‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 61 sur 166 · LE SPECTACLE DE MILAN · texte numérisé non relu

LE SPECTACLE DE MILAN

Milan et V armée française. — Le Corso et les bals, — La Scaia. Les Milanaises.

« ... les Milanais étaient fous d'enthousiasme, les officiers français étaient fous de bonheur... »

(Vie de Nap., 150.)

CI Liberté ! Fraternité ! Egalité ! I Franzes in carroccia e nun a pè. »

(Dicton populaire.)

Pendant son premier séjour à Milan, Beyle vit surtout avec son cœur. Ses rêves et ses espérances ont à peine souci de la réalité. Cette réalité pourtant, il l'a vue, non pas du regard attentif et précis avec lequel, quinze ans plus tard, il étudiera le caractère et les mœurs des Italiens, mais comme un enfant plein d'imagination pouvait voir une ville dont il ignorait l'histoire, la situation réelle, et presque le langage.

N'importe, si mal préparé qu'il fût à les comprendre, quelques pages essentielles de l'histoire d'Italie ont passé sous les yeux de Beyle, en ces quatre ou cinq mois de vie milanaise. Le spectacle lui en a semblé si beau que, près de quarante ans plus tard, il s'est efforcé par deux fois de le peindre. Dans la Vie de Napoléon, et surtout dans la Chartreuse de Parme, il nous a décrit avec tendresse le bonheur des Français à Milan, et de Milan sous la domination des Français, en 1796 et en 1800. Et ce tableau d'un

témoin oculaire a semblé si convaincant à nos historiens, qu'il n'a pas été sans influer sur leurs conclusions ^.

C'est là un nouveau motif pour que nous regardions après lui le spectacle de Milan à l'époque de Marengo. Stendhal l'a-t-il su voir, ou bien, en peignant l'allégresse de la Lombardie, n'a-t-il fait que le roman de son cœur amoureux ^ ?

Depuis trois quarts de siècle, les bons Milanais écoutaient des opéras, aimaient et mangeaient voluptueusement, sous la sage domination de l'Autriche. Cette somnolence leur était douce, et ils ne demandaient qu'à la poursuivre en paix, quand ils furent brutalement réveillés par les victoires de Bonaparte. Stendhal nous a voulu persuader que ce réveil avait été délicieux. On en peut douter. Les Français, sans leur agrément, leur imposèrent une liberté qu'ils ne désiraient point, et des contributions de guerre pour payer cette liberté. Après beaucoup de mois pendant lesquels ils profitèrent gaiement de ce pays plantureux, plaisant et riche en jolies filles, vaincus à leur tour, ils laissèrent là Milan, qui s'en trouva fort aise.

Les Autrichiens, et par surcroît les Russes, furent alors reçus comme des libérateurs. Mais ils n'en montrèrent

1. Ceux qui le citent paraissent d'ailleurs oublier que Beyle a vu la Lombardie en 1800, mais non pas en 1796.

2. Beyle arrivait peut-être à Milan avec un préjugé capable de fausser sa vision. Nombre de Milanais, exilés par la réaction autrichienne, étaient venus se réfugier à Grenoble en 1799. Ils assistaient aux fêtes décadaires, y mêlaient leur enthousiasme, leurs larmes, leurs discours. Beyle les y a certainement vus, et il a pu en conclure que toute l'Italie aimait les Français à la façon de ces réfugiés, et regrettait comme eux leur domination.

Peut-être aussi avait-il lu, dans un journal de Grenoble {Courrier patriotique des déparlements de l'Isère, des Alpes et du Mont-Blanc, ou l'Ami de la Constitution, du 2 juin 1796), une lettre d'un soldat qui venait d'entrer à Milan : « ... tout ce qu'il y avait de plus brillant dans la ville est venu audevant de l'armée... Notre arrivée... était attendue depuis longtemps, et tous ont arboré la cocarde tricolore en dépit des Autrichiens... Les habitants nous font mille honnêtetés... » — Beyle a pu croire profond et durable ce moment d'enthousiasme.

nulle reconnaissance. En treize mois, restés douloureusement fameux dans l'histoire milanaise, ils réussirent à faire oublier les rapines et les licences des Français par leurs pillages et leurs débauches. Et Milan, successivement volée et violentée par les deux adversaires, en était arrivée à la triste incertitude de ne savoir plus quel fléau préférer, des Autrichiens ou des Français, puisqu'en toute hypothèse il lui fallait bien être la proie des uns ou des autres.

Les Milanais supportaient donc avec une résignation découragée la présence des Autrichiens, qui poursuivaient leurs victoires. Le baron de Mêlas tenait assiégés dans Gênes les derniers débris de l'armée française. On attendait d'un jour à l'autre la capitulation de Masséna.

La nouvelle se répandit soudain que 40.000 Français, et à leur tête Bonaparte, avaient franchi le Saint-Bernard, et se trouvaient déjà sur les frontières de la Lombardie. Les Milanais ne pouvaient croire encore une nouvelle aussi extravagante, quand ils entendirent le canon du côté de Novare, et qu'ils virent filer les Autrichiens,

Le 2 juin, le Premier Consul avait fait son entrée à Milan au milieu d'un peuple stupéfait. Quelques-uns avaient applaudi ; mais la plupart avaient gardé un respectueux silence. — C'est ce que Beyle, qui n'était point là, appelle « un peuple amoureux fou ^ ». — Le soir on avait illuminé. Puis il y avait eu représentation à la Scala, Te Deum à la cathédrale. Mais les rues désertes faisaient contraste à cette allégresse officielle ^.

Sur ces entrefaites, Beyle arrivait à Milan,

Si, tout ébloui de sa joie, il avait su regarder, il aurait été frappé par le singulier aspect de cette \'ille, effrayée et muette. Brusquement surprise par la terrifiante invasion de cette armée qui roulait des Alpes, elle ne savait trop quelle contenance tenir. Les Autrichiens étaient partis : ils reviendraient peut-être. Les Français étaient entrés en vainqueurs ; mais, vainqueurs sans combat, ils

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