Chartreuse de Parme, I
2. Sur tous ces événements, les témoi;;nages sont peu d'accord. Je les discuterai ailleurs. Il faut consulter, mais ne pas toujours croire, les Bulletins de l'armée de réserve des 30 mai, 3 et 4 juin. {Corr. de IS'ap. Z^', t. VI.)
pouvaient encore être vaincus. L'Italie connaissait par expérience les \dcissitudes de la guerre. Aussi les sages Milanais, interloqués, et inquiets de l'avenir, se taisaient, se terraient, s'abstenaient, Henri Beyle n'a rien vu de cela. L'agitation d'une ville où loge une armée, et une armée française, lui fit illusion. Mais d'autres ont su mieux regarder, et par eux nous pouvons revivre les douloureuses incertitudes de la Lombardie. Les Milanais, encore une fois dérangés dans leur quiétude par ce redoutable Bonaparte, vivaient dans l'angoisse.
Ils ne se contentaient pas d'éviter toute manifestation compromettante ; ils montraient parfois leur mauvaise humeur. Il faut croire que ces Milanais, « amoureux fous » de nos soldats, n'étaient point si enthousiastes que les dépeint Stendhal, puisque la municipalité dut faire le 12 juin une proclamation aux habitants, pour leur demander de mieux accueilhr les Français qui venaient loger chez eux ; les Milanais leur montraient, paraît-il, « une insouciante indifférence, qui devenait du mépris ^. »
Sans doute, comme l'a finement noté Stendhal, il n'y avait plus la moindre place pour l'ennui. Avant l'arrivée de Bonaparte, la cité somnolait, bercée au son des cloches et des chants d'église, car, sous la domination autrichienne, les cérémonies religieuses se multipliaient, et ce sont les seuls événements notables que le chroniqueur ^ inscrive le long des jours monotones. Brusquement voici
1. « ... una non curante indiSerenza, che diviene disprezzo. » [Diario storicopolilico di Minola, manuscrit, à la bibliothèque Ambrosienne.)
Cette proclamation de la municipalité était une réponse tardive à la lettre que Petiet lui avait écrite dès le 2 juin (De Cugnac, op. cit., II, 85-86) : « Plusieurs officiers français se plaignent. Citoyens, du peu d'égards qu'ils éprouvent de la part des habitants chez lesquels ils sont logés... [LeJPremier Consul... ne peut pas tolérer que les officiers de son armée soient reçus des Cisalpins avec indifférence et souvent avec mépris. Je vous engage, Citoyens, à faire sentir aux habitants de Milan combien leur conduite vis-à-vis des Français pourrait devenir dangereuse pour eux, et que leur intérêt comme leur devoir est de traiter avec plus d'amitié et d'égards les... militaires de l'armée auxquels ils donnent l'hospitalité. »
Une plainte aussi formelle, aussi énergique, n'a pas été provoquée par quelques actes isolés. Elle suppose une attitude générale de la population. Nous sommes loin des billevesées de Thiers et de Stendhal.