‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 15 sur 166 · Br., II · texte numérisé non relu

Br., II

2. Il n'avait à dix-sept ans, comme il l'écrit lui-même, « aucune grâce à [se] reprocher. » [Jour, d'il., 123.)

3. Nous n'avons aucun portrait authentique de Beyle à cet âge. (Sur les premiers portraits de Beyle, voir l'étude très précise de M. Débraye, H. Br., II, 392-395.) Pour sa personne physique, cf. plus haut, I, 347.

boucher, le poil dru, noir et frisé, des épaules trop larges et des jambes trop courtes. Mais les mains étaient blanches et délicates, le mollet bien tourné et le pied aristocratique. Son profil ne semblait point celui d'un Lovelace, Sur ce corps d'athlète obèse, Henri Beyle dressait avec impertinence une grosse tête ronde. Le front, à vrai dire, un front que l'âge et les passions dégarniront vite, était beau ; bombé, bossue, expressif et large, il convenait à un penseur. Mais le nez relevé, insolent, aux narines frémissantes, ne disait rien qu'un voluptueux à l'affût des sensations fines. La bouche mince, sinueuse, au dessin précis, paraissait toute gonflée de vie ; on y sentait de l'ironie, — du mépris aussi, à la façon dont s'avançait la lèvre inférieure. Et il y avait de la volonté dans ce menton ferme, dans cette mâchoire épaisse et forte. Etrange visage, rude et fin, malicieux et sensible, où transparaissaient toutes les complexités de cette nature si diverse ^. Mais bientôt on n'y voyait plus que les yeux, profonds, vifs, étincelants, <c des yeux dont le feu faisait peur ^ », des yeux qui le firent aimer ^. Car c'est eux seuls qui pouvaient révéler, dans ce masque de sceptique, de psychologue, d'ironiste ou de sensuel, toute l'ardeur tendre et passionnée de son âme secrète.

Sa personne était donc faite, comme ses manières, comme son esprit, pour étonner par les plus singuliers contrastes, pour choquer et pour attirer, pour exciter la curiosité et décourager la sympathie.

Quand il entra dans la maison correcte des Daru, famille de fonctionnaires, de bourgeois et d'académiciens, gens du monde, bien rentes, bien arrivés, bien posés, pourvus de toutes les vertus régulières qui avaient fait et devaient faire leur fortune, Henri Beyle, venu tout droit de sa province, et encore mal dégrossi, dut les faire sourire

1. Ce visage expressif était toujours en mouvement. Non seulement il traduisait les passions qui agitaient Beyle, mais encore imitait instinctivement la mine des autres. Beyle avait le don des grimaces. [H. Br., I, 59.)

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