II.Br., II
2. Beyle fait le tableau de Milan en 179G. Mais il peint la société milanaise d'après ses souvenirs de 1800. Les historiens de la première campagne d'Italie, qui ont pieusement rapporté son témoignage, ne se sont pas doutés que telle, parmi ces jeunes femmes qu'ils nous montrent folâtrant à la Scala, n'était encore qu'une petite pensionnaire enfermée dans un couvent.
lOG LA JEUNESSE DE STENDHAL
quinze femmes de la beauté la plus rare, et telles qu'aucune ville d'Italie n'a présenté de réunion ])areille depuis quarante ans... On citait alors à Milan, parmi les beautés, mesdames Ruga ^, femme d'un avocat devenu plus tard l'un des directeurs de la République, Pietra Grua, Marini, femme d'un médecin ^; la comtesse Are... son amie, et qui appartenait à la plus haute noblesse ; madame Alonti, romaine, femme du plus grand poète de l'Italie moderne ; madame Lamberti ^ qui avait été distinguée par l'empereur Joseph II, et qui, quoique déjà d'un certain âge, offrait encore le modèle des grâces les plus séduisantes... Et, pour finir par l'être le plus séduisant et les plus beaux yeux que l'on ait jamais vus, peut-être, il faut citer madame Gherardi de Brescia *, sœur des généraux Lecchi et fille de ce fameux comte Lecchi, de Brescia, dont les folies d'amour et de jalousie ont été remarquées
1. Et non Ruge, comme a cru lire l'éditeur de la Vie de Napoléon, qui parut seulement en 1876. Cette page, on va le voir, est pleine de pareilles erreurs.
2. L'éditeur avait oublié la virgule, entre Pietra Grua et Marini. D'où la confusion de M. Chuquet : il croit que ces deux maîtresses de Beyle n'en font qu'une, et s'obstine à faire d'Angelina la femme d'un médecin, lui donnant le mari de Madame Marini. Ce n'est pas une moindre erreur que de placer Angela Pietragrua parmi les beautés illustres qui pouvaient attirer à ^lilan les regards de Desaix {Introduction au Journal de voyage du général Desaix, LXX-LXXI : Desaix c ne mentionne pas la femme du médecin Pietragrua »). F. Bouvier avait été dupe lui aussi de Stendhal, qui mêle plaisamment les petites bourgeoises aimées de lui aux plus grandes dames de l'aristocratie milanaise.
3. Nous retrouverons bientôt mesdames Ruga, Pietragrua, Marini, Arese. Vincenzo Monti avait épousé en 1791 Teresa Pickler ; elle ne lui resta point
fidèle. Beyle nous apprend qu'il la faut mettre parmi les nombreuses maîtresses de Martial Daru, qui se déclarait o enchanté de cette conquête ». [Jour, d'il., 14-15.) 11 ne fut apparemment point le seul.
Quant à Madame Lamberti (et non Lambert, comme il est imprimé), elle était depuis longtemps célèbre par sa beauté, et une impudeur toute païenne. Desaix raconte qu'elle faillit poser nue devant le sculpteur Ceracchi : « Femme magnifique, écrit-il, mais dégradée par le vice et la débauche. » [Jour, de voy., 58, G7.) Beyle fera sa connaissance en 1811 [Jour. d'Jt., 126 et suiv.). Il dépeint sa physionomie dans Rome, Naples et Florence (75), et il y trouve « la prudence de madame de Tenciii. »
4. Madame Gerardi fut elle aussi célèbre par ses amours ; elle suivit Murât jusqu'à Paris. M. R. Guyot a conté l'amusante aventure de sa liaison dans les Feuilles d'histoire du l'^'' février 1909. Beyle avait gardé de Fanny Lechi un souvenir inoubliable ; on peut croire pourtant qu'il ne l'admira jamais que de loin. Elle mourut jeune, et Beyle ne la revit plus quand il revint en Italie. (Sur elle et les Lechi, voir Jour. d'Jt., 85, et la note.)
même à Venise... La comtesse Gherardi... avait peut-être les plus beaux yeux de Brescia, le pays des beaux yeux ^... »
Beyle se conduit en galant homme : de la plupart de ces dames il ne nous vante que les beaux yeux. Mais en vérité il faut voir plutôt dans cette liste le catalogue des Milanaises qui, en 1800, s'étaient rendues célèbres dans toute l'armée d'Italie par leurs publiques amours. Beyle les embellit et les épure. Il veut nous faire croire qu'elles ressemblaient aux « Hérodiades de Léonard de Vinci ^ ». Mais nous ne pouvons plus avoir cette illusion, si nous avons vu le portrait de la comtesse Arese ^, de « la belle madame Ruga », ou de telles autres qu'on admirait alors, beautés fortes, charnues et bien portantes, qui ressemblaient en vérité bien peu à ces fins visages tendres et cruels inspirés de Léonard. Stendhal, en dessinant les traits de ces Milanaises, pensait plutôt à la délicate et frêle Métilde, son amie de 1820 ; et il s'est plu, en dépit de l'histoire, à prêter la môme expression aux robustes Lombardes qui faisaient, vingt ans plus tôt, le bonheur peu éthéré de l'armée française.
S'il n'y avait, pour nous affirmer les nombreuses bonnes fortunes des vainqueurs de Marengo, que le seul témoignage d'Henri Beyle, on pourrait n'en pas tenir compte. Il ne parlait point par expérience ; et il avait pu en trop croire la vanité de ses compagnons d'armes. Mais il n'est pas le seul à nous dépeindre l'âme légère et la chair fragile des Milanaises de l'an VIII.
Elles ne songeaient guère, nous dit-il, qu'à s'amuser. Or l'armée française, jeune, ardente et sans soucis, était très amusante. Elle était surtout très amoureuse. « ... A cette époque personne, dans l'armée, n'avait d'ambition et j'ai vu des officiers refuser de l'avancement pour ne pas