‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 85 sur 166 · Jour. d'It · texte numérisé non relu

Jour. d'It

4. Oïl retrouve ce surnom dans une lettre inédite de Faute, à la bibliothèque de Grenoble, et c'est ainsi que Beyle signe une de ses lettres [Corr., 1, 19). Mais M . Paupe, au lieu de Chinois, a lu Chimère (??).

Elle ne se le rappelait que sous la figure d'un jeune homme plein de gaîté. Il est probable que Beyle, poursuivi par la crainte d'être ridicule, avait alFecté une joie excessive. Ainsi fera-t-il, vingt ans plus tard, pour cacher à ses amis parisiens qu'il abandonne Milan par désespoir d'amour. Angela, qui prêtait sans doute peu d'attention à ce petit jeune homme sans argent ^ et sans expérience, avait pris pour les éclats d'une innocente gaîté le ris amer du sacrifié.

Cet orgueil timide ne fut peut-être qu'une sottise. Angelina était bien capable d'un moment de charité : « Pourquoi ne me l'avoir pas dit ? » lui répétait-elle plus tard ^. Mais Beyle, « fier,... méconnu », et dévoré de tendresse, n'avait rien laissé voir de son amour ^. Il aura toujours, et à cinquante ans comme à dix-sept, une peine infinie à faire pareil aveu. Il était pudique. Il avait surtout pour celle qu'il aimait une dévotion respectueuse. Malgré les conseils de Martial Daru, malgré les enseignements de Valmont, Beyle demeura donc, aux côtés d'Angela, sage et coi. Parfois cependant il risquait une allusion. Un jour qu'il se trouvait auprès d'elle sur le balcon de M. Borroni, il lui confia qu'il espérait « être bientôt un cadavre dans la plaine de Mantoue * ». Ce désespoir à la Werther passa inaperçu. Distraite ou insouciante, Angela n'avait gardé nul souvenir de cette déclaration romantique, qui paraissait à Beyle lui-même, en 181 J, assez ridicule ^. *

1. « ... quand j'adorais le plus madame Pietragrua, je manquais d'argent et n'avais qu'un habit quelquefois un peu décousu par-ci par-là. » (Jour. d'Il^ 119.) Angela n'était point femme à négliger pareilles considérations.

2. Joui: d'il., 124. Cette question d'Angela prouve quelle illusion se faisait Beyle quand il écrivait en 1805 {Journal de Stendhal, 206) : « Judith, Angelina, Adèle, Victorinc et Mélanie savent si j'ai l'âme sensible. » Angelina n'en savait rien.

3. Beyle fait une allusion à cet amour silencieux, quand il écrit à Pauline en 1804 : « Cette folie me donna quelques moments de la plus divine illusion, dont celles mêmes qui en étaient la cause ne se doutèrent pas, ou qu'elles ne purent comprendre... » {Corr., I, 129.)

4. Cet entrelien eut donc lieu sans doute en janvier 1801 (voir le chap. suivant).

5. Jour, d'il., 124. — Je trouve, parmi des pensées inédites de pluviôse an XI, une explication de la bizarre attitude de Beyle, aux côtés d'Angela incompréhensive : « En amour comme en poésie, il est bien plus adroit de faire

Des éclats de rire qui sonnaient faux, mais que personne n'observait, quelques phrases obscures et pathétiques qu'Angela n'entendait point, et sans doute beaucoup de silences pendant lesquels on l'oubliait : ainsi nous pouvons imaginer Beyle dans les occasions, rares peut-être ^, où ce triste amoureux se mêlait aux joyeuses parties des deux amants, qui couraient les fêtes.

