‹ La jeunesse de Stendhal (volume 2)Chapitre 89 sur 166 · LA CARRIERE MILITAIRE D HENRI BEYLE · texte numérisé non relu

LA CARRIERE MILITAIRE D HENRI BEYLE

ment pas été de fait. Jusqu'en décembre 1800 il reste paisiblement à Milan, et ne paraît point à sa compagnie. Du moment qu'il s'agit, en toute hypothèse, d'un service fictif, on comprend mieux que Beyle ait pu dire, indifféremment ^, tantôt qu'il avait été seulement ofTicier, et tantôt qu'il avait débuté comme maréchal des logis. Il suffit de l'entendre. Sous-lieutenant virtuel à partir du 1^^ vendémiaire, ou maréchal des logis par effet rétroactif trois mois auparavant, pour la vie réellement vécue par Beyle, cela revenait exactement au même. Il n'y avait qu'une différence d'écriture, sur quelques papiers officiels ^. On conçoit qu'à distance il ait aisément confondu son service imaginaire de maréchal des logis et son service honoraire de sous-lieutenant. Il les fit tous les deux « dans le civil ^ ».

1. Je ne parle point de ses lettres au ministre de la guerre ; là son intérêt est de mentir, et il en a soin.

2. Si l'on se reporte aux deux documents primitifs, — la nomination de Beyle comme sous-lieutenant *, et son inscription sur le registre du régiment, — on s'aperçoit que ces textes officiels, par une maladresse singulière, se contredisent d'une façon absolue : Beyle se trouve, le même jour, nomrné officier d'état-major à Milan, et porté, à Lodi, sur le registre matricule du 6*^ dragons, comme simple cavalier.

Ce registre porte en effet, écrite à sa date du 1'^'' vendémiaire **, cette notice : » Henry Marie Beyle, n° 3031, fils de Joseph Chérubin et d'Adélaïde Henriette Gagnon, né le 23 janvier 1783 à Grenoble, dép' de l'Isère. — Taille de 1 m. 706 mill. — Cheveux et sourcils noirs, nez gros, front couvert, visage ovale. — Sixième compagnie. — Sait lire et écrire. — Enrôlé volontaire. Becrue du l'^'' vendémiaire an IX'"^. — Fait officier le 1^' frimaire an IX™''. » (Cette dernière mention ajoutée postérieurement.) ***

Donc, par une fiction administrative, Beyle faisait théoriquement au C* dragons les fonctions de soldat, et celles d'officier à l'état-major. Après un mois d'un dédoublement si anormal, sa situation se^trouva enfin régularisée, quand il fut nommé sous-lieutenant, le 1^' brumaire, au 6* dragons.

Mais, du i" vendémiaire au 1" brumaire, Beyle avait sensiblement le même droit à se dire sous-officier ou officier, n'étant, à la vérité, ni l'un ni l'autre.

3. Que Beyle n'y ait jamais entendu malice, je crois en trouver une preuve frappante dans son Journal d'Italie, qu'il composait pour lui seul, et sans l'es-

' Publiée par M. Chuquet, pass. cité.

•* M. Chuquet n'a point assez tenu compte de cette circonstance. Comme les noms des recrues sont inscrits à mesure, il est matériellement impossible de supposer qu'on ait ajouté celui de Beyle après coup.

*** M. Lumbroso cite ce document, mais il n'en donne pas le texte exact, <]ue je relève aux archives de la Guerre.

Sur la recommandation pressante de Pierre Daru, le général en chef Brune, c'est-à-dire en réalité son chef d'état-major Oudinot, avait donc nommé Henri Beyle sous-lieutenant, « en récompense de sa bonne conduite et de ses talents. « C'était le moins qu'on pût dire. Le brevet provisoire est daté du l^'^ vendémiaire an IX ^. Il n'y avait pas quatre mois que Beyle était arrivé à Milan. On l'attacha à l'état-major, ce qui donnait toute liberté de faire de lui tout ce qu'on voulait. Il continua donc de vivre à la casa Bovara, sous l'image de Ganymède, et de rêver à Angela.

Un mois après, Beyle quittait l'état-major pour la cavalerie. Le 1^^ brumaire, une vacance s'étant produite

poir de faire illusion à personne. On y lit pourtant le 6 thermidor an IX (p. 31) : « Il y a un an aujourd'hui que je suis dragon au 6^. » Or, le G thermidor an VIII, Beyle ne se doutait guère qu'il serait un jour dragon. Faut-il donc supposer qu'en écrivant ces lignes il s'amusait à se tromper lui-même? Non, seulement il venait d'envoyer au ministre deux pièces justificatives (*) certifiant qu'il était entré au corps « le 6 thermidor an VIII ». En répétant dans son journal cette affirmation fausse, il se bornait donc à constater une vérité officielle et légale.

