‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 47 sur 166 · H.Br., II · texte numérisé non relu

H.Br., II

2. La lettre précitée à sa sœur Pauline ne laisse aucun doute sur la réalité et l'importance de cette véritable révélation : « La musique m'a plu pour la première fois à Novare, quelques jours avant la bataille de Marengo. J'allai au théâtre ; on donnait II Matrlmonio segreto... »

3. H. Br., I, 265. — Beyle a si souvent parlé du Mairimonio segreto, avec un enthousiasme toujours égal, cette préférence pour l'opéra tendre et allègre de Cimarosa est si connue, qu'il n'est pas besoin d'en donner ici les preuves. On sait d'ailleurs que cette préférence était partagée par toute sa génération. L'Italie vient de retrouver ce vieil opéra, et de s'y reconnaître. Au bout de 120 ans, il est redevenu populaire. (Voir à ce sujet un article de M. ï. de Wyzewa, dans le Temps du 28 avril 1912.)

à jamais. Je venais de voir distinctement où était le bonheur... Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes raisonnements ^. »

Qui peut mesurer l'influence de cette première impression sur une âme sensible et tenace comme la sienne? Ne sacrifiera-t-il pas en effet un jour l'ambition, la fidélité, l'honneur même, aux plaisirs du mélomane, et ne laissera-t-il point se livrer sans lui la bataille de Waterloo, parce que les soirées de la Scala et l'amour d'Angela, — c'est tout un, — le tenaient enchaîné à Milan ? Nous venons de le lui entendre dire : le passage du Saint-Bernard, les premiers coups de canons fièrement affrontés, ne comptèrent plus, quand Beyle eut écouté le Matrimonio segreto.

Cet opéra-bouffe vint encore à point pour lui donner une plus noble idée de l'Italie. Il était en train de n'y voir qu'un mauvais lieu très plaisant. Cimarosa le fit rêver à de plus fines jouissances. Il s'aperçut que l'Italie pouvait avoir un autre agrément que l'humeur amoureuse de ses femmes ; elle lui apparut comme la patrie de la beauté. Il n'eut besoin pour faire cette découverte ni des sculpteurs ni des peintres : Beyle les négligera toujours pour les musiciens ^. C'est à la Scala ou à San Carlo, en écoutant une ariette de Cimarosa, de Paesiello ou de Rossini, qu'il croira le mieux sentir la supériorité artistique de l'Italie.

Enfin, grâce à Cimarosa. l'aventure d'amour à laquelle songeait sans cesse Henri Beyle fut comme poétisée. La douce et mélancolique figure de Mademoiselle Cubly reparut une fois encore ^, grâce à cette musique qui la rappelait, et vint donner aux désirs de Beyle un peu de cette délicatesse avec laquelle il l'avait aimée.

1. Corr., I, 328 ; //. Br., II, 193. — Ce n'était pas la première fois, on s'en souvient, que Beyle goûtait la musique et la mêlait à l'amour. Mais quand, deux ans plus tôt, il écoutait M"* Cubly, l'air qu'elle chantait ne l'intéressait qu'à cause d'elle ; l'amour le conduisait à la musique. Quand Ll entendit le Mariage secret, l'opéra tout seul s'empara de ses sens et de son cœur ; c'est la musique cette fois qui le ramenait à l'amour.

Page 1