‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 38 sur 166 · Journal d'Italie · texte numérisé non relu

Journal d'Italie

s'il voulait suivre sur la route de Milan ses cousins Pierre et Martial, qui partaient ^. Il allait donc faire la découverte de l'Italie sans avoir eu le temps de penser à elle. Ce grand amour de toute sa vie aura la sincérité naïve et spontanée des passions soudaines.

C'est un rare privilège pour Henri Beyle. Il ne faut point, après cela, être surpris qu'il n'ait dépeint l'Italie comme personne. La façon dont il apprit à la connaître est la première cause de son originalité. Parmi tous les illustres amants de l'Italie, n'est-il point le seul qui ne la désire pas longuement avant de la posséder ?

Quelle différence avec un Goethe, ne rejoignant enfin cette fiancée lointaine qu'après l'avoir embellie par les ardentes méditations de tant d'années !

Ainsi, pour la plupart, l'Italie a d'abord été longtemps l'excitatrice de leur imagination. Aux tableaux des historiens se sont ajoutées les visions des poètes et les descriptions des voyageurs, pour leur rendre familière la figure de cette terre classique. Et quand enfin le voyageur trop bien préparé foule le vrai sol de l'Italie, il ne sait plus voir la réalité ; tant de réminiscences livresques et de fantaisies se mêlent à la sensation, que la belle nudité des choses ne lui apparaît plus, sous le voile de ses souvenirs et de ses rêves. De là ces voyages en Italie, qui nous peignent surtout l'âme du voyageur. Que ces touristes s'appellent Gœthe ou Heine, Chateaubriand ou Byron, Taine ou Maurice Barrés, ils vont seulement retrouver en Italie l'Italie qu'ils ont imaginée déjà et comprise, avant de l'avoir jamais vue.

Henri Beyle qui, à dix-sept ans, et n'ayant peut-être jamais prévu telle aventure, se décide du jour au lendemain à partir pour Milan, ne peut être du moins gêné par un trop long désir de voir l'Italie, ni par une préparation trop savante de son voyage.

1. On sait combien, jusqu'au dernier moment, fut gardée secrète la véritable destination de l'armée de réserve. Beyle partit le 17 floréal, ou le 7 mai. Et Jomini écrit (XIII, 173) : « ... rien n'était encore résolu le 22 avril. »

D'après le récit de M. Chuquet (44), on pourrait croire que Daru n' « invita Beyle à lé rejoindre » qu'une fois arrivé en Lombardie. Les dates s'y opposent.

Que savait-il de cette Italie, où brusquement sa destinée l'envoyait vivre? Fort peu de choses.

S'il était allé à Rome, le souvenir de ses études classiques, Tite-Live, Virgile, et le bon Rollin, auraient fourni quelques thèmes à son imagination. Mais le Piémont et la Lombardie ne lui pouvaient guère rappeler que les victoires de Bonaparte, dont le bruit tout proche était bien souvent venu retentir jusqu'à Grenoble ^. Or c'étaient là des souvenirs français, auxquels l'Italie prêtait seulement son décor. Mais l'Italie du passé, celle des arts, malgré L.-J. Jay ^, ou celle de l'histoire, Beyle n'en avait à peu près aucune idée. Il ne savait d'ailleurs pas un mot d'italien.

Le jour donc qu'il apprit tout à coup quel beau voyage il allait faire, s'il lui advint de songer à autre chose qu'au plaisir de suivre une armée, et de faire le glorieux métier de conquérant, ce furent seulement quelques souvenirs littéraires qui purent se présenter à son esprit. L'Italie, c'était pour lui ce volume de Dante, auquel s'associait la lointaine image d'une mère trop aimée ; c'était le Tasse et l'Arioste, des aventures de chevalerie, des images romanesques et voluptueuses, bois mélancoliques, tendres amantes, qui depuis des années enchantaient ses rêveries d'adolescent ; c'était encore d'autres poèmes, plus vivants, plus proches de son cœur, des histoires d'amour et de mort, Desdémone à Venise, Juliette à Vérone, et le chant de l'alouette sous un ciel d'aurore, au balcon de marbre d'un palais rose ; c'était enfin quelques images plus simples et plus vraies, Jean- Jacques à Turin et à Venise ^, Madame Basile, touchante et eiïacée, la Zulietta, plus