1. Douze jours plus tôt, Beyle ignorait encore qu'il allait être nommé souslieutenant. C'est du moins ce qui semble résulter d'une lettre qu'il écrivait à sa sœur, le 23 fructidor an VIII : « Il est très probable que je passerai ici l'hiver, à moins que je n'en parte dans vingt ** jours ; alors je passerai aux Echelles. Si cette circonstance a lieu, je serais au comble de mes vœux. Au reste ne dis rien de [toutj cela. La guerre recommence demain. On attend B. *** avec toute sa famille. » D'un texte aussi vague, on ne saurait conclure rien de plus précis, que l'incertitude même de Beyle. D'ailleurs nous ignorons ce qu'il semble attendre alors, et désirer.

Cette lettre du 23 fructidor a été placée par M. Paupe en l'an X [Corr., I, 33). C'est une erreur de deux ans. Elle est peu explicable, puisque la lettre porte le cachet de l'armée d'Italie, et que Beyle, en fructidor an X, se trouve à Paris. D'ailleurs le contenu de la lettre est sufTisamment explicite.

* Reproduites dans Slendlial-Beyle, 485-48C. Beyle les adressait au ministre trois jours avant.

** Dans la Correspondance : dix jours.

*** Dans la Correspondance : B. P. C'est une lecture erronée, et qui n'offrirait aucun sens. Il s'agit de Bonaparte, dont on a en effet pendant plusieurs semaines attendu l'arrivée en Lombardie, avant l'ouverture de la campagne du Mincie. (Voir la Correspondance de l'Armée d'Italie, aux Archives historiques de la Guerre.)

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au 6^ dragons ^, Davout y nomma « le citoyen Beyle,... parent de l'inspecteur Daru 2. » N'était-ce pas encore son meilleur titre? — Et douze mois plus tard, le l^"" brumaire an X, Beyle écrivait dans son Journal d'Italie : « Il y a aujourd'hui un an que je suis sous-lieutenant au 6^ dragons. Je commence à étudier mes manœuvres ^. » Cette étude lui avait été jusque-là complètement inutile.

En effet Beyle s'était contenté tout d'abord de jouer au soldat, comme un enfant. Pas plus le l^'" brumaire ([ue le 1^"^ vendémiaire, il ne quitta la vie paisible des bureaux. Mais il y vint désormais dans le glorieux uniforme du 6^ dragons. Le grand manteau vert, le casque à longue

1. Elle était certainement prévue, puisqu'un mois avant Daru, ami du colonel Le Baron, commandant le 6'^ dragons, avait pris soin de faire inscrire Beyle sur le registre matricule du régiment. (Cf. plus haut, p. 135, note 2.)

Le régiment de Beyle portait d'abord le titre de Dragons de la Reine. II avait été créé en 1673. Au mois de janvier 1791, il devint le &^ dragons. Sous la première Restauration, il sera les Dragons de Monsieur, et prendra le nom de Dragons de la Loire de 1815 à 1830.

Depuis huit ans, le 6" dragons se battait sur la frontière du Rhin. A l'armée du nord en 1792, il avait débuté par une panique scandaleuse. Mais il s'était mieux conduit à Valmy, à Jemmapes, à Xerwinden. Il était entré à Amsterdam, en 1795, avec Pichegru ; il s'était distingué, en 1796, dans l'armée de Rhin-et- Moselle, sous les ordres directs de Desaix. Il avait pris part à la fameuse retraite de Moreau *. A l'armée du Danube avec Jourdan en 1799, il se trouvait encore, le 1'^' mai 1800. à l'armée du Rhin, dans le corps de Sainte- Suzanne. (Etat de situation publié par Jomini, op. cit., XIII.) Il partit sous les ordres de Moncey pour rejoindre en Italie l'armée du Premier Consul. Le 18 mai à Zurich, le 24 à Lucerne, il traverse péniblement le Saint-Gothard **, et arrive le 30 à Bellinzona (voir de Cugnac, Camp, de l'ami, de rés., I, 354, 367, 431 ; Hisl. du 6« ré?, de drag., 96-97). Beyle vit peut-être passer à Milan, le 5 juin, son futur régiment. On le retrouve le 10, à Redavalle, sous les ordres de Murât, et dans la brigade du général Duvignan (De Cugnac, II, 300, 310). 11 est le 12 à Ponte Curone, et le 14 à Marengo, où il mérite que le nom de la bataille demeure inscrit sur son étendard. — Après avoir été cantonné à Casteggio (20 juin), puis à Crema (28 juin), il s'en vient tenir garnison à Lodi, où il est arrivé le 9 juillet, et va séjourner quatre mois. (Historique... ; Etats de situation de l'armée d'Italie, aux archives de la Guerre.) Mais Beyle, selon toute apparence, ne paraît point à son régiment pendant ces quatre mois pacifiques et sédentaires. Il ne connaîtra le C dragons que devant l'ennemi.

2. L'expression est employée dans une lettre du 22 piu\iôse. [Stendhal- Bej/le, appendice.)

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