‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 60 sur 166 · Id · texte numérisé non relu

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tainement Beyle '< dans les bras d'une femme ». Comment eût-il osé seul une démarche aussi audacieuse ? Seulement il y eut sans doute un peu de hasard dans l'aventure. Le choix ne fut pas heureux. Beyle fut victime ^.

Il y a dans cette malechance une bien amère ironie. Le tendre rêveur,, le platonique amant de Virginie Cubly, d'Angélique et d'Imogène, dès ses premiers débuts dans sa chère Italie, fut grossièrement traité par l'amour 2. Cet amoureux mélancolique et discret méritait mieux.

Le vulgaire et malencontreux accident ^ ne fut pas sans conséquences. Une tristesse moins poétique et plus amère, une humiliation secrète, le découragement et l'inquiétude, remplacèrent la tendre mélancolie de la veille. Ce ne fut plus la solitude du rêveur, mais celle du malade, un pauvre enfant sans famille, sans amis véritables, abandonné dans une grande ville étrangère. Pour la première fois peut-être, Beyle avait éprouvé un malheur qui n'était pas seulement le fantôme d'une imagination folle.

Cette souffrance plus réelle et plus brutale s'ajoutant aux désillusions de son cœur acheva d'exacerber une sensibilité déjà si vive. Beyle, et pour cause, ne nous a

1. Il va de soi que ce sont là des hypothèses. Beyle ne se souvient pas, ou ne veut pas se souvenir : «... je rapportais mon innocence de Paris ; ce n'était qu'à Jlilan que je devais me délivrer de ce trésor. Ce qu'il y a de drôle, c'est que je ne me souviens pas distinctement avec qui. — La violence de la timidité et de la sensation a tué absolument le soiwenir. » (H. Br., II, 183.) La vulgarité de l'aventure expliquerait mieux encore peut-être cet oubli.

2. S'il faut en croire les lettres et les mémoires de ses compagnons d'armes, Beyle n'aurait pas été le seul infortuné. Il n'avait même point à regretter un choix trop médiocre et trop bas, puisque les grandes daines, dit-on, étaient aussi dangereuses à leurs vainqueurs tjuc les pauvres filles. (Voir Chuquet, Introduction au Journal de voyage du gén. Desaix, LXX ; cf. plus bas, p. 113, note 1.)

3. Il y aurait quelque intérêt à en connaître la date. Ce fut probablement dès les premières semaines de son séjour, dans l'été de 1800, puisque Beyle se peint dans son lit de la casa Bovara, ressemblant « à un lion malade. » [Jour, d'il., 122-123.) Il est presque chaque jour question de sa santé, dans le journal de 1801 (Id., 11, 12, 13, 1.5, 16, 17, 18, 25, 28, 37, 39, 40, 47, 49, 50, 51), et une fois au moins d'une façon qui ne peut laisser au médecin aucun doute (46). Enfin on trouve dans les manuscrits de Grenoble quelques textes que devra étudier le futur auteur d'une monograpiiie pathologique d'Henri Beyle. (Voir surtout une consultation publiée dans la Revue S apoléonienne du baron A. Lumbroso, 2« année, t. I, 327-331.)

jamais découvert ce coin mystérieux de son histoire morale. Quand il nous explique ses tristesses d'alors, quand il nous en détaille toutes les nuances, il se garde de nous en dire la première et la vraie cause. Mais, si nous voulons bien comprendre le sens de ses paroles, il faut nous souvenir que la solitude et l'abstinence, le renoncement temporaire à toute belle aventure, lui furent commandés par la nécessité la plus impérieuse dès le début de son séjour en Italie, et pour plusieurs mois. Dès lors nous apercevrons mieux toute la vérité de ce commentaire psychologique :

u Certainement si j'eusse été aimé à Milan, mon caractère serait très différent. Je serais beaucoup plus homme à femmes... Les deux ans de soupirs, de larmes, d'élans d'amour et de mélancolie que j'ai passés en Italie sans femmes, sous ce climat, à cette époque de la vie, et sans préjugés, m'ont probablement donné cette source inépuisable de sensibilité, qui aujourd'hui, à vingt-huit ans, me fait sentir tout et jusqu'aux moindres détails ^... »

Conséquence inattendue de cet accident si opportun : au lieu de quitter l'Italie, blasé et flétri, Beyle, après deux ans de vie militaire, en revient avec une délicatesse plus tendre, avec un désir plus ardent de cet amour partagé qu'il ne connaît toujours point. Grâce à de brèves débauches, Henri Beyle demeura chaste, au pays même de l'amour.

Bientôt l'image d'Angela Pietragrua viendra distraire et tourmenter ses loisirs obligatoires d'amoureux condamné à la sagesse. Beyle l'aimera avec d'autant plus de réserve qu'il ne pourra guère l'aimer autrement ^.

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