‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 65 sur 166 · Corr. de N., VI · texte numérisé non relu

Corr. de N., VI

2. Une censure aussi ombrageuse que celle de Fouché régna désormais à Milan. Le 27 octobre 1801, après dix-sept représentations, le ballet et l'opéra que l'onjouait à la Scala furent brusquement interdits. On avait cru y reconnaître des intentions satiriques contre les Français. (Comandini, L'Italia nei cento anni del secolo XIX, 27.) On peut en conclure que certains Milanais eussent peut-être frondé volontiers leurs libérateurs. Mais, comme on leur permettait seulement de se taire, il nous est difficile aujourd'hui de connaître leurs sentiments véritables.

3. Voir son adresse au peuple cisalpin, du 5 juin 1800. {Corr. de Xap. /", VI, 428-429.)

4. Je suis bien obligé d'insister sur ce point, et de combattre une tradition trop complaisamment acceptée par nos historiens, car de cette tradition Stendhal est un des premiers responsables. (Je donnerai, dans mon étude : De Lodi à Marengo, les arguments et les textes que je ne puis apporter ici.)

Henri Beyle se trouvait-il, ou quelques-uns de ses amis, parmi ces officiers qui, « descendus à pied du Saint-Bernard », ne voulaient plus maintenant aller qu'en voiture? Ils réclamèrent des « carrozze )', et le chroniqueur ^ s'écrie avec indignation : trente-deux voitures ( per questi signorini ! »

Milan ne pouvait plus même dormir en paix. Il y avait des rixes la nuit, pour des femmes de mauvaise vie, et don Luigi Mantovani, prêtre, et partisan des Autrichiens, se scandalise : « Le vice triomphe parmi toutes ces misères ! »

Mais les gens préoccupés de morale n'étaient pas seuls à se plaindre. Pour le dire franchement, les soldats français se firent universellement détester. Les batailles nocturnes, les vols à main armée, les coups de bâton, l'indiscipline ^, qui reparaissait quand le troupier était lâché dans la ville, tout cela n'était pas encore le pire. Le témoignage de Melzi est décisif, et explique bien le grief essentiel : les Russes, dit-il, « seront bien plus tôt oubliés que les Français : celui qui opprime et qui tue brutalement blesse encore moins que celui qui humilie ^. > Vérité surtout exacte, quand il s'agit d'une race vaniteuse humiliée par une autre race vaniteuse. On se souvient encore aujourd'hui en Italie que nos pères se vantaient sans

1. Cronaca di don Luigi Mantovani, sacerdcle milanese, dal 14 ma^gio 1796 aZ 31 gennaio 1824 ; bibl. Ambrosienne, 4 gros volumes manuscrits.

2. Déjà, avant d'arriver à Milan, les soldats de i'avant-garde avaient tout pillé en cours de route. (Ordre du jour de Hulin, du 23 mai, dans de Cugnac, ouv. cit., I, 475.) Un ordre du jour de Dupont, chef d'état-major, signaJe « quelques hommes qui se livrent au pillage et à tous les excès, et réduisent les habitants au désespoir, b (Du 25 mai : id., 512. Cf. //. Br., II, 192.)

Des témoignages prouvent cependant la sévérité des chefs à punir la maraude. Voir dans Coignet (116-117) le rigoureux châtiment infligé à une cantinière qui avait recelé l'argenterie volée par des soldats en un château des bords du Pô.

3. Cité par De Castro, Milano e la Repuhhlica Cisalpina. — Massimo d'Azeglio (/ miei ricordi, 104) a repris et finement analysé la même idée : «... i Francesi vi fanno portare il peso della loro vanità... <> L'Autrichien, plus rapace, est mieux supporté que le Français, che vi fa ^ sempre sentire colle parole, cogli atti, coi gesti, cogli sguardi, che lui è lui e voi non siete un corno... Diciamo la parola propria : l'insolenza militare e l'alterigia civile di quel tempo era intollerabile. s — De Brosses remarquait déjà ce même défaut, bien connu, du caractère français, qui nous faisait moins aimer en Italie que tous les autres peuples [Lettres d'Italie, éd. Colomb, let. XL).

qO la jeunesse de STENDHAL

cesse d'être « la grande nation^ ». Les Milanais étaient tous les jours froissés dans leur orgueil, agacés, excédés , par l'insupportable prétention des Français ^.