1. Les journaux de Grenoble publiaient sans cesse les lettres de Dauphinois soldais dans les armées de la République.

2. Beyle avait entendu, sur les grands maîtres, les phrases ampoulées de son professeur ; il avait lu les froides dissertations de l'abbé Dubos ; il avait regardé, d'un œil distrait, les tableaux du Louvre, en compagnie de sa cousine. Il était donc, en fait de peinture ou de sculpture, aussi ignorant que le commun des Français cultivés.

3. « Je me dis : je suis en Italie, c'est-à-dire dans le pays de la Zulietta que J.-.I. Rousseau trouva à Venise, en Piémont, dans le pays de Madame Basile. » (H. Br., II, 183.)

émouvante pour l'ardent Henri Beyle, et prometteuse d'un bonheur qu'il attendait et désirait encore.

Dante et Rousseau, l'Arioste et Shakespeare, voilà une Italie bien disparate, incomplète et fantaisiste, une Italie de poètes et de rêveurs. Cette image séduisante et fausse suffisait pour exalter la curiosité de Beyle. Mais elle était trop fugitive pour gêner ses impressions réelles. A peine, des sombres drames shakespeariens, et des paysages trop amènes de l'Arioste, lui restera-t-il, quand il écrira ses livres sur l'Italie, un rien de mensonge romanesque ^.

Beyle partait, le printemps venu. Pendant ces derniers mois, il avait surmené sa sensibilité, sans jamais la satisfaire. Tendue, frémissante, exaspérée, toute son âme était prête, comme un instrument sonore, aux vibrations les plus intimes et les plus profondes.

Depuis dix ans, il vivait de désir et d'espoir. Après son adolescence contrainte et douloureuse de Grenoble, il était accouru à Paris, pour y trouver enfin la liberté, l'amour, avec la gloire. Mais Paris lui avait semblé laid, aucune femme ne l'avait regardé ; et Beyle était resté solitaire et déçu. L'existence n'avait donc révélé encore à ce cœur passionné que des amertumes et des dégoûts.

Merveilleuses préparations à la découverte du bonheur ! L'Italie, qu'il n'avait ni désirée ni pressentie, allait assouvir enfin cet extraordinaire appétit d'émotions. Justement parce qu'il n'en attendait rien, elle devait lui donner quelques-unes de ces joies infinies qui ne s'oublient plus.

1. Ici encore la date de sa naissance est particulièrement heureuse pour Beyle. II arrive à un moment où l'image que les Français se font de l'Italie va changer. Ce n'est plus l'Italie de De Brosses, celle du carnaval et des courtisanes de Venise. Ce n'est pas encore l'Italie de Byron, sanglante et furieuse. Ni masque comique, ni masque tragique : Beyle peut apercevoir son vrai visage.

« J'étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie...

J'ai eu un lot exécrable de sept à dix-sept [ans], mais, depuis le passage du Mont-Saint-Bernard,... je n'ai plus eu à me plaindre du destin...

Ici commence une époque d'enthousiasme et de bonheur parfait... »

(//. Br., II, 171, 188.)

C'était le premier voyage qu'Henri Beyle faisait sans mentor. A coup sûr il se trouva aussi heureux que gêné de cette liberté toute neuve. Mais ses premières impressions ne lui ont laissé nul souvenir ^.

Il mit onze jours à parcourir la route de Paris à Genève ^. A peine arrivé, il courut voir la maison natale de Rousseau. Jean-Jacques était alors le maître de son cœur. Jamais Beyle ne lui sera plus constamment fidèle qu'en ce libre voyage d'aventures et d'amour, où lui aussi, comme le héros des Confessions, il s'en va le long des

1. « Il ne me reste pas le moindre souvenir de mon départ pour Dijon et l'armée de réserve, l'excès de la joie a tout absorbé... Je n'ai nulle idée de mon arrivée à Dijon, pas plus de mon arrivée à Genève. » [H. Br., II, 166.)

