Et Beyle lui-même n’écrira son premier livre qu’en
Et les maîtres de sa pensée sont eux aussi tout proches encore : Helvétius est mort depuis douze ans, Duclos depuis onze ans, Condillac depuis trois seulement. Leurs héritiers de demain, ceux qui enseigneront à Beyle l'idéologie, Cabanis et Destutt de Tracy, sont déjà des hommes ! ; ils vont pouvoir lui transmettre, modernisée à peine, la pensée du xvrrre siècle. Beyle l’acceptera tout entière ; il sera le fidèle disciple des philosophes, l’admirateur de Montesquieu au temps des romantiques, un attardé du siècle de Voltaire ; c’est qu’il touche à l’âge d’homme quand ce siècle finit.
Mais, en 1783, depuis près de vingt ans, Madame de Staël et Chateaubriand sont nés. Aux sensibilités émues par Jean-Jacques, ils apporteront, chacun à sa manière, le trouble nouveau de leur mélancolie et de leurs passions. Par sa naissance Beyle, philosophe et idéologue, est aussi le frère très jeune de Delphine et de René. Il aura vingt ans à l’heure où éclatera, dans sa crise maîtresse, le « mal du siècle ». Et Beyle lui aussi, hésitant entre Saint-Preux et ses incarnations plus modernes, connaîtra, en dépit de l’idéologie, les troubles soigneusement entretenus des plus folles passions romantiques.
Partagé ainsi entre la froide raison des philosophes et la sensibilité malade des jeunes hommes du nouveau siècle, Beyle est un curieux et hybride mélange des tendances les plus opposées. Grâce à un caractère tout justement fait, nous le verrons, pour cette étrange antinomie, il a pu concilier en lui ce qui stérilisa sans doute et fit avorter bien d’autres talents. Son originalité essentielle sera Justement d’unir à la plus fine logique et à l'esprit d’observation le plus aigu l’une des âmes les plus délicatement sensibles et les plus passionnées qui furent jamais. S’il le doit à lui-même, il Le doit aussi au temps de sa naissance.
Les péripéties de son éducation viendront favoriser
encore l’influence d’un pareil moment.
À peine a-t-1l l’âge de raison que la vieille société se