaissant ses rameaux éplorés, 11 réclame ses fleurs ou ses beaux fruits dorés.
Les bras toujours croisés, debout, penchant la tête, Convive sans parole on assiste à la fête. On est comme un pasteur frappé d'enchantement. Immobile à jamais près d'un fleuve écumant, Qui, jour et nuit, le front incliné sur la rive, Tirant un même son de sa flûte plaintive, Semble un roseau de plus au milieu des roseaux, Et qui passe sa vie avoir passer les eaux.
Dans le même ton, avec plus de sérénité et moins de mélancolie sinistre, dans une grande douceur de gris argenté, il peindra cette jeune amie douce et grave qu'il a aimée et qui a épousé un autre :
Il est doux de h) voir (I)
Libre de son ménage un soir de la semaine, Sans toilette, en été, qui sort et se promène, Et s'assoit, à 1 abri du soleil étouffant, Vers six heures, sur l'herbe, avec sa belle enfant. Ainsi passent ses jours depuis le premier âge, Comme des flots sans nom, sous un ciel sans orage, D un cours lent, uniforme et pourtant solennel. Car ils savent qu ils vont au rivage éternel.
Avec un peu d'embarras, je le reconnais et je le regrette, il mène à bien, en somme et en vers très mélodiques, cette comparaison entre un jour de mariage succédant aux orages de la jeunesse et une aube molle douce, et caressante et reposante :
(1) J'ai pris la liberté de mettre doux à la place de beau, beau ne me paraissant pas très juste-
Apaisez votre cœur, car jusqu'ici vos nuits S'en allaient sans rosée en orageux ennuis,
Et vous fatiguaient de mystères ; Les étoiles, sur vous, inquiétants soleils, Nouaient leurs raille nœuds, et de feux non pareils
Brûlaient vos rêves solitaires !
Jusqu'à ce que, naissant à propos, ait marché Une étoile plus blanche ; et d'un flambeau penché
Elle a mis son jour sur la scène.
Et la noble lueur a débrouillé les cieux, Et les nœuds ont fait place aux chœurs harmonieux
Que la lune paisible mène.
Et, la lune endormie à son tour se couchant, Tout bientôt ne devient, le matin approchant,
Qu'une même et tendre lumière, Comme en venant j'ai vu, vers l'aube, près de Blois, Ciel, coteaux, tout blanchir et nager à la fois
En votre Loire hospitalière !
Il trouve même le symbole, pour quoi il a, comme presque tous les romantiques, grande inclination et tendresse, et cela est naturel de la part de gens qui ont été convaincus, non sans raison, quoiqu'il ne fallût point faire de ceci une gageure, que les poètes ne doivent penser que par images.
J'étais un arbre en fleur où chantait ma Jeunesse, Jeunesse, oiseau charmant, mais trop vite envolé, Et même avant de fuir du bel arbre effeuillé, Il avait tant chanté qu'il se plaignait sans cesse.
Mais sa plainte était douce et telle en sa tristesse
Qu'à défaut de témoins et de groupe assemblé,
Le buisson attentif avec 1 écho troublé
Et le cœur du vieux chêne en pleuraient de tendresse.
Tout se tait, tout est mort ! L'arbre, veuf de chansons, Etend ses rameaux nus sous les mornes saisons ; Quelque craquement sourd s'enteud par intervalle ;
Debout il se dévore, il se ride, il attend, Jusqu'à l'heure où viendra la Corneille fatale Pour le suprême hiver chanter le dernier chaut.
Autre symbole très bien venu aussi, quoique moins ramassé, et où tel critique sévère pourrait trouver un peu de déhivage. Au fond, je ne dissimule pas que je suis désolé qu il ne soit pas en un seul sonnet ; mais encore il est agréable.
Au Thil oiî vous aimez passer les mois fleuris,
Mois de fuite du monde et de vie isolée.
Pour vous, dans tout le parc, il n'est rien qu une allée.
Haute et droite et touffue, ombrages favoris ;
Et par delà l'allée au vert et haut pourpris,
Dans la campagne il est. bien humble et sans feuillée.
Un sentier que connaît la faneuse hàlée ;
Vous 5' marchez souvent le long des blés mûris.
Seule à promener là votre grâce élevée,
Chaque jour vous suivez la trace conservée...
Passé... longs souvenirs ;... printemps à Saint-Germain!
