LA CARRIERE MILITAIRE D HENRI BEVLE
pour éprouver, pour attirer la sympathie. Qu'a-t-il de commun avec ces joyeux compagnons, satisfaits de plaisirs faciles, et chez lesquels il a su distinguer déjà cette brutalité soldatesque, qui lui rendra plus tard si odieux les officiers de la Grande Armée ? Dès le 30 floréal il écrit : « Xe pourrait-on pas faire une pièce intitulée : La soldatomanie ou La manie du militaire ? »
Lui se sent de moins en moins l'esprit d'un soldat. « Travaillons, écrira-t-il un peu plus tard^... Donnonsnous des talents ; un jour je regretterais le temps perdu... » Mais ce n'est plus la stratégie de M. de Turenne qui l'intéresse : « Je crois... qu'un jour je ferai quelque chose dans la carrière du théâtre... » Voilà, n'en doutons point, la vraie pensée de Beyle, et son espérance profonde. Ne voyons dans tout le reste que divertissement transitoire. Ce sous-lieutenant de dragons n'est qu'un littérateur déguisé en soldat.
Il faut admirer cette àme obstinée. La vocation des lettres, la première apparue dans sa pensée d'enfant, ne quittera jamais Henri Beyle. Sous tant d'uniformes et de métiers, au long d'une ^'ie plus bigarrée en apparence et plus capricieuse que nulle autre, quelle merveilleuse unité ! quelle rectitude et quelle suite dans son vouloir ! Beyle, si fantaisiste d'ailleurs, travaille, travaille sans cesse, avec un acharnement et une abnégation qu'il ne retrouvera jamais pour nulle chose au monde, il travaille à l'étude de l'homme ou à celle des livres, — et pour lui comme pour Montaigne ces deux études n'en font qu'une.
(f Mon esprit, qui est sans cesse occupé, me fait toujours rechercher l'instruction qui peut justifier mes espérances ; dès qu'une occasion de in'instruire et de m'amuser se présente, j'ai besoin de réfléchir qu'il faut que j'acquière l'usage du monde pour choisir le plaisir : comment peux-je m'étonner ensuite d'avoir un air gauche auprès des femmes, de ne pas réussir auprès d'elles, et de ne briller dans la société que lorsqu'on raisonne ferme, ou... lorsque la