‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 64 sur 166 · Miscellanea poliiica, id · texte numérisé non relu

Miscellanea poliiica, id

2. Cusani, Storia di Milano. — On pourrait conjecturer cependant que Beyle reçut la nouvelle avant les spectateurs de la Scala. Je trouve en effet sur une couverture de cahier (Bibl. de Grenoble, R 5896, t. XIX) ce texte obscur : « 25 prairial : anniversaire de la bataille de Marengo, de la mort de Desaix et de celle de Kléber. Nella casa Caslelharco noi pransevamo. Il moustache inlrd *. » Je comprends : « Nous dînions à la casa Castelbarco quand la moustache (?) entra » pour nous annoncer la victoire.

* Je respecte les fautes d'orthographe de Beyle.

si brève apparition ^, la foule n'hésita plus, cette fois, à l'acclamer ^.

Est-ce à dire que « l'ivresse des Milanais fut au comble », ainsi que Stendhal l'écrit dans la Chartreuse ? C'est trop se fier aux apparences. Les Milanais furent simplement rassurés ^.

« J'ai retrouvé Milan bien différent de ce qu'il était à notre premier passage, écrit Maurice Dupin après Marengo. Ce n'est plus cette cité effrayée et incertaine de son sort, ces rues désertes, ces habitants consternés. C'est l'image de l'abondance, du luxe et des plaisirs. Le cours est brillant comme l'étaient jadis nos boulevards. Quatre files de voitures et de wiskis y circulent tous les soirs. Les bals sont superbes, et à Milan comme à Paris, les émigrés sont enchantés de venir respirer l'air natal. On donnait au grand théâtre le Barbier de Séville de Pae^iello. J'en ai été enchanté *. .. »

Ces opéras et ces fêtes ont trompé bien des témoins, qui n'étaient pas des observateurs. Et le jeune Beyle tout le premier n'a su voir alors que la joyeuse figure de Milan, sans discerner sous son masque de carnaval les vrais sentiments de la cité.

Les historiens n'ont généralement pas été plus perspi-

1. Arrivé le 2 juin, il en était reparti le 9. 11 quitta définitivement la ville le 25 juin, et non le 24, comme le dit Thiers. (Corr. de Nap. I^'', VI, 446, 459, 489;Cons., 1,471.)

2. Thiers décrit son retour : « On 1'... attendait avec une vive impatience. II... arriva le soir, à la nuit. La population, avertie, était accourue dans les rues pour le voir passer. Elle poussait des cris de joie, et jetait des fleurs dans sa voiture. La ville était illuminée avec cet éclat que les Italiens savent seuls déployer dans leurs i'ètes... » {Cous., I, 461.) Beyle ne semble avoir conservé nul souvenir d'un spectacle aussi pittoresque. — Sur ce retour de Bonaparte à Milan, voir Marengo, dans la Corr. de Nap. 7^'', t. XXX, p. 464 : « Le Premier Consul... trouva la ville illuminée et dans la plus vive allégresse. » De même Cusani, Sloriadi Milano,et Jomini {op. cit., XIII, 307). Cf. Griois, .Mém., 1, 127.

3. Et n'est-ce pas ainsi qu'il faut entendre ce passa^je de la Correspondance de Napoléon I'^'^ (t. XXX, Marengo, p. 464) : « La joie des Piémontais, des Génois, des Italiens, ne peut s'exprimer : ils se voyaient rendus à la liberté, sans passer par les horreurs d'une longue guerre, que déjà ils voyaient reportée sur leurs frontières, et sans éprouver les inconvénients de sièges de places fortes... »

4. Cette lettre du père de George Sand, écrite le 10 thermidor an VIII, est citée dans V Histoire de ma rie, I, 385.

caces. Si l'on en croyait Thiers, qui n'a cependant point pour être aveugle les mêmes excuses que l'amoureux Stendhal, les Milanais n'avaient plus rien à souhaiter de la destinée : « Les Lomhards ^, qui venaient de supporter pendant dix ou douze mois [sic) le joug des Autrichiens,... tremblaient d'être replacés sous leur insupportable autorité. Ils avaient, pendant les chances diverses de cette courte campagne,... éprouvé les plus cruelles anxiétés, et ils étaient ravis de voir enfin leur délivrance assurée. Le général Bonaparte fit proclamer sur le champ le rétablissement de la République Cisalpine^.,. »

