H. Br
Nous y avons retrouvé d’abord ce que nous connaissions déjà, une sensibilité et une imagination hors du commun. L'une et l’autre ont pris une exubérance nouvelle, dans ce monde élargi de la poésie et du roman. Mais elles ne se sont pas développées seulement, elles ont changé d'objet. Au lieu de sentir et d'imaginer fortement sa propre vie, Beyle a pris la dangereuse et délicieuse habitude de vivre d’une autre existence, purement fictive. Né sensible et imaginatif, ses lectures ont donc fait de lui un romanesque.
L'esprit romanesque est de tous les temps. On a voulu cependant y voir, non sans des raisons spécieuses, un symptôme particulier au mal romantique *. Il conviendrait tout au moins d’en élargir un peu l’histoire, et de reculer en deçà du xrx® siècle la naissance de cette contasion. Nous ne pensons pas que nul contemporain d’Hernani ait connu plus que Beyle à quinze ans l'habitude de déformer la vie par le rêve, et de mépriser la réalité au nom d’un idéal chimérique.
Le développement excessif et presque monstrueux de cette imagination romanesque chez Henri Beyle rend son cas intéressant. Rien de banal d’ailleurs comme la maladie en cette fin du siècle. Nous la retrouverons chez tous ses amis. Mais elle n’a point chez eux si belle frénésie.
Beyle vit dans un monde imaginaire, que nous lPavons vu former peu à peu, à la fois de ses aversions, et de ses lectures préférées. Ce monde est tout naturellement le contraire de celui qui l’entoure, l’antithèse de sa prosaïque famille, et de la bourgeoise société de Grenoble. Autant qu’un farouche romantique de 1830, Beyle déteste les conventions sociales, le commun bon sens, et les petites vertus prudentes et lâches des honnêtes gens. La société de son rêve est amoureuse à la fois et héroïque ?. L’Arioste, Corneille, Florian, Jean-Jacques et l’histoire
4. Voir par exemple le livre de M. Maigron, le Romantisme et les Mœurs, 33-73.
2. « Le romanesque chez moi s’étendait à l’amour, à la bravoure, à tout. »
(H. Br., II, 199.)
romaine la peuplent de visions chimériques et disparates.
Première singularité de cette imagination romanesque. Elle est aussi bien séduite par les plus tendres voluptés, que par les exploits les plus virils. Mélancolique et rêveur, Beyle écrira : « Le son d’une belle cloche grave. [fut] toujours d’un effet profond sur mon cœur 2... » Mais, l'instant d’après, cette âme pleine de langueurs et de molles songeries va s’exalter pour quelque geste héroïque, comme on en trouve dans Plutarque, ou dans les romans de chevalerie. « Le grand remords » de toute sa jeunesse sera de ne s'être point battu en duel, pour se venger d’un camarade qui menaçait de le rosser : « Cela blessait toutes mes rêveries espagnoles ; comment oser admirer le Cid.….? Comment penser aux héros de l’Arioste ? Comment admirer et critiquer les grands personnages de l’histoire romaine % ..? »
Mais, que ses désirs soient cornéliens ou florianesques, qu'il s'agisse de mourir ou d’aimer, Beyle entend que rien de bas, rien de vulgaire, rien d’intéressé ne vienne humilier l’idéale beauté de ses rêves. Il ne veut connaître que nobles et poétiques aventures. Plus tard il déplorera cette répugnance qui l’a empêché de voir, dès sa jeunesse, les trivialités nécessaires : «€ .. de là ma suite ridicule de sottises par délicatesse et grandeur d'âme... 4» — « Je ne songeais qu’à l'honneur, qu’à l’héroïsme. Je n'avais pas la moindre adresse, pas le plus petit art de me retourner, pas la moindre hypocrisie doucereuse.. Ce défaut a résisté à l’expérience, au raisonnement, au remords d’une infinité de duperies où, par espagnolisme, j'étais tombé 5... »
Ici encore Beyle ne devance-t-1l point les plus chevelus des romantiques, furieux ennemis des « épiciers » ? Beyle
1. «Je vois que la Rêverie a été ce que j'ai préféré à tout, même à passer pour un homme d'esprit. » (H. Br., I, 18.)