‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 49 sur 166 · LA VIE MILANAISE D HENRI BEYLE · texte numérisé non relu

LA VIE MILANAISE D HENRI BEYLE

L'arrivée. — Beyle dans les bureaux de l'Armée d'Italie. — Premières impressions esthétiques. — Mélancolie et malheur.

« En entrant à Milan, par une charmante matinée de printemps »

(H. Brul., Il, 197.)

Un matin de prairial, Henri Beyle fit son entrée dans la capitale de la Lombardie ^.

A l'extrémité d'un long faubourg poudreux ^, Milan se dessinait dans le ciel clair de l'orient. Le soleil qui montait en face de lui au-dessus de la grande ville éblouissait les yeux ravis d'Henri Beyle, et baignait de lumière les masures et les palais, les couvents et les églises au milieu desquels il s'avançait.

1. Beyle avait complètement oublié la date de son arrivée. Parfois il la place en mai, contre toute possibilité, puisque l'armée française n'était entrée à Milan que le 2 juin.

Nous ne pouvons faire sur sa marche que des calculs très approximatifs. Voyageant à cheval, mais avec un seul cheval, et par des routes encombrées de traînards et de convois, n'ayant d'ailleurs nulle raison de se hâter, il allait sans doute lentement. S'il se trouvait au fort de Bard, suivant notre hypothèse, le 30 ou le 31 mai, et s'il cheminait, comme il le dit, à raison de « quatre à cinq lieues par jour » (cf. plus haut, p. 5G, note 1), il lui aurait fallu, de Bard à Milan, au moins sept jours * ; il serait donc entré à Milan au plus tôt le 5 juin, trois jours après Bonaparte et son armée. Beyle aurait mis ainsi deux semaines pour faire le voyage de Genève à MUan.

2. Beyle, arrivant par la route de Movare, ne put donc entrer à Milan que par la porta Vercellina (aujourd'hui la porte Magenta).

* Je compte environ 150 kilomètres entre ces deux villes.

Dès son arrivée dans sa nouvelle patrie, le hasard voulut qu'il frôlât en quelque manière sa destinée future. Tandis qu'il regardait les fines colonnes de Sainte-Marie des Grâces, il laissa derrière lui sans le savoir la Cène du Vinci, qui devait inspirer plus tard ses meilleures pages à l'auteur de la Peinture. Et plus loin ce fut la Scala, où il allait vivre, tant d'années, ses plus douces heures de musique et d'amour. Entre temps, il avait passé devant la maison d'Angela.

Mais songeait-il à son avenir, rêvait-il tendres aventures, plaisirs des arts, héroïques exploits, tandis qu'au pas de son cheval, le capitaine Burelvillers à sa droite, et derrière eux le domestique, il s'en allait le long des rues, dans cette grande ville étrangère et charmante ? Ou bien ne pensait-il à rien, tout rempli seulement de cette joyeuse ivresse qui depuis son entrée en Italie transfigurait pour lui le monde? L'heure matinale, le frais éclat des pierres dorées et des briques roses, cette ville inondée de lumière sous le grand ciel bleu de juin, un peuple tout frémissant de vie, des femmes aux yeux brillants et des officiers chamarrés d'or ^, cette première vision de Milan ne semblait-elle pas faite pour enchanter l'imagination amoureuse et le cœur enfantin d'Henri Beyle ? Milan le conquit sans doute à jamais dès le premier jour.

Beyle, à la recherche de ses cousins, traversa ainsi une partie de la ville. Il suivait la corsia del Giardino, et, sans reconnaître la maison qu'on avait dû lui indiquer, il dépassait la via dei Bigli, et allait s'engager dans le Corso di Porta Nova ^, quand il aperçut à trois pas le chapeau

1. Beyle ne pouvait voir, dans les rues, que les officiers de l'armée. Quant aux soldats, on leur avait fait seulement traverser la ville. Coignct raconte qu'ils campèrent hors de la Porta Romana : « Personne ne pouvait rentrer en ville » (92). — On était d'ailleurs à la veille de Marengo.

2. .Je rétablis ce premier itinéraire de Beyle à Milan, d'après les quelques indications très sommaires d'Henri Brulard, et surtout d'après la considération des lieux. Beyle, entré par la porta Vercellina, dut suivre, pour aller au centre de la ville, le borgo délie Grazie, le corso di Porta Vercellina (aujourd'hui corso Magenta], la contrada délie Meraviglie. S'il rencontra, corsia del Giardino (aujourd'hui i^ia Manzoni), presque en face de chez lui, Martial Daru, c'est qu'apjparemmcnt il venait le chercher là. Un croquis inédit (manusc. d'Henri Brulard] dessine un plan de leur rencontre.

galonné d'or et la magnifique redingote bleue de Martial Daru, qui sortait de chez lui.

Aussitôt Beyle, oubliant le capitaine et ses bienfaits, le planta là ^, et suivit allègrement son aimable et somptueux cousin jusqu'au palais où il habitait. C'était la casa (TAdda.