Que les Milanais aient senti déjà vivement le désir d'être une nation libre, cela n'est point douteux. Mais se faisaient-ils encore illusion sur la manière dont les Français entendaient leur octroyer la liberté ? Peut-être, au lieu de cette liberté servile, eussent-ils tout bonnement préféré une franche, mais agréable et douce servitude.

Sans doute, officiellement, ils commémoraient la victoire qui les affranchissait de l'Autriche. Mais il ne s'agissait point là d'un mouvement populaire. Tout se faisait avec ordre, et administrativement. Bonaparte, qui n'était plus le général de la République, entendait bien ne pas revoir les agitations tumultueuses de la première Cisalpine ^. Sa forte main disciplinait, comme le reste, l'enthousiasme.

Il y eut donc, le 18 juin, un nouveau Te Deum à la cathédrale de Milan. Henri Beyle n'y assistait-il point ?

1. Ce seul mot dénote l'ignorance de Thiers. S'il y avait des partisans des Français, ce n'était qu'à Milan et dans les grandes villes. Mais les habitants des campagnes, entièrement soumis à leurs curés, détestaient les Français, et se souciaient peu de l'indépendance. (Voir Cusani et la Corr.de Nap. /*■■, passim.) Bonaparte essaie de tromper li^s autres, mais il ne se trompe pas lui-même, quand il écrit dans le Bulletin du 4 juin 1800 : « Les prêtres mêmes étaient très mécontents de voir les hérétiques anglais et les infidèles musulmans profaner le territoire de la sainte Italie, x

2. Cons. et Emp., I, 4Gl-'iG2. Cf. Driault, Napoléon en Italie, 46, qui, sur cette allégresse milanaise, fait quelques justes réserves. Mais j'irais plus loin que lui dans cette voie.

3. Il ne cachait pas, dans ses proclamations aux Milanais, que la politique de 1796 paraissait à bien des égards condamnable au Premier Consul de 1800. Voir surtout son Allocution aux curés de la ville de Milan, du 5 juin. (Corr. de ^'ap. 1", VI, 426-428.)

La cérémonie fut « imposante et superbe », nous apprend le Bulletin de l'armée d'Italie ^. On frappa une médaille qui rappelait la victoire. La porta Ticinese, qui avait vu sortir et rentrer les vainqueurs, prit le nom de porta Marengo, qu'elle n'a point gardé ; on décida même qu'elle serait rebâtie, pour devenir digne de son nom.

Mais Bonaparte tenait moins encore à la reconnaissance publique qu'au bon ordre. Une police bien faite fut son premier souci ^. Il prétendait faire désormais respecter par tous la propriété et la religion, les deux bases d'un gouvernement fort ^. Les riches et le clergé furent donc rassurés par lui. Et sans doute cela n'empêcha point toute agitation dans la rue. Des patriotes cisalpins, qui se croyaient encore en 1796, bâtonnèrent un peu quelques prêtres. Mais, dans l'ensemble, les factions politiques se turent, et la ville ne sembla plus songer à autre chose qu'aux plaisirs.

Pourtant les Milanais s'amusaient-ils de si bon coeur, comme on le croirait en lisant Stendhal ? Tout au moins ce n'étaient pas des plaisirs sans compensation. L'armée française, l'armée victorieuse était là, et ne se laissait point oublier. Le gouvernement de Bonaparte eût été, somme toute, accepté assez volontiers. Mais ses soldats gâtaient tout *.

Ils étaient bruyants, agités, mais surtout insolents, « questi prepotenti Francesi », comme les appellent les chroniqueurs d'alors. Leurs exigences étaient intolérables.

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