Les généraux n'étaient pas plus goûtés que les solda ts par tout ce petit peuple qui n'allait point à leurs fêtes. Ils avaient la réputation, apparemment méritée par quelques-uns, d'être de grands pillards^. Mais, honnêtes ou fripons, le peuple ne distinguait point. Car la série des lourds impôts avait repris de plus belle *, et on leur en attribuait toute la responsabilité. Le chroniqueur Mantovani, qui ne cesse de gémir sur le caractère des Français comme sur leurs actes, se plaint surtout de l'argent qu'il leur faut. Brune remplace-t-il Masséna au commandement de l'armée d'Italie : « Nouveau général, nouveaux impôts. »

1. Cette impertinente expression avait été, je crois, inventée en 1796 par Bonaparte, qui savait flatter ses futurs sujets. Il parlait encore du « grand peuple », à la fin de sa proclamation à l'armée, peu avant Marengo. Un chroniqueur milanais [Miscellanea polilica, bibl. Ambrosicnne) répète ironiquement : « La plus grande nation de l'univers ! »

2. Inversement les soldats français avaient plus de mépris que d'amour pour les Italiens leurs hôtes, si l'on en juge par celte appréciation malveillante de Coignet : « Les Italiens prirent les armes avec nous, mais ces soldats ne sont propres qu'au pillage et au jeu. Il faut toujours être sur ses gardes avec ce peuple jaloux ; votre vie est en danger jour et nuit. » {Cah. du en fi. C ., 1 1 8-119.) Ce dernier trait prouve assez que l'accueil des Italiens ne fut pas toujours bien fraternel. Il est vrai que Coignet n'est pas à Milan, mais à Crémone.

3. Bonaparte lui-même reconnaissait que Masséna avait beaucoup trop volé (Driault, op. cit., 47). Aussi lui enleva-t-il le commandement de l'armée d'Italie au bout de quelques semaines *. Il écrit à Brune, son successeur : « La dilapidation... est à son comble, et les individus qui approchent le plus Masséna se trouvent les plus accusés. » Brune était chargé d' « y porter la réforme ». [Corr. de Nap. I", VI, 5.57.) Y a-t-il réussi ? On en pourrait douter, ne fût-ce qu'à lire le Journal d'Italie, écrit par Beyle en 1801. C'est apparemment l'opinion de Martial Daru, ou celle de l'état-major du général Michaud, qui s'y reflète. Or il est à chaque instant question du pillage des chefs. Tel a pris « 2 ou 3 millions », et tel autre a volé une voiture. (Cf. 8, 10, 20.)

4. « ... le pays cisalpin... devait fournir aux troupes françaises deux millions de francs ** par mois et tous les approvisionnements qui leur étaient nécessaires, même des voitures, des vêtements, des souliers... Les officiers continuaient à mettre l'Italie en coupe réglée ; ils la traitaient en pays conquis..., etc.. » ( Driault, op. cit., 48-49.)

* Naturellement les amis de Masséna, comme Thiébault, n'attribuent cette mesure qu'à l'ombrageuse jalousie de Bonaparte.

** Il est pourtant juste de noter que cette taxe devait être payée seulement par les partisans avérés ou les créatures de l'Autriche. {Corr. de -Vap. I^', VI, 486.)

Et de temps en temps, quand il a mentionné quelque mesure bien vexatoire, ironique et amer, il s'écrie : « Evviva la repubblica ! «Mais, pour qu'on ne se trompe pas sur ses vrais sentiments, il se hâte d'énumérer « les trois vertus républicaines : oppression, vol et brutalité », « oppressione, furto e villania ^ ».

Ce jugement est d'un ennemi. On a vu déjà, et voici encore celui d'un ami. On n'y trouvera pas plus d'indulgence. Au moment des conférences de Lyon, Melzi écrivait à Talleyrand ^ : « Il est prouvé aujourd'hui que, de toutes les influences étrangères, celle de la France a été la plus désastreuse pour l'Italie. En paix comme en guerre, le pays a été traité par les Français comme une conquête ^. »

Pourtant les Milanais, qui n'avaient point accueilli les Français avec les mêmes espérances naïves que jadis, n'eurent plus du moins en 1800 les déceptions de 1796. S'attendant au mal *, ils le supportèrent mieux ^. En philo-

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