Le palais d'Adda, qui allait offrir à Beyle une liospitalité toute seigneuriale, étend aujourd'hui encore sur la via Manzoni ^ sa longue façade monotone. Elle ne fut achevée qu'après 1800 ; « la plus grande partie était alors en briques grossières, comme San Lorenzo, à Florence ». Mais Beyle put la voir parfaite, quinze ans plus tard '. Devenu Milanais, et logé tout près de là, il passait bien souvent au pied de cet orgueilleux palais, où il n'était plus admis. Sans doute se rappelait-il la radieuse matinée de jadis. Mais cette immense façade rougeâtre ne pouvait offrir qu'un objet ennuyeux et plat, même à l'imagination la plus bienveillante. Elle a pour seul ornement un balcon placé au-dessus de l'entrée, et supporté par quatre colonnes ioniques, appendice maladroitement plaqué sur le grand mur triste, que percent des fenêtres en longues rangées.

Cette bâtisse neuve avait été marquée comme bonne au logement des troupes ^. Martial Daru venait de s'y installer. Elle allait être pour Beyle la révélation d'une beauté nouvelle.

A peine avait-il franchi la porte, qu'il se trouva au mi-

1. « Je saluai le capitaine BurelvUlers ; je ne l'ai jamais revu. » ( H. Br., II, 198.)

2. Cette partie de la wia Manzoni fornaait alors le corso di Porta Nova. Des deux palais d'Adda contigus (aujourd'hui numéros 41 et 43), Beyle habita sans doute le plus grand. Il portait alors le numéro 1470.

3. M. G. Gallavresi {Stendhaliana, dans VArcItivio Slorico Lomhardo, an. XXXIII, fasc. IX) m'a objecté que la famille d'Adda avait grandement modifié le palais, au cours du xix^ siècle. Pourtant cette façade, qui n'était pas encore achevée en 1800, fut-elle si vite transformée, du moins dans ses lignes essentielles ? — D'après M. Gallavresi, le plus grand des deux palais appartient aujourd'hui à une branche cadette des Borromée.

4. Dans VElcnco délie case dove si possono altoggiare militari {Archivio civico de Milan), on indique le nombre des « stanze disponibili per alloggi » : une sur la rue et quatre sur la cour, dans le bâtiment en façade ; et, au rez-de-chaussée du second corps de logis, deux vers le jardin, quatre sur la cour.

lieu d'un vaste cortile, entouré d'arcades ombreuses. Il descendit de cheval, « fort étonné et admirant tout ». Cette « magnifique » cour était d'une harmonie sévère et nue. Mais dans le mur du fond s'ouvrait une perspective lumineuse : une triple voûte, soutenue de fines colonnes, encadrait les profondeurs d'un jardin plein d'arbres et baigné de soleil ^. Beyle fut séduit. Il monta « par un escalier superbe », le scalone ^. Et « superbe » aussi lui parut le salon, qui donnait sur le corso. « J'étais ravi, écrit-il ; c'était pour la première fois que l'architecture produisait son effet sur moi ».

Beyle se trouvait en ces jours de vie intense, où l'âme s'ouvre à toutes les sensations, et les embellit de son bonheur. La première vision de ce palais, comme le Matrimonio Segreto à Ivrée, fut pour Beyle une découverte merveilleuse. Il n'en faut pas mesurer l'importance à la médiocrité de l'objet. Peu importe que la casa d'Adda ne soit pas un chef-d'œuvre architectural. Elle fut, pour l'esthétique de Beyle, aussi décisive que l'eût été Saint- Pierre de Rome. Les colonnes ^ bien rythmées de son cortile lui apprirent le langage harmonieux des pierres.

Beyle n'était pas au bout de ses découvertes. « Bientôt on apporta d'excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m'a rappelé Milan. »

Ce jour fut donc pour Beyle de toutes les façons inoubliable. Parce qu'il était heureux, et qu'il avait grand appétit, il avait tout admiré pêle-mêle, l'architecture et la cuisine milanaises. Elles s'étaient révélées à lui en même temps ; il les confondit dans le même souvenir ému.

Telle fut la première journée d'une période de sa vie que Beyle ne pouvait se rappeler, trente-cinq ans plus tard, sans une émotion frémissante.

« Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la

1. Ce contraste délicieux est une beauté propre aux palais de Milan. '1. Il est mentionné dans le document cité plus haut.

3. Stendhal sera toujours très sensible à la beauté des colonnes, que seuls les architectes italiens, après les Grecs, ont jamais su manier comme il faut.

terre... Voici un intervalle de bonheur fou et complet, je vais sans doute battre un peu la campagne en en parlant. » « ... Ce fut le plus beau temps de ma vie... » <{ ... Comment raconter raisonnablement ces temps-là ?... Je sens bien que je suis ridicule ou plutôt incroyable. Ma main ne peut plus écrire... On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail ^. »

Et Beyle ne les raconta jamais. Par respect pour les fines émotions de sa jeunesse, par scrupule d'écrivain et par pudeur de sentimental, il laissa là son manuscrit d'Henri Brulard.

« ... sur le Cours de cette Porte Orientale... s'est passée l'aurore de ma vie...

•le n'avais jamais vu le monde, pas le plus petit bout, mais en revanche j'avais senti tous les romans possibles et entre autres VHélolse... »

{Journal d'Italie, 113-114, 118.)

La casa cCAdda dut abriter pendant quelques jours au moins Henri Beyle et ses premières effusions milanaises -.

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