‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 25 sur 166 · Nivôse an VIII · texte numérisé non relu

Nivôse an VIII

3. Ainsi que Stendhal le devait faire, Pierre Daru débuta comme sous- Jieutenant, à l'âge de seize ans, pour passer ensuite dans l'intendance ; il devint commissaire des guerres, se fit remarquer comme secrétaire du commandant de la province de Languedoc ; en 1792, commissaire ordonnateur en Bretagne sous les ordres de Petiet, une phrase trop littéraire, mal comprise, faillit le faire emprisonner. Il conserva, en cette heure critique, assez de calme et de sérénité pour écrire, dans la manière d'Horace, une épître à son geôlier *. Libéré par le IX thermidor, son ami Petiet, devenu ministre de la guerre,

* D'après M. Chuquet, Daru aurait été seulement « surveillé dans son logis par deux gardes ». Le geôlier est donc une invention littéraire. (Cf. Arch. de la Guerre, dossier du comte Daru.)

or.

Pour un jeune homme aussi neuf ^, n'y avait-il pas dans cette renommée de quoi préparer l'admiration? D'ailleurs l'aspect du personnage appelait la sympathie : il avait, dit Sainte-Beuve ^, « une physionomie agréable et forte, la tête brune, l'œil vif, le nez aquilin et noble, le teint assez coloré, le cou plein et puissant^..., l'élocution nette, franche et pourtant polie. »

Le jeune provincial qui se taisait, timide et rogue, en un coin du salon, fut assurément impressionné, et une fois pour toutes ; mais la crainte domina. Les manières fermes et modérées de Pierre Daru, et même son exquise courtoisie, le gênaient ; et il n'osait dire mot devant cet homme illustre, « que j'admirais, écrit-il *, mais qui me faisait frémir. » Cette attitude peureuse, il semble l'avoir toujours gardée ^. Commis dans le bureau de Pierre Daru, courant aux côtés de son chef, au milieu des armées et des batailles, toutes les routes de l'Europe, ou bien reçu comme un cousin dans le salon et à la table du « meilleur des Pierre ^ », il se sentira toujours en face de lui un très jeune homme, mal à son aise, et respectueux en dépit de lui-même. Quand tout aurait dû créer entre ces deux êtres une espèce d'intimité, ils resteront, après quinze ans de vie commune ', aussi fermés l'un jDour l'autre, aussi

l'appela auprès de lui en 179G comme chef de division. Il connut alors Bonaparte. Enfin Masséna le demanda comme commissaire ordonnateur en chef, à l'armée du Danube. (Sainte-Beuve, art. cit., ; Stendhal, dans Biirrlnts, confirme quelques-uns de ces faits ; le récit de M. Chuquet présente quelques différences.)

1. Henri Beyle venait d'avoir dix-sept ans, et Pierre Daru trente-trois, étant né à Montpellier le 12 janvier 17G7.

Page 1