‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 79 sur 166 · Vie de Nap · texte numérisé non relu

Vie de Nap

2. Et souvent elles avaient quitté Milan. Il est à croire que bien rarement advenait ce que Stendhal raconte dans la Chartreuse : le mari abandonne la ville, et laisse seule dans son palais sa jeune femme, pour y recevoir les vainqueurs.

3. Vie de JSap., 139. Il est vrai qu'il a dit ailleurs à peu près le contraire : « La liberté des mœurs était extrême, mais la passion fort rare. » [Chart. de Parme, chap. I.)

poétiques, ennemies des plaisirs vulgaires. La leur était simple, et allait directement aux bonheurs proches qui s'ollraient. Ce jeune Saint-Preux, observateur trop bénévole, a prêté aux héroïnes de son cœur des complications qui les auraient bien étonnées ^.

Mais à vrai dire les connaît-il, ces Milanaises de 1800, si peu semblables aux Milanaises de 1815, qu'il fréquentera davantage ? Aujourd'hui il les admire de loin, au Corso, à la Scala. Deux ou trois à peine ont été approchées par lui, et ce sont des échantillons de second ordre, que transfigure sa fantaisie ou son amour. Il n'a, pour observer et pour comprendre, ni le calme ni les expériences nécessaires. Tout ce que nous savons d'elles ne nous permet pas de partager les illusions d'Henri Beyle.

« Les bons Milanais », et les Milanaises aussi, « avaient été occupés à jouir des plaisirs de la vie » depuis des générations. Leur nature, et l'habitude, en avaient fait un peuple réaliste et sensuel. L'ignorance des femmes ^ ne leur permettait même pas les distractions intellectuelles qu'auraient dû connaître les contemporaines d'un Beccaria et d'un Verri. Elles étaient oisives et avides de jouir. L'amour leur restait seul. Elles en usaient. Et cet amour n'était guère pour la plupart qu'une très païenne volupté.

Volupté sans fièvres excessives et sans passions de romans ; car une langueur heureuse faisait en ce temps-là le caractère de la vie milanaise. Ces mélomanes paresseux qu'étaient leui's amants dédaignaient l'énergie, et ne

1. Le vieux Laclos, qui n'avait point les candeurs d'Henri Beyle, juge aussi tout autrement les Milanaises. Elles choquèrent ce roué, devenu bon époux et bon père, et qui dans tous les temps eût préféré un vice délicat et une perversité raffinée à ces trop naïves débauches. Les Milanaises, écrit-il, « n'ont aucune des grâces qui chez nous embellissent les mauvaises mœurs. Elles sont plus libertines que galantes, ^'^o]taire a dit de l'amour : « étoffe de la nature que l'imagination a brodée. » Les Italiennes font le plus grand usage de l'étoffe, sans faire aucun cas de la broderie... » (Cité par Dard, Le général Choderlos de Laclos, 452.)

2. « Ces femmes si belles, a dit Stendhal, ne possédaient aucune instruction... » (Vie de Nap., 138.) Milan avait compté, au xvin^ siècle, quelques illustres savantes. Mais elles ne semblent pas avoir donné le ton à la société féminine.

goûtaient que les moelleux plaisirs d'une vie efféminée ^. La Scala, les promenades en voiture, et le boudoir de leur maîtresse, se partageaient leurs heures. Parfumés, poudrés, vêtus de soie, ils ne se lassaient point de cette existence monotone, suave et fade comme une sucrerie. Leurs amours eux-mêmes s'endormaient, et les cavaliers servants offraient pendant de longues années à leur amie fidèle une tendresse paisible, entremêlée de glaces et de sonnets ^.

L'arrivée des Français fit tout à coup découvrir à ces Milanaises, engourdies dans leurs amours comme les femmes d'un harem turc, qu'elles s'étaient jusque-là beaucoup ennuyées. A ces voluptés trop uniformes elles se hâtèrent de faire succéder de plus vifs plaisirs. Elles continuèrent de faire l'amour, mais avec une variété et une énergie toutes nouvelles. Désormais elles n'avaient plus que l'embarras de choisir. Cinquante mille jeunes hommes remplissaient la Lombardie. Pour les contenter

1. La douceur milanaise est un tlième habituel chez tous les témoins qui ont connu la génération antérieure à la conquête française. (Par exemple Botta ; cf. Parini, // Giorno.)

2. Il est difTicile d'admetire, avec M. Raf. Barbiera, et le chroniqueur Mantovani, que l'invasion française a corrompu ^lilan. « C'est alors que commença, écrit M. Barbiera, la fureur de la vie publique, ... théâtrale et tapageuse. Les agitations politiques, qui excitent les femmes, secouèrent les paisibles habitudes de famille, les traditions patriarcales... » {Passioni del Risorgimenlo, 428.) Je ne pense pas que les « mégères demi-nues » qui dansaient autour des arbres do la liberté aient beaucoup changé les mœurs de la haute société. Il est possible que, dans l'aristocratie, les jeunes gens aient alors cessé de faire chaque soir leur prière en famille, mais ces diseurs de rosaires allaient souvent retrouver le lit de leurs maîtresses au sortir de ces pieux exercices. Les Français ont réveillé les Milanais, ils ont remplacé par des plaisirs tumultueux les plaisirs tranquilles où ils s'endormaient, mais ils ne leur ont pas appris le plaisir Si la pudeur ne gagne rien à leur venue, du moins à la mollesse et à la lâcheté succédèrent les passions et l'énergie ; et cette vertu-là en vaut bien uno autre.