La seule fois que Beyle, dans son Journal d'Italie, nomme Angela Pietragrua, nous la voyons entourée de toute une bande franco-milanaise, où se coudoient pêlemêle le mari, l'amant, leurs amis et les maîtresses de ces amis. Mais Beyle n'en fait point partie, et c'est comme une image du rôle discret et solitaire qu'il devait jouer le plus souvent : « Joinville, Marigner, Mazeau, Auguste Petiet, Madame Grua, la Gaforini, Grua, Gitelli, etc., passent pour aller à Venise ; j'y serais allé s'il y avait eu une place dans une des trois voilures ^ «. Mais alors il n'y a point de place pour Henri Beyle dans la voiture d' Angela.

Que lui importait au fond ? Présente ou absente, Beyle la voyait telle qu'il l'aimait. Il reconnaissait en elle la maîtresse idéale que son cœur désirait depuis tant

deviner que de dire. Madame Grua : « Mais, Beyle, qu'avez-vous donc ? que veut dire tout ce que vous faites ? » L'expérience prouva que cette tactique de Beyle ne valait rien.

1. Si l'on en croyait, il est vrai, une lettre que Beyle écrit à sa sœur en 1813 (Corr., I, 406-407), il aurait été dès 1800 reçu comme un fils dans la famille Borroni : «... je fus accueilli avec une extrême bonté par Madame Borrone... Ses deux fdles faisaient le charme de sa maison. Ces deux filles aujourd'hui sont mariées *, mais la bonne mère existe toujours ; on trouve dans cette société un naturel parfait... D'ailleurs on m'y aime depuis douze ans... » Mais ce tableau familial est destiné seulement à impressionner Pauline, et à lui faire accueillir maternellement le jeune Antonio Pietragrua, fils d'Angola.

En réalité les Borroni avaient sans doute une bonne âme, et les habitudes hospitalières qui sont une des vertus milanaises. Ils accueillaient bien les amants de leurs filles. Mais nous savons par le Journal d'Ilatie que le père Borroni, en 1811, ne reconnut pas Henri Beyle plus que n'avait fait Angela (124).

2. Journal du 25 fructidor an IX. — Beyle était à ce moment en garnison à Brescia, sur la route de Venise.

* En fait, Angela était déjà mariée en 1800.

d'années : « ce caractère sublime et tendre qui m'avait rendu si fou l'année de Marengo ! » écrira-t-il plus tard ^.

Comme le présent lui donnait peu, il construisait l'avenir : « Ne pouvant être aimé de madame P..., dans les millions de châteaux en Espagne que j'ai faits pour elle, je me figurais de revenir un jour colonel..., de l'embrasser alors et de fondre en larmes... Ce plan n'était pas compliqué, mais... il était plein de sentiment; je n'y pouvais pas seulement penser sans verser des larmes ^ ».

Amant discret, son rêve ne va point au-delà d'un baiser, et il n'ose espérer pareille faveur qu'avec un uniforme de colonel ! On voit que ses expériences féminines n'avaient point encore enlevé à Beyle toute son innocence.

Du moment qu'il aime Angela, le monde entier s'ordonne par rapport à elle. Les moindres objets se transforment, et s'embellissent d'un sens mystérieux. C'est alors surtout que Beyle s'attache à sa future patrie. Milan n'est plus que la ville d' Angela, et se peuple, grâce à elle, de souvenirs tendres et d'images adorées : « Je ne puis faire un pas dans Milan sans reconnaître quelque chose, et, il y a onze ans, j'aimais ce quelque chose parce qu'il appartenait à la ville qu'elle habitait^ «. Et dès lors Beyle devient au fond de son cœur, et jusqu'à la mort, Arrigo Beyle, Milanese.

Un pareil amour n'a pas d'histoire. Il était né quand Beyle, modeste employé de M. Daru, pauvre et mal habillé, passait sa journée dans les bureaux de l'étatmajor. Il va continuer tandis que Beyle, fier de son uniforme et de son casque étincelant, fait sonner son sabre sur le pavé de Milan. On peut même supposer qu'alors un sentiment aussi noble ne reste pas sans influence sur

Page 1