Quand Saint-André aura cessé d’être le Temple Décadaire
lumière. Nous ne savons si Henri Beyle fréquentait la messe de midi, mais le Jardin de Ville,
Ce jardin, où l'amour a semé le désir 1,
avait été la première conquête de sa liberté. Il y pouvait contempler à son aise la foule élégante.
Au milieu d’elle commençaient, dès l'an V, à apparaître les Incroyables. Une cravate verte au col, un bâton noueux à la main?, ils se pavanaient aux yeux des belles. Zézayant et plastronnant, 1ls promenaient par les allées leurs airs languides et leur impertinence agressive.
Mais, parmi les changements de la mode, il était d’anciens rites dont la tradition se conservait. Les premières femmes arrivées s’asseyaient des deux côtés de la large allée qui, encore aujourd’hui, traverse tout le' jardin. Les chaises et les banes, « chargés de jeunes dames élégamment mises, offraient un coup d'œil ravissant.. » Mais tout d’abord personne n’osait se promener, devant tant de spectateurs attentifs : « C’est. qu’on craint le contrôle. Les jeunes femmes, surtout, n’osent quitter leurs bancs que lorsque la promenade est assez garnie pour qu’elles échappent, du moins en partie, à la censure de ceux qui sont assis 3... » Les provinciaux sont timides, parce qu'ils se savent malveillants.
Le jeune Beyle se trouvait assurément parmi les plus timides. Aussi préférait-il les heures où, dans le crépuscule favorable aux rêveries, il pouvait, sans être remarqué, se glisser parmi les promeneurs.
« Souvent... je redescendais en courant pour aller passer une demi-heure à la promenade du Jardin-de-Ville
4. Sur la promenade du Jardin, à Grenoble, poésie publiée en 1797, par Hatot- Rozière, dans son livre : Mes riens (Fiore littéraire du Dauphiné, par L. Côte et P. Berthet, I, 133.)
Déjà un poète du xvri® siècle avait consacré trente-deux strophes à
Ce beau Jardin, qui ne voit naistre Jamais d'autre chaleur que celle de l'Amour.
2, Le Clairvoyant se moque volontiers de leurs ridicules. Comme cette cravate verte était un insigne politique, la municipalité songea un instant à proscrire la cravate verte. (Arch. de Grenoble.)
3, Berriat Saint-Prix, Liv. ci, V, 87-88.
qui, le soir, en été, au clair de lune, sous de superbes marronniers de quatre-vingts pieds de haut, servait de rendez-vous à tout ce qui était jeune et brillant dans la ville 1...»
C'était alors que de tendres intrigues se nouaient discrètement, à l’ombre des arbres centenaires ?. Inspirées par le clair de lune, ces lectrices d’Ossian et de la Nouvelle Héloïse mêlaient au goût du plaisir et à la facilité de leur siècle le poétique émoi des romans à la mode. Et l’on devine quelle volupté mélancolique le jeune Beyle, ardent et solitaire, allait chercher parmi ces promeneurs, qui n'étaient pas seuls. Il devait regarder avec trouble les couples qui passaient, et se souvenir, en soupirant, des bonnes fortunes de son oncle 8.
1. 11. Br., I, 262-263. L'usage était de se réunir, l'été, à sept heures du soir au Jardin de Ville, qui ne fermait qu’à neuf heures. Une partie du jardin, le bois, était alors touffue et secrète. Le bois a fait place aujourd’hui à un jardin anglais assez médiocre.