Parmi de nombreux témoignages, citons celui du président de Brosses, qui n'a point été frappé à Milan par la pureté des mœurs : « Milan me semble ime ville policée en perfection sur un certain article. On ne peut faire un pas dans les places sans trouver en son chemin des courtiers de galanterie, les plus obligeants du monde, qui vous offrent toujours à choisir de quelque couleur et de quelque nation qu'on veuille. » Quant aux femmes de la société, il remarque, avant Stendhal, qu'elles ne vivent guère avec les femmes, mais toujours entourées d'hommes, parmi lesquels le mari n'est jamais. (Lettre du 16 juillet 1739.) Et sur ce point les mœurs aujourd'hui n'ont guère changé.

elles avaient beaucoup à faire. Il semble qu'elles y soient arrivées.

Elles eurent vite senti la difîérence qu'il y a entre un sigisbée doucereux et un guerrier bouillant d'ardeur. Elles préférèrent le guerrier. Napoléon nous affirme que les Milanaises désormais repoussèrent « avec mépris les hommages des hommes qui, pour leur plaire, affectaient <\es mœurs elîéminées ^. » Le règne des cavaliers servants était fini.

On pourrait douter encore des affirmations de Beyle, trop naïvement enthousiaste, ou des mémoires de Thiébault et de ses compagnons, trop intéressés à exagérer leurs conquêtes. Mais il faut bien ajouter foi à un historien milanais. Cet historien est le romancier Rovani. Dans son copieux Cento anni ^, il a dépeint, mieux que personne, les mœurs et le caractère milanais de 1750 à 1850. On y peut trouver le portrait de quelques-unes parmi ces fleurs de la Scala que nommait tout à l'heure Stendhal. Beautés pour ainsi dire officielles et publiques, elles sont comme le type de leurs plus obscures contemporaines.

Voici d'abord madame Ruga, la Ruga bella, comme on disait à Milan ^. Desaix a fait sur elle cette petite fiche

1. Campagnes d'Italie, dans la Corr. de Nap. Z^', XXIX, 340 : « Dès ce moment, les mœurs italiennes changèrent... La soutane, qui était l'habit à la mode pour les jeunes gens, fut remplacée par l'uniforme..., etc. »

2. Cento anni, romanzo ciclico. (Je me sers de l'édition parue chez Aliprandi, Milan, 1898, deux vol. in-16.) C'est un roman historique, mais fait très minutieusement avec les souvenirs de l'auteur et les traditions locales.

3. Née Frapolli (Barbiera, Passioni del Risorg., 45), elle avait épousé l'avocat Sigismondo Ruga, triste sire. (Voir sur lui Bonfadini, Mezzo secolo di patrioiismo, 12, qui attribue sa fortune à diverses influences féminines ; et Gallavresi, Carleggio del Conte F. Confalonieri, 86, note, qui le traite avec sévérité.) La beauté de sa femme, plus que ses mérites propres, l'avait fait remarquer. Nommé par Bonaparte, en juin 1800, membre de la municipalité provisoire, il fit partie, après Marengo, du comité de gouvernement, puis devint l'un des triumvirs. Il ramassa dans ces charges beaucoup d'argent, qu'il dissipa vite. Mais il avait encore, en 1805, plus de 60.000 livres de rentes. (Elenco délie famiglie beneslanti la di cui annua entrata ollrepassa le lire sessantamila, dans Calvi, Il Patriziato milanese.) Napoléon, empereur et roi d'Italie, ne l'appela désormais à aucune fonction ; on le conçoit. (Cf. Coraccini, Storia delV amministrazione del Regno d'Italia.)

caractéristique : « Madame Ruga, jeune, jolie ;... comme toutes les Milanaises, aimant les plaisirs, en ayant éprouvé le venin ; amie du général Murât ^. » Rovani nous la présente apparaissant à la Scala, telle qu'Henri Beyle put la voir, dans sa loge du premier rang : « straordinariamente seminuda », elle oiïrait en régal aux spectateurs « la plus splendide floraison d'un^corps de femme. » Elle était fière de sa beauté ; elle n'avait point hésité à se faire peindre par Appiani dans le costume de Diane entrant au bain. D'ailleurs la Ruga n'était point cruelle, ni coquette ; elle ne se plaisait pas à faire languir d'amour ses adorateurs ; charitablement, elle les contentait tour à tour. Rovani la montre dépourvue de toute complication romanesque, au cours de ses « peccati gentili ^ », N'iinaginons pas surtout une fine et frêle amoureuse : cette femme solide qui, disait-on, battait son mari, était bien ce qu'il fallait pour tenir tête à l'appétit glouton de ces jeunes héros mal élevés.

Mais celle qui symbolise mieux que toute autre les libres mœurs de la Milan d'alors, c'est la comtesse A. ^, encore aujourd'hui presque légendaire dans sa patrie pour la belle franchise et la singulière variété de ses amours. Elle n'y mêlait sans doute ni délicatesse de sentiments ni tendresse de cœur. Mais ils témoignent tout au moins d'une fibre robuste et d'un tempérament magnifique.

1. Jour, de voy. du gén. Desaix, 67. — Les Mémoires d'une contemporaine, moins discrets encore que Desaix, donnent une lettre de Bonaparte qui aurait écrit : « Murât est malade ; la déesse du bal, M™" Ruga, lui a proprement donné une galanterie... ; il est furieux : il veut mettre son aventure dans les gazettes... D'autres personnes de l'état-major se plaignent de Madame Visconti... » (II, 389 ; la lettre est du 4 thermidor an IV.)

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