Et si, dans le château, quelqu'un soudain réclame Votre bonne présence : « Où donc trouver Madame ? » — «Madame, oh ! dit chacun, elle est dans son chemin.»
Ainsi l'on dit de vous, Madame, ainsi vous êtes. Fidèle au souvenir, aux traces de vos pas. Aimant ce qu'on retrouve et qui ne change pas, Plus attentive après chaque hiver et ses fêtes !
Oh î dans nos jours douteux d'ennuis et de tempêtes, Oii tout crie et s égare et se mêle en combats ; Où, si l'on ne meurt vite, on dérive plus bas ; Où le vent à plaisir fait ondoyer les têtes ;
Temps d'éclipsé divine et de murmure humain ! En cette heure avant l'aube, où même tout génie Change trois fois de route et trois fois se renie,
Oh ! qui donc, mariant la veille au lendemain.
Si fermement tiendra sa destinée unie,
Que, sans le voir, on dise : «Il est dans sou chemin! »
Encore que souvent il soit, ou il semble être, impuissant à décrire, une impression forte lui inspire quelquefois un tableau vrai. Comment ne cite-t-on nulle part ce qiiadro. comme aurait dit Clîénier, qui est parfaitement digne de Chénier lui-même et que George Sand a eu l'honneur de recevoir de Salerne en 1837. Personne en ce genre, dans toute l'école romantique, et non pas mêm.e Théophile Gautier, ne me paraît avoir jamais fait mieux.
J'avais au plus petit, au plus gai mendiant, Au plus gentil de tous, chantant et sautillant, Vrai lutin gracieux qui s'attache et se moque, J'avais lâché, le soir, en rentrant, un baïoque.
Et voilà qu'au matin, dès le premier soleil, Quand Pestum espéré hâte notre réveil,
Voilà que dans la cour de l'auberge rustique, Pareils à ces clients de l'opulence antique. De petits mendiants en foule, assis, couchés. Veillaient, épiant l'heure et d'espoir alléchés. Et quand le fouet claqua, lorsque trembla la roue, Du seuil au marchepied quand iiotre adieu se joue, Que de cris I tous debout, grimpés, faisant tableau, Demi nus, fourmillant, gloire de Murillo !
Et nous courions déjà qu'il en venait encore, Les cheveux blondissant dans un rayon d'aurore ; Ils sortaient de partout, des plaines, des coteaux, Allègres, voltigeant, et de plus loin plus beaux ; Rattachés d un haillon à la Grèce leur mère, Purschevriers d'Ida, vrais petits-fils d'Homère, Tous au son du baïoque accourus en essaim Comme l'abeille en grappe à la voix de l'airain .
Et s'il sait faire le tableau (d'une façon vraiment inattendue), il sait faire aussi le diptyque et opposer et concilier à la fois les grâces diverses de deux pays très différents qui ont parlé tous les deux et à son imagination et à son cœur ; et ce qui suit, c'est Sorrente et Lausanne :
J ai vu le Pausil ype et sa pente divine ; Sorrente m'a rendu mon doux rêve infini ; Salerne, sur son golfe et de son flot uni. M'a promené dès l'aube à sa belle marine.
J'ai rasé ces rochers que la grâce domine,
Et la rame est tombée aux blancheurs d'Atrani :
C'est assez pour sentir ce rivage béni ;
Ce que je n'en ai vu, par là je le devine.
Mais, ô Léman, vers toi j en reviens plus heureux ;
Ta clarté me suffit ; apaisé, je sens mieux
Que tu tiens en douceurs tout ce qu'un cœur demande ;
Et Blanduse et ses flots en mes songes bruiraient, Si j'avais un plantage où, le soir, s'entendraient Les rainettes en chœur de l'étang de Chamblande !
Il n'y a guère à louer que les qualités rj'thniiquesdans la romance qui suit, mais elles sont très remarquables et montrent Sainte-Beuve avec des souplesses de versificateur inattendues (Il manie mieux le vers rythmique que l'alexandrin et il semble que les difficultés du rythme le soutiennent au lieu de le vaincre ; beaucoup de versificateurs sont ainsi, et je crois bien que le véritablement difficile c'est d'être mélodique en alexandrins — comme du reste en prose). Sur un départ :
Pleurez, oiseaux ! la jeune Tarentine, Une autre fois a pour l'algue marine,
Quitté nos prés.
