H. Br
Le plaisir de Beyle fut vif, inoubliable 1; ce n’est pas seulement parce que Don Quichotte l'avait fait rire ; c’est surtout parce qu'il l’avait fait rire du rire qu’il aimait.
Le comique de Cervantes, tel que Beyle le pouvait comprendre, avait en effet sur celui de Molière l'avantage de ne se mêler à aucun détail vulgaire. Du moins rien ne pouvait paraître tel à l’imagination de l’enfant, dans ce monde exotique où la réalité même amusait sa fantaisie. Si bien qu’il trouvait en Don Quichotte le romanesque et le comique, si rarement unis ensemble.
Et voilà qui jette le jour le plus vif sur le vrai caractère d'Henri Beyle. Sa gaieté propre n’était point du tout, comme on pourrait s’y attendre, le rire malveillant que provoquent le ridicule ou la mésaventure d’autrui 2, Non qu'il fût bon. Mais sa méchanceté à lui était sombre et passionnée ; elle pensait à la vengeance ; elle ne souriait pas %. La moquerie narquoise demande un scepticisme dont il était encore bien loin, et le petit Beyle ne ressemble en aucune façon à un gamin de Paris. La gaieté qu'il lui faut, c’est une gaieté heureuse, un éclat de rire comme en ont les enfants et les femmes. Le comique de Molière, comique de raison et de vanité, dessèche le cœur 4 Mais le rire qui plaît à Beyle accompagne très bien au contraire une disposition sentimentale. C’est le rire tendre des amoureux.
Pour que l’art ou la littérature puissent donner cette ivresse riante et légère, 1l faut d’abord qu’ils vous transportent dans un monde chimérique, où s’épanouissent librement ces bonheurs fous qui ne sont point de ce monde. Les comédies de Shakespeare, la musique de
1. Le goût de Beyle pour Don Quichotte est en effet une passion durable. A la fin de sa vie, il écrivait encore, dans les Mémoires d'un Touriste, que son rêve était de pouvoir oublier tous les mois Don Quicholte, pour en faire de nouveau la découverte. (1, 173.)
2. Ce rire que les Italiens désignent d’un mot intraduisible : sghignare.
3. Beyle, comme Rousseau, et comme Fabre d’Eglantine, dont il admirera, dix ans plus tard, si passionnément le Plhilinte de Moliére, ne comprend que la vertueuse indignation d’Alceste.
4, « L'écueil du comique, c’est que les personnages qui nous font rire... n’attristent la partie tendre de l'âme... » (Rome, Naples et Florence, 396.)
Cimarosa !, ou les figures du Corrège ?, entraînent ainsi limagination hors du réel ; et voilà pourquoi Beyle les aimera. Une joie voluptueuse et romanesque est ce qu’il a toute sa vie cherché avec le plus de tendresse, « la joie pure de Shakespeare dans ses comédies », celle « qui règne à la cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes. », une joie « pure et aérienne 3... »
Cette allégresse que ne vient attrister aucune comparaison avec les laideurs de notre propre vie, Beyle va la retrouver dans un livre bien mieux fait encore que Don Quichotte pour séduire son cœur 4 Dans celui-là nulle âpreté, nulle amertume cachée : ce n’est plus la dure Espagne ; c’est la molle Italie. Dès l’abord, Beyle y entrait avec ravissement en pleine chimère. Des prodiges comme en un conte de fées; des aventures étranges comme dans le plus extraordinaire récit de voyageur ; des combats furieux : tout ce qui plaît aux enfants. Mais encore on s’y aimait jusqu’à la folie, ce qui commençait à plaire aussi à Henri Beyle. Un peu de mélancolie avait à peine ému son cœur, que la fantaisie la plus folle tournait en ridicule ces aventures touchantes ; et l’on ne savait jamais si cette parodie tendre et romanesque prenait au sérieux ces héros extraordinaires, ou se moquait allècrement de leurs amours furieuses et de leurs coups d’épées excessifs. Enfin, dans ce roman très enfantin, il y avait quelques histoires très librés, un conte de La Fontaine ici et là, de quoi émoustiller les précocités d'Henri Beyle.
1. €... mon goût particulier pour les bons opéras-bouffes vient de ce qu'ils me donnent la sensation de la perfection idéale de la comédie. La meilleure comédie pour moi serait celle qui me donnerait des sensations semblables à celles que je reçois du Matrimonio Segrelo… » (Corr., I, 386.)
2. Leur étrange et divin sourire pourrait être le symbole de cette gaîté stendhalienne, que j'essaie de définir ici.
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&. « Mon grand-père fut charmé de mon enthousiasme pour Don Quichotte que je lui racontai... Il me prêta, mais à l'insu de sa fille Séraphie, le Roland furieux, traduit ou plutôt, je crois, imité de l’Arioste par M. de Tressan.…. » (H Br, 1, 109.)
La traduction très infidèle de Tressan avait paru en 1780 (Paris, 4 vol. in-12), Elle fut rééditée en 1804.
Mais la séduction suprême, c’était encore ces belles amoureuses, qui traversaient en rêvant des forêts romantiques, aussi délicieuses que des parcs de Watteau. Elles couraient des dangers attendrissants : et il arrivait au poète de nous les montrer tremblantes et nues, comme Andromède sur son rocher.
Qui ne discernerait dans l’Orlando furioso tout ce qui devait enchanter le jeune Henri Beyle ? Romanesque, fantaisie, gaieté, voluptueuse tendresse, c'était un merveilleux mélange qui semblait combiné à la mesure de son esprit ! Il « adora » l’Arioste.
€ L’Arioste forma mon caractère, je devins amoureux fou de Bradamante, que je me figurais une grosse fille de vingt-quatre ans avec des appas de la plus éclatante blancheur ?, »
€ L’Arioste forma mon caractère » : entendons qu'il € dirigea », comme Beyle le dit ailleurs 3 excellemment, son (imagination » qui commençait à vouloir préciser ses rêves. Grâce à l’Arioste, elle ne travailla plus dans le vide. Il eut des paysages 4 pour y situer les aventures délicieuses qu’il se souhaitait, il eut aussi quelques héroïnes de roman à aimer, faute de mieux.
Mais c’est une bien singulière erreur, que d'imaginer ses amours d’après le plus follement fantaisiste des poètes. Il doit vous en rester toujours une intime dépravation. Comment s’étonner que Beyle, dès ses premières aventures, se soit montré d’un romanesque si profondément absurde ? 5
1. « Je prenais tout à fait au sérieux les passages tendres et romanesques. Ils frayèrent, à mon insu, le seul chemin par lequel l'émotion puisse arriver à mon âme. Je ne puis être touché jusqu’à l’attendrissement qu'après un passage comique. » (H. Br., II, 135.) — Il ne faut pas oublier cette particularité curieuse de Stendhal : la tragédie ne l’attendrit pas, mais le fait sourire ou l’agace ; l’opera seria l'ennuie ; il ne s’émeut qu’à l’opéra-bouffe, (1d., ibid.)
21 Br, L453:4109.