Combinés avec ceux qu'il avait vus aux Echelles
5 Par un contraste inattendu, mais significatif, tandis que le jeune Beyle s’émeut et se trouble en lisant l’Arioste,le jeune Lamartine n’y voit qu'un conte polisson. Excellente preuve, à mon avis, que, contrairement aux apparences,
Ne convient-il pas maintenant de remarquer que Beyle reçut ces premières révélations d’un poète italien ? Si Beyle était destiné à ne trouver que dans l’art, dans la musique, et dans la femme d’Italie, la beauté et le bonheur qu'il aimait, il en est sans doute beaucoup de raisons, mais parmi elles ne faudra-t-il pas mettre la lecture de l’Arioste, à l’âge tout justement où la sensibilité mue et devient nubile ? L’Arioste l’initia à une façon toute italienne de comprendre la beauté et l'amour. Beyle s’en ressentira toute sa vie.
Sans doute cela ne se définit point. Mais l’atmosphère même de volupté gaie, noble et tendre, dont s’enveloppent ses rêveries amoureuses, n'est-elle pas celle où vivent les héroïnes de l’Arioste? Et ne paraît-il point que le musicien et le peintre, l’un et l’autre Italiens, qu'il préfère à tous,aient avec l’Arioste bien des ressemblances ? La fantaisie, l’'amoureuse gaieté de Cimarosa semblaient le destiner à mettre en musique quelque épisode tiré de l’Orlando furioso. Et le charme propre au Corrège, cette grâce voluptueuse, tendre et vive, n’en faisait-il pas le peintre né d’Angélique? Enfin les paysages mêmes que Stendhal trouvera les plus émouvants ne sont-ils pas d'Italie, et selon l'esthétique de l’Arioste ! : pittoresques sans rudesse, nobles et pleins d’aménité ? Telles les rives du lac de Côme ?.
Beyle était infiniment plus sensible que Lamartine. Celui-ci écrit à de Virieu, le 10 juin 1809 :
« Quand je lis l’Arioste ou même la Pucelle Toujours catin, toujours fidèle, Je ris.
.… Mon épigraphe m'est venue à l'esprit en voyant l’Arioste sur ma table... J'avoue que souvent il me fait bailler au lieu de me faire rire. »
« L’Arioste..…. n’a jamais fait naître chez moi le rire », écrit Beyle au contraire. (Blanchard de Farges, Un peu de Stendhal inédit, Correspondant, 25 sept. 1909.)
Ïl est vrai qu'il dit ailleurs (Corr., I, 98) : « .… il faut cesser de lire, pour ne pas étouffer, quand on tient Boccace, Arioste, Goldoni. » Mais, à choisir, le premier témoignage me paraît plus précis, donc plus sûr.
1. En allant, quinze ans plus tard, retrouver Angela à la Madonna del Monte, il reconnaîtra les paysages qu’il s'était « figurés pendant toute sa jeunesse. » (Jour. d’It., 275.)
2. «Au milieu de ces collines aux formes admirables.…., je puis garder toutes les illusions des descriptions. de l’Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle d'amour...» (Chart. de Parme, ch. 11.)
Sur de pareilles harmonies, il ne faut pas trop insister ; on risquerait de fausser le délicat accotd des nuances. Mais enfin lui-même a maintes fois reconnu la profonde influence de son poète préféré. Se reproche-t-1l ses délicatesses excessives, son défaut de sens pratique, son dégoût des vulgarités nécessaires : il en accuse « la lecture de l’Arioste faite si jeune et avec tant de plaisir 1, »
Et si Beyle rêve à la fenêtre, devant la place Grenette, ce n’est point la place qu’il voit, ni les passants ; sa fantaisie s'envole à l'horizon, sur les hauts sommets des montagnes ; elle évoque des prés fleuris, un noble décor, et quelque scène amoureuse comme l’Arioste aime à en peindre ?.
Henri Gagnon, qui était, comme son petit-fils, un cosmopolite, et goûtait les beaux esprits de toutes les nations, lui avait fait connaître, avant le Roland furieux, la Jérusalem délivrée 3. Mais il semble que l'influence du Tasse se soit confondue avec celle de l’Arioste. N’étaient-ce point à peu près même élégance noble, mêmes inventions romanesques, même volupté païenne, aflinée cette fois par le Christianisme? Aux mêmes lieux où Beyle plaçait les scènes du Roland furieux, dans les forêts de Berland, il mit aussi (tous les enchantements d’Ismen de la Jérusalem délivrée 4 ».
Enfin Beyle se familiarisa avec Dante. Il sera plus tard un des premiers Français à bien comprendre la Dipine
APT Br, 229.
2. H. Br., 1, 188. — Cf. ce passage déjà cité : « Sous les bois de Berland je plaçai les scènes de l’Arioste. » (163)
À la fin de sa vie, Beyle était encore fidèle au poète de sa jeunesse. Ecrivant à Balzac, en 1840, et parlant de la Chartreuse de Parme, il déclare n'avoir presque « rien lu de ce qu’on a imprimé depuis trente ans » ; et il ajoute : « Je lis souvent l’Arioste, dont j'aime les récits. » (Corr., III, 259.) À vrai dire, il écrit au contraire, quelques années plus tôt, dans Henri Brulard, que les personnages de l’Arioste, « palefreniers et portefaix par la ferce, » l’ « ennuient… aujourd’hui », et il lui préfère le Tasse (RENISS I, 229).
3. Beyle avait alors dix ans à peine : « A mon retour [des Echelles|.…., mon grand-père me laissa lire la traduction de la Jérusalem par Mirabeau, malgré toutes les observations. de Séraphie. » (1. Br. I, 163.)