Une dernière fois, la jeune Athénienne, En se jouant, a vogué vers Cj'rène ; Pleurez !
Pleurez, oiseaux et colombes plaintives ; Et vous gaiement, abeilles, sur nos rives
Ne murmurez I Celle qui vous suivait, celle dont fut la vie Joie et blancheur et murmure, est enfuie; Pleurez
Pleurez, vous tous, que sa voix qui caresse. Son œil qui rit, tenait avec adresse
Désespérés ; Sa perte à tous les cœurs épris de sa morsure, Sans plus de miel, va laisser la blessure ; Pleurez !
Et vous. Chanson, qu'elle appelait près d'elle, Et qui n'osiez qu'effleurer de votre aile
Ses fils dorés, Sous le lilas désert où sa place est laissée. Soir et matin, fidèle à sa pensée, Pleurez !
On a beaucoup admiré et l'on a cité partout le poème de Sainte-Beuve sur la rime. J'en dirai pour mon compte du bien et du mal. Il est très caractéristique du talent de Sainte-Beuve, puisqu'il étale ses meilleures qualités et ses défauts aussi, non pas, à vrai dire, dans leur pire excès.
Rime, qui donnes leurs sons
Aux chansons, Rime, l'unique harmonie Du vers, qui, sans tes accents
Frémissants, Serait muet au génie ;
Rime, écho qui prends la voix
Du hautbois Ou l'éclat de la trompette, Dernier adieu d un ami
Qu à demi L'autre ami de loin répète ;
Je n'ai pas besoin de dire que je trouve tout
cela excellent, aussi bien comme adroit maniement du rythme que comme justesse précise des images.
Rime, tranchant aviron.
Eperon Qui fends la vague écumante ; Frein d or, aiguillon d acier
Du coursier A la crinière fumante ;
Le fracas mélodique est assez beau ; mais, si je comprends assez bien et même très bien, que, la mélodie étant considérée comme une onde sonore, la rime, étrave du vers, soit vue comme un éperon, je ne la vois pas du tout, et à cause de cela même, comme un aviron. Et je ne la vois aucunement non plus comme à la fois un aiguillon et un frein de Pégase. Il me semble qu'elle ne peut être que l'un ou l'autre ; mais qu'elle soit les deux ensemble, c est une idée qui comme idée pourrait se défendre peut être; mais qui, comme image, est bien confuse.
Agrafe, autour des seins nus
De Vénus, Pressant lécharpe divine, Ou serrant le baudrier
Du guerrier Contre sa forte poitrine ;
La conception me paraît infiniment gracieuse
de comparer la rime qui serre deux vers l'un contre l'autre à l'agrafe qui rapproche les deux seins d'une femme ; mais cette aimable image n'est-elle pas gâtée par celle qui suit, étant impossible de ne pas songer aux détails de la poitrine, moins poétique, du « guerrier » ?
Col étroit par où saillit
Et jaillit La source au ciel élancée, Qui, brisant l'éclat vermeil
Du soleil.
Tombe en gerbe nuancée ;
Comparaison très juste en soi, mais un peu pénible et gênée, ce me semble, des beautés que la contrainte de la rime fait trouver à l'artiste, à ces jets d'eau que l'on obtient à laide de canaux étroits et d'étroits orifices.
Clef, qui loin de l'œil mortel.
Sur l'autel Ouvres l'arche du miracle ; Ou tiens le vase embaumé
Renfermé Dans le cèdre au tabernacle ;
Divagation ; n'a aucun rapport avec la rime ; pourrait être appliqué, aussi bien et mieux qu'à la rime, à la parole, ou au silence, ou à n'importe quoi.
Mais voici qui est admirable, ce me semble.
de tout point et qui fait pousser un cri de reconnaissance envers l'artiste :
Ou plutôt fée au léger
Voltiger, Habile, agile courrière, Qui mènes le char des vers
Dans les airs Par deux sillons de lumière ;
La seconde partie de la pièce n'est plus consacrée à définir la rime, mais à lui faire hommage et à la concilier par d'aimables prières comme on fait à une déesse capricieuse et rigoureuse. Elle est très aimable, sauf quelques hésitations et légères incertitudes de la pensée.
O Rime, qui que tu sois.
Je reçois Ton joug ; et longtemps rebelle, Corrigé, je te promets
Désormais Une oreille plus fidèle.