2. Parti le 7 mai, arrivé le 18 (17-28 floréal) : Jour, d'il., 51. — En 1811, Beyle fera la même route deux fois plus vite (Cf. id., 107, note).

J'indique ici, une fois pour toutes, que je me suis fondé essentiellement, pour fixer la chronologie du voyage de Beyle, sur la page 51 du Journal d'Italie. Beyle, ce jour-là, avec une précision qui semble indiquer un souvenir net ou des documents sûrs, établit lui-même les dates mémorables de sa vie, pendant les deux années précédentes. Et si, trente-cinq ans plus tard, les souvenirs qu'il note confusément dans Henri Brulard sont rarement d'accord avec ce qu'il écrivait, à la fin de ISOl, dans son journal, c'est apparemment la mémoire de Beyle qui a tort.

Par exemple il raconte avoir vu, dans un uniforme bien peu vraisemblable, « le beau général Marmont » à Martigny, « vers les sept heures du matin,... le 12 ou le 14 de mai 1800 ». [H. Br., II, 175.) Or Marmont, parti, ce 14 mai seulement, de Saint-Maurice pour Martigny ( De Cugnac, Campagne de l'armée de réserve en 1800, I, 374), n'y demeura que jusqu'au 19 au plus tard. Mais Beyle, d'après son Journal d' Italie, arrivait seulement à Genève le 18, et n'en repartait que le 23 mai, quand Marmont était déjà devant le fort de Bard. (Cf. Mémoires de Marmont, II, 118 et suiv.) D'ailleurs tout montre que Beyle ne fit et ne put faire son voyage qu'à la suite de l'armée française, avec l'extrême arrière-garde, et lentement.

routes, en contemplant la nature et en rêvant d'ineffables tendresses. Tandis qu'il longe le lac de Julie et de Saint- Preux, ou qu'il traverse les montagnes révélées par Rousseau, le souvenir de l'écrivain et les phrases de ses livres accompagnent Henri Beyle. Il pratique, comme lui, l'émotion continue et les extases infatigables ; comme lui emporté par la chimère et l'illusion, il est sans cesse attendri jusqu'aux larmes.

II lui convenait donc bien de commencer ce voyage sentimental par un pèlerinage à la maison de Jean- Jacques. Mais la singulière disposition d'esprit que celle de Beyle allant rejoindre le Premier Consul en Italie ! Sans doute n'aurait-on pu trouver la pareille chez aucun autre des quarante mille soldats ^ qui s'acheminaient alors vers le Saint-Bernard : « Je me regardais, dit Beyle, comme Calderon faisant ses campagnes en Italie,... comme un curieux détaché à l'armée pour voir, mais destiné à faire des comédies comme Molière... Je ne demandais qu'à voir de grandes choses ^. »

Tel Fabrice à la bataille de Waterloo.

Cette attitude restera celle de Beyle durant toute sa carrière de soldat, d'administrateur, de diplomate. Il conçoit la vie, dès sa dix-septième année, et à jamais, comme un voyage de dilettante, où l'essentiel est de beaucoup voir, en cherchant des émotions fines, et, s'il se peut, passionnantes. Mais ce sont les émotions d'un spectateur et non pas d'un acteur. Beyle regarde curieusement agir les autres, et reste en marge de la vie. « Si j'avais un emploi par la suite, pensait-il alors, ce serait pour vivre, n'étant pas assez riche pour courir le monde à mes frais. » Disposition très propre sans doute à faire un romancier, mais détestable si l'on veut gagner des honneurs ou des places. Beyle aura parfois des velléités d'ambition, mais nous voyons déjà qu'il fera toujours piètre figure d'arriviste.

1. Peut-être cependant chez Victor de Musset, qui passa, un peu avant Beyle, le Saint-Bernard, et ne songeait qu' « à contempler la nature », lui aussi. (Cf. Victor de Musset et Henri Beyle Stendhal, par le cap. Cavard.)

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