‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 26 sur 166 · Id · texte numérisé non relu

Id

fi. Corr., I, .?G1.

7. La carrière d'Henri Beyle est faite de celle du comte Daru ; le jeune cousin profite, à mesure, de la fortune échue à son puissant protecteur.

Quand Henri Beyle, en 1800, rentre dans l'armée en entrant dans l'intendance, Pierre Daru est devenu, en l'espace de ces six années, conseiller d'état et comte de l'Empire. Il est nommé, en 1806, intendant général de la Grande- Armée : Beyle, à sa suite, est fait adjoint aux commissaires des guerres, et accompagne son frère, chargé d'administrer le duché de Brunsuick. En 1810,

indifférents de cœur, aussi étrangers qu'au premier jour. Une malveillance mutuelle se dissimulera mal sous les apparences des bienfaits ^ et de la gratitude. « Jamais, dit Beyle, je n'ai pu m'accoutumer à lui, ni, ce me semble, lui à moi. » « M. Daru... ne m'aimait pas ^... »

Cependant, et dès le premier jour, un goût, une passion commune n'aurait-elle pas dû les rapprocher ? Ainsi qu'Henri Beyle, Pierre Daru considéra toujours les lettres comme l'essentiel et le meilleur de sa vie. Il commença par elles et il finit avec elles. A Montpellier, quand il avait quinze ans, il faisait les délices d'une académie de jeunes gens, où il prodiguait vers et prose. Pierre Daru avait traduit déjà, en 1800, V Orateur de Cicéron, Térence et Catulle. En douze chants il avait célébré Washington ou la liberté de V Amérique septentrionale. Il avait projeté une traofédie de Néron, et ébauché un Essai sur le Théâtre

comme intendant général de la Maison de l'Empereur, Daru, après l'avoir fait nommer auditeur au Conseil d'Etat, lui procure, trois semaines après, l'excellente place d'inspecteur du mobilier de la couronne. — Ministre secrétaire d'Etat en 1811, Daru organise en 1812 l'expédition de Russie, et emmène avec lui Beyle à Moscou. Tous deux montrèrent, dans la retraite, une fermeté inégalement remarquée. En 1814, ils tombent ensemble.

Du moment que Daru n'est plus rien, Beyle ne garde avec lui aucune relation. Mais en 1819 le comte Daru semble rentrer en faveur, alors que justement Beyle vient d'apprendre sa propre ruine. Il se souvient aussitôt de ce qu'il doit à son illustre cousin. « Je me félicitais *, lui écrit-il, qu'on vous eût rendu quelque influence sur la chose publique... Je dois aux dignités dont vous avez été revêtu de n'être pas un petit bourgeois plus ou moins ridicule, et d'avoir... apprécié les avantages des places. » [Corr., II, 157 : let. du 30 août 1819.) Et, grâce à cette habile transition, il lui annonce, discrètement, qu'il ira sans doute de nouveau « faire à Paris le pénible métier de solliciteur ». Mais apparemment Daru, veuf depuis 1815, feignit-il de ne pas entendre une si claire invite. Madame Daru n'était plus là pour réchaulîer sa bienveillance. La tardive gratitude de Beyle ne le toucha point. Et Beyle oublia désormais ce protecteur qui ne le protégeait plus. En apprenant son décès, di.K ans plus tard, il eut un instant de remords : « Je me trouvais bien ingrat. » Il alla jusqu'à sa porte, pleura « à chaudes larmes » avec un laquais, et se sauva en Italie, pour chasser ce funèbre souvenir.

1. A vrai dire Beyle dut ses places les plus brillantes et les plus proGtables à Madame Daru, qui sut les obtenir pour lui de son mari.

2. H. Br., II, 128, 34. Cf. Soui-. d'Egot., 100. — Il écrit dans son Journal. le 23 avril 1809 (338) : « Jamais M. D. ne m'aimera. — Il y a quelque chose dans nos caractères cjui se repousse... »

* Et non : féliciterais, comme il est imprimé, contrairement à la leçon du manuscrit, et au sens.

Espagnol. Enfin il gardait dans ses papiers une comédie en 3 actes, et en vers : yinon de Lenclos. La plupart de ces œuvres étaient ignorées du public, mais point de la famille ni des amis, et Henri Beyle avait sans doute appris à estimer Pierre Daru, avant même de le connaître, comme le plus fécond des lettrés ^.

Au reste certains ouvrages de lui avaient déjà trouvé de nombreux lecteurs : telle cette Epître à mon Sans-Culotte, où Pierre Daru, plus impassible que Chénier dans les prisons de la Terreur ^, avait, en vers badins, plaisanté son geôlier. Sa traduction des Odes, des Epitres, et de VArt poétique d'Horace avait paru en 1798,. et pour devenir bientôt classique. Il avait chanté les beautés de la Suisse, en disciple de Rousseau, dans son Poème des Alpes.

Pierre Daru, comme on voit, mêlait avec agrément le badinage et l'érudition ; il philosophait, et il écrivait des vers dans VAlmanach des Muses. N'était-ce point assez pour mériter l'admiration de ce jeune homme si épris de gloire littéraire, qui venait de sa province pour écrire à Paris des comédies, et vénérait même Cailhava ?

Aussi bien Daru n'était-il point, comme tant d'autres, un bel esprit amateur : les grandes affaires ne lui faisaient point oublier ni mépriser les vers. Il demeure poète, critique, académicien, au plus fort de son labeur administratif, dans tout le feu de son ambition. Au moment où Henri Beyle fait sa connaissance, il écrit son Epître à Delille et sa Cléopédie ^ ; l'année suivante paraissent les Satires d'Horace ; et, tandis qu'il accompagne Napoléon dans ses conquêtes, qu'il nourrit l'armée, qu'il organise les pays vaincus, au milieu de cette effrayante besogne qui le faisait parfois rester vingt-sept heures à sa table de travail, il poursuit avec Andrieux, Campenon,

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