H. Br., II
SOLITUDE
Seulement Beyle, à des sensualités en somme bien naturelles, avait l'imprudence de mêler des espoirs trop difficiles. Xous le savons depuis longtemps, il lui fallait le grand cœur de Julie. Sur le pavé de Paris, il aurait facilement trouvé une maîtresse ; mais il ne rencontra point cette amante qui devait être capable de « connaître son âme. » Prétention ridicule, qui fera longtemps son malheur.
Différent par ses désirs, Beyle est d'ailleurs aussi follement sensible que les romantiques les plus malades. Luimême se décrit ainsi : « Sa sensibilité est devenue trop vive : ce qui ne fait qu effleurer les autres, le blesse jusqu'au sang... Les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées, ses enthousiasmes excessifs l'égarent, ses sympathies sont trop vives, ceux quil plaint souffrent moins que lui. »
Mais voici encore qui va distinguer Beyle des Childe llarold ou des René, des Hernani ou des Antony : il ne mêle à son malheur nulle prétention philosophique ; il n'accuse pas la nature ; il ne s'en prend point à l'univers d'une infortune qu'il sait bien n'intéresser que lui ; il n'adopte point l'attitude magnifique du révolté. Son bon sens le préserve de cette orgueilleuse sottise. Beyle n'a des romantiques que la sensibilité morbide, la solitude "morale, et les désirs inassouvis. Il ignore leur cabotinage. Lui-même a finement noté les limites de sa folie : ^' Je n'ai jamais cru que la société me dût la moindre chose... Je n'ai donc jamais eu l'idée que les hommes fussent injustes envers moi. Je trouve souverainement ridicule le malheur de tous nos soi-disant poètes, qui se nourrissent de cette idée ^... »
Beyle n'en était pas plus hevu'eux. C'est au contraire grande consolation que de pouvoir accuser un autre de ses souffrances. Laissant en paix les hommes et la divinité, Be^•le, très simplement, très bourgeoisement même, se contentait de souffrir parce qu'il n'avait pas ce qu'il désirait. « Ce qui me manquait, c'était un cœur aimant, c'était une femme. »