‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 130 sur 166 · Corr., I, 25 ; Jour. d'Jt · texte numérisé non relu

Corr., I, 25 ; Jour. d'Jt

rance morose, simplement pour ne pas avoir perdu leur peine. Beyle n'a point de ces économies mesquines. Avec une juvénile prodigalité, il va laisser sans regret derrière lui quelques années de son existence, et ses études scientifiques de Grenoble, et ses campagnes d'Italie, et la fortune assurée. Il se dispose à recommencer sur de nouveaux frais l'éducation de son génie ; il veut, par quelques années d'un travail opiniâtre, se préparer au métier d'écrivain ; oubliant pour jamais l'héroïsme et les trophées guerriers, il n'ambitionne plus que la gloire des lettres.

C'est donc une existence toute neuve qu'il est sur le point d'entreprendre. Et nous avons achevé la première vie d'Henri Beyle.

APRES L'ITALIE

C'est surtout quand il en fut loin que Beyle se mit à penser avec tendresse à l'Italie. Il avait une sensibilité trop délicate pour jamais bien jouir d'un bonheur présent. Mais son imagination embellissait le passé et l'avenir des poétiques couleurs que donnent aux lointains de la vie le désir ou le regret.

Dans ses lettres, dans son journal, nous n'avons pas retrouvé ses enthousiasmes. Il y notait surtout les moments de sécheresse et d'ennui. Mais à distance il n'aperçoit plus les heures médiocres ; seules les impressions profondes et vives retiennent encore son regard. Et il découvre qu'il a vécu là-bas le meilleur de son existence, les jours héroïques où son âme ardente et jeune a senti la vie comme elle ne la sentira jamais plus, où un monde nouveau a passé devant ses yeux tout neufs, où la force surtout de l'espérance et de l'illusion était encore intacte dans son cœur.

Désormais ces deux brèves années d'Italie apparaissent à Beyle comme un merveilleux roman qu'il s'étonne d'avoir vécu : les événements en étaient communs peutêtre, mais le décor magnifique ; des images glorieuses ou délicates, le Saint-Bernard, le lac Majeur, Marengo..., enveloppaient ses souvenirs personnels de beauté et d'héroïsme. Et ce roman n'avait-il pas toute la fraîcheur, toute la passion, et même le décousu charmant d'une première œuvre, celle que le poète ne recommence plus ?

A mesure que les années s'écoulent, Beyle regrette davantage l'Italie perdue. Mais dans ses regrets s'est fait un choix ; il ne songe guère ni à Saluées ni à Bra, ni à Brescia ni à Bergame. C'est Milan qu'il revoit seule, Milan où il a vécu les premiers mois de son séjour, avant la lassitude, avant la maladie, avant les déboires, Milan, la patrie d'Angela. « Vers 1803 ou 1804, j'évitais, dans le cabinet de Martial, de lever les yeux vers une estampe qui dans le lointain présentait le dôme de Milan, le souvenir était trop tendre et me faisait mal ^. » Et quand, après dix ans d'une nostalgie grandissante, Beyle pourra enfin revoir l'Italie, c'est à Milan qu'il ira tout droit. 11 faillit même ne jamais aller plus loin.

Mais la sensibilité de Beyle s'était-elle enrichie seulement d'un souvenir pathétique ? N'emportait -il de Milan qu'un amoureux regret ? Il avait passé dix-huit mois en Italie : de l'Italie même, du pays, de ses habitants, de ses œuvres d'art, qu'avait-il appris ?

Peu de choses en somme.

Il en rapportait un petit nombre de paysages, paysages il est vrai choisis parmi les plus sublimes, et qui resteront désormais pour Beyle les modèles de la beauté parfaite : la riche plaine verte de la Lombardie, dans son immense ceinture de montagnes blanches ; les rives harmonieuses et les eaux céruléennes du lac Majeur.

Il en rapportait aussi quelques airs d'opéras. La musique de Cimarosa et de Paësiello, les ballets de la Scala, laissaient à Beyle un souvenir si délicieux que désormais les œuvres françaises, et leurs décors, lui sembleront dignes de tous les mépris ; et il n'en voudra jamais démordre ! Il n'a sans doute point appris à Milan beaucoup de musique, mais, faute d'y être devenu savant, il en revient dilettante passionné ; et, pour son plaisir, c'est l'essentiel.

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