PREMIERE CAMPAGNE
... l'ombre où se confondent L'héroïsme et la volupté.
(Ctesse (Je Noailles, Les Héros.'
Bien qu'il fût amoureux fou, — ou peut-être parce qu'il l'était, — Henri Beyle songea enfin à l'ambition, disons mieux, à la gloire. Le métier de gratte-papier lui agréait peu : il était sans élégance comme sans héroïsme. Et Beyle ne se sentait-il pas tout brûlant de vertu guerrière ^ ? Peut-être aussi Pierre Daru trouva-t-il de si médiocres dispositions bureaucratiques chez son petit cousin qu'il fut aise de le placer ailleurs. Il ne jugea point ce jeune humaniste capable d'autre chose que de tenir un sabre "-. Toujours est-il (jue Beyle devint dragon.
1. « A vingt ans, j'adorais les vertus militaires », écrit-il en 1810. (Dans un essai inédit sur la Comédie, Bibl. de Grcn., R 5896, t. XXV.)
2. 11 est en vérité surprenant que Pierre Daru n'ait pas nommé son protégé dans le corps dont il était un des grands chefs, celui des commissaires des guerres, — comme il fera en 180G. S'y est-il lui-même refusé, ou céda-t-il au désir de Beyle ? Une lettre du docteur Gagnon, citée page 611, note, semble justifier la seconde hypothèse. Mais peut-être des raisons administratives sutliscnt-clles à tout expliquer. En même temps que Beyle, Augustin Petiet, qui assurément ne manquait point de protections, et portait déjà le titre
Beyle a répété un peu partout qu'il avait été maréchal des logis avant d'être sous-lieutenant. Son cousin Romain Colomb l'a comme lui affirmé ^. Or les documents prouvent qu'il débuta, grâce à la faveur, en qualité d'officier ^.
Mais Beyle n'attachait au fait nulle importance. Dans une de ces notices nécrologiques oîi, arrangeant son portrait pour la gloire, il ne se fait aucun scrupule de mentir avec effronterie, il avoue très simplement : « M. Daru... le fit nommer sous-lieutenant au 6^ régiment de dragons... » Et quand il ajoute aussitôt : « Il servit quelque temps comme simple dragon », il devient difficile de voir là une intention d'apologie ^.
Ne disons donc pas avec M. Chuquet : c Les documents témoignent contre lui, et ils démontrent que ce révolutionnaire, ce haïsseur de privilèges a été nommé d'emblée sous-lieutenant, parce qu'il était cousin de Pierre Daru * », C'est démentir Beyle avec un éclat inutile, si lui-même n'a jamais nié qu'il ne dût à la faveur son brevet de souslieutenant.
Quant à ce détail matériel : Beyle porta-t-il ou non les galons de laine avant les galons d'or ? il perd à peu près toute son importance, si l'on remarque que Beyle, auraitil été sous-officier en titre au 6^ dragons, ne l'eût assuré-
d'élève commissaire des guerres, renonça à l'intendance pour la cavalerie. Il devint sous-lieutenant de hussards le 8 octobre 1800. Son père en donne cette raison : « Les réformes qui s'opèrent dans ce corps [de l'intendance] ne me permettent pas d'espérer que mon fils puisse y être confirmé au préjudice d'un grand nombre de commissaires dont l'âge et les services méritent la préférence. » (Archiv. du Minist. de la Guerre.)
1. Vie de Henri Brulard, I, 11 : « Le fait est que j'ai été maréchal des logis et sous-lieutenant au sixième dragons à l'arrivée de ce régiment en Italie, mai 1800, je crois... » Cf. article nécrologique, Journal, 471. — Notice de Colomb : « Le 23 septembre (1800), Beyle, déjà ennuyé de la vie de bureau, entra comme maréchal des logis dans le 6'^ régiment de dragons... »
2. M. Chuquet en a donné une démonstration péremptoire, qu'il est inutile de reprendre ici. Les textes sur lesquels cette démonstration repose ont été publiés par lui, p. 481 et suiv. Le baron Alberto Lumbroso les résume, en indiquant quelques petites variantes et adjonctions, dans Stendhal e Napoleone, 13 et suiv.
3. Dans sa première notice nécrologique, Beyle s'était d'ailleurs contenté de dire : « Il fut quelque temps officier dans le 6^ régiment des dragons. » {Jour., 467.)