Mais aussi devant mes pas
Ne fuis pas ; Quand la Muse me dévore, Donne, donne par égard
Un regard Au poète qui t'implore !
Dans un vers tout défleuri,
Qu'a flétri L'aspect d'une règle austère,
Ne laisse point murmurer,
Soupirer, La syllabe solitaire.
Bien pénible et bien obscur, encore que, quand on a pénétré, le sens soit très joli. Cela veut dire, je crois : on a fait un vers ; on l'a fait moins beau peut-être qu'il n'eût été parce que le respect des règles a refroidi l'inspiration, et voici encore que l'on cherche la rime et qu'elle ne vient pas, et la syllabe finale reste seule, soupirant, murmurant et appelant sa sœur qui reste bien loin, on ne sait où.
La fin de la pièce est un sjmibole, très discret, point appuyé, très fuyant, qui rappelle ce que c'est que la rime tout en semblant parler d'autre chose, et il est d'un art extrêmement délicat.
Sur ma lyre, l'autre fois,
Dans un bois.
Ma main préludait à peine :
Une colombe descend,
En passant, Blanche sur le luth d'ébène.
Mais au lieu d'accords touchants,
De doux chants, La colombe gémissante Me demande par pitié
Sa moitié, Sa moitié loin d'elle absente.
Cette colombe, c'est la syllabe finale sans rime qui murmure et qui soupire ; ou plutôt ce n'est pas cela, mais ceci rappelle cela, un peu vaguement, un peu fugitivement et en demi-lueur qui passe, et c'est précisément pourquoi le symbole est tout à fait réussi, est tout à fait ce qu'il doit être.
Ali ! plutôt, oiseaux charmants,
Vrais amants, Mariez vos voix jumelles ; Que ma IjTe et ses concerts
Soient couverts De vos baisers^ de vos ailes ;
Déplorables ces concerts couverts d'ailes et de baisers. Le poète se relève dans la dernière strophe, une des plus légères, aériennes, et de libre et souple essor que je connaisse.
Ou bien, attelés d'un crin
Pour tout frein Au plus léger des nuages.
Traînez-moi, coursiers chéris
De Cypris, Au fond des sacrés bocages.
Cki dira que ce n'est pas le moyen d'aller dans des bocages que d'atteler son char, quel qu'il soit, à un nuage ; mais s'il vous plaît, il s'agit ici de bocages sacrés, de bocages de rêve
SAINTE-BFtVE 19
que l'on peut situer dans le ciel, et que c'est même là qu'il faut placer.
La plus belle œuvre poétique de Sainte-Beuve (et, remarquez, encore tout à fait dans le goût de Théophile Gautier) me paraît être encore le poème A David — Sur une statue d'enfant :
L'enfant ayant aperçu
(A l'insu De sa mère, à peine absente) Pendant au premier rameau
De l'ormeau Une grappe mûrissante ;
L'enfant, à trois ans venu,
Fort et nu Qui jouait sur la belle herbe, N'a pu, sans vite en vouloir,
N'a pa voir Briller le raisin superbe.
Il a couru ! ses dix doigts,
A la fois, Comme autour dune corbeille, Tirent la grappe qui rit
Dans son fruit.
Buvez, buvez, jeune abeille 1
La grappe est un peu trop haut ;
Donc il faut Que l'enfant hausse la lèvre.
Sa lèvre au fruit déjà prend !
Il s'y pend.
Il y pend comme la chèvre.
Oh ! comme il pousse en dehors
Tout son corps, Petit ventre de Silène, Reins cambrés, plus fléchisMUits
En leur sens Que la vigne qu'il ramène.
A deux mains le grain foulé
A coulé ; Douce liqueur étrangère !
Tel, plus jeune, il embrassait
Et pressait La mamelle de sa mère,
Age heureux et sans soupçon I
Au gazon Que vois-je ? Un serpent se glisse, Le même serpent qu'on dit
Qui mordit, Proche d'Orphée, Eurydice.
Pauvre enfant ! Son pied levé
L'a sauvé ; Rien ne l'avertit encore. — C'est la vie avec son dard,
Tôt ou tard 1 C'est l'avenir I qu'il l'ignore !
Il faut confesser que Sainte-Beuve a fait les plus mauvais vers du monde, mais il faut reconnaître aussi qu'il a réparé.