‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 9 sur 166 · Br., II · texte numérisé non relu

Br., II

Il la cherchait en courant Paris. Solitaire et farouche, il promenait le long des rues sa redingote neuve, ouvrage d'un tailleur de la capitale, et s'attristait d'être inconnu à tous. Il voyait passer les élégants et les oisifs ^, s'en allant vers des fêtes qui ne s'ouvraient point à lui. Il frôlait des femmes, que la mode du temps faisait provocantes et presque nues, et ces femmes n'étaient pas pour lui. Seul de tout Paris sans doute, au lendemain du Directoire, Henri Beyle ne s'amusait pas. Et de ces longues courses dans cette ville encore toute fiévreuse des révolutions récentes, couverte de ruines et de bâtisses neuves, avide de réparer dans l'ardeur de tous les plaisirs le temps qu'elle avait perdu, Henri Beyle revenait, plus désolé, à sa chambrette d'étudiant sans études.

Bientôt ces promenades mêmes cessèrent. Beyle était malade ^. Ce fut une crise de mélancolie, compliquée de troubles gastriques ^.

A sa porte cependant s'offraient des distractions faciles. Dans la boue de l'Esplanade rôdaient des filles en cheveux, ces « pierreuses » dont se contentaient ses camarades de l'Ecole Polytechnique *. Ils venaient conter gaiement à leur jeune et naïf compatriote ces bonnes fortunes économiques, mais Henri Beyle, pudique comme un sentimental, se sentait dégoûté jusqu'à la nausée. « Les filles » lui « faisaient horreur^ », tout comme à Jean-Jacques ^.

« Mais le sourire d'un cœur aimant ! mais le regard de

1. « ... la vue de tant de gens..., passant rapidement dans de belles voitures à côté de moi,... me [donnait] un chagrin profond. » {H. Br., II, 83.)

2. On peut croire que les deux années de surmenage et de tension cérébrale dont il sortait y avaient autant contribué que le climat, la cuisine, et la mélancolie de Paris.

3. C'est Beyle qui le dit : « Le profond désappointement de trouver Paris peu aimable m'avait embarrassé l'estomac. » {H. Br., II, 83.) — Un médecin ignare soigna avec force drogues cet accès de neurasthénie.

4. Quatorze élèves de l'Ecole centrale de Grenoble étaient entrés en 1798 à l'Ecole Polytechnique (Chuq., op. cit., 26). Beyle les avait revus à Paris : « Je fus un peu recueilli et guidé par les mathématiciens qui, l'année précédente, étaient entrés à l'Ecole. » (//. Br., II, 77-78.)

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