‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 241 sur 369 · Ou. cit · texte numérisé non relu

Ou. cit

2. H. Br., II, 82. « Les mathématiques ne furent plus pour moi que comme l’échafaudage du feu de joie de la veille, »

3. Cet abandon a été raconté et expliqué différemment, et par Beyle luimême, et par Colomb.

Dans sa notice nécrologique (Journal, 471), où Beyle prend des attitudes avantageuses pour la postérité, il écrit : « Beyle.… déclara [à M. Daru] avec une force de caractère singulière pour son âge, qu’il ne voulait pas entrer à l’Ecole Polytechnique. » Mais, dans la Vie d'Henri Brulard, il dépeint au contraire «l'excès de sa timidité », de son « angoisse » et de son « désarroi », quand M. Daru lui demanda sévèrement pourquoi il ne se présentait pas à l’examen de l’école. (II, 112-114, 123-124.) Là est évidemment la vérité.

Quant à Colomb, contre toute vraisemblance, il raconte que Beyle préparait avec zèle son examen dans sa chambre de la rue de Lille, et qu’il y renonça, « d’après les conseils de la famille Daru. » (Notice, XX.) La famille Daru, qui avait du bon sens, et ne pouvait offrir à Beyle qu'une place de surnuméraire, ne lui conseilla sûrement point de renoncer à ce qui pouvait sembler alors la plus belle de toutes les carrières. Mais Colomb, qui se sert du manuscrit d'Henri Brulard, ne sait pas toujours le lire.

I est d'autre part singulier que Chérubin Beyle, avec une indulgence inattendue, ait laissé son fils obéir à un caprice qui devait sembler à tous une incompréhensible folie. « Je ne conçois pas, écrit Beyle, comment mon père ne me força pas à me faire examiner. Probablement, il se fiait à l'extrême passion qu'il m'avait vue pour les mathématiques. Mon père, d’ailleurs, n’était ému que de ce qui était près de lui. » (H. Br., II, 83.) On peut supposer aussi que son père ne tenait guère à le voir soldat * et loin de Grenoble. En le laissant manquer l'entrée de l'Ecole, il pouvait espérer secrètement qu’il reviendrait dans sa ville natale.

* Colomb nous dit sa « répugnance pour les carrières dépendantes du gouvernement d’alors. » (Not., XIX.)

4. « De toutes mes passions, c'était la seule qui me restât.» (Æ. Br. II, 83.)

C’est la première fois, mais ce ne sera pas la dernière, que l’on voit Beyle sacrifier à l’amour des lettres l’ambition la plus raisonnable et la plus sûre. En 1800, il abandonne pour elles l’Ecole Polytechnique, comme il laissera, en 1802, la carrière de soldat, comme il quittera,

en 1814, le Conseil d'Etat et l’administration, comme enfin, après 1830, il négligera bien souvent son nouveau métier de consul. La littérature fut, aux yeux des gens de bon sens, le vice de Beyle, l'influence troublante qui l’empêcha d’être jamais un officier ou un fonctionnaire estimable. Elle lui valut le mépris de tous ses chefs.

Quant à nous, qui l’estimons davantage pour cette belle passion invincible, louons-le d’avoir oublié l'Ecole Polytechnique en rêvant d’écrire des comédies comme Molière. Car c’était là, on se le rappelle, sa marotte.

A peine sorti du trouble où l’avaient jeté le spectacle de cette ville nouvelle, et ses déceptions sentimentales, il reprend son métier interrompu d'homme de lettres. Il pense à Selmours 1, ce drame inachevé qu'il a laissé à Grenoble. Mais il veut faire mieux, et, comme les sciences et l'idéologie lui ont donné l’habitude de la méthode, il s’en va demander à l’auteur lui-même, Cailhava, son Art de la Comédie ?. Car il croyait naïvement, il a toujours cru, que l’on devient poète dramatique par théorie et par principes. Il a passé dix ou quinze ans à étudier les règles du génie comique $. Il ne faut point s’étonner après cela qu’il n'ait jamais pu lui-même composer une seule comédie.

Mais, comme il fut toujours plein d'illusions, il acheta aussitôt un cahier « pour écrire des comédies », et dans sa chambre de la rue de Lille. qui « donnait sur quatre

4, Lettre du 10 avril 1800, à Pauline (Corr., I, 3).

9. L'Art de la Comédie, suivi d’un Traité de l’imilation, avait paru en 1772 (& vol. in-8°) ; une nouvelle édition, réduite, portait la date de 1786 ou 1795 (2 vol. in-8°). dt

A qui Beyle, voulant être le Molière de son temps, pouvait-il mieux s'adresser qu’à cet adorateur de Molière, qui portait sur une bague une dent du grand comique ?

3. Il a même ébauché, entre 1810 et 1813, un Trailé de la Comédie, qui se trouve dans les manuscrits de Grenoble. (R 5896, t. XXV.)

jardins ? », il attendit le génie, qui ne vint pas en ce temps-là.

À vrai dire ses cousins Daru, qui ne connaissaient point sa passion secrète, s’occupèrent trop de le distraire, jusqu’au jour proche où Beyle va quitter sa petite chambre, propice aux méditations, pour courir les champs de bataille. Mais 1l n’importe guère que ses velléités d’écrire soient encore demeurées stériles. Dès ce temps-là, le rêveur sentimental des rues de Paris, et le jeune poète enfermé dans sa mansarde devant du papier blanc, aurait pu composer l’épitaphe qui résume si bien aujourd’hui sur son tombeau le meilleur et l'essentiel de sa vie :

«... SCrisse, AM: »

1, H. Br., Il, 96.

Beyle dans la famille Daru. — Pierre Daru. — Martial Daru. — Beyle aux bureaux de la Guerre.

« Je devais être un singulier problème dans la famille Daru; la réponse devait varier entre : C’est un fou, et : C’est un imbécile. »

(H, Br. Il, 116.)

Les Daru allaient être pendant quinze ans les protecteurs attitrés d'Henri Beyle. Ils le comblèrent d’attentions, ils le reçurent chez eux comme un fils, ils ont fait sa fortune. Leurs bienfaits ne se lassèrent point. Quelques-unes de ses cousines voulurent même bien ajouter au traitement privilégié dont jouissait Beyle dans la famille des faveurs toutes personnelles et plus précieuses. Les Daru montrèrent donc à Beyle toutes les espèces de bienveillance, et Beyle a eu pour eux toutes les sortes d’in-

gratitude.

Il mit trente-cinq ans à découvrir qu'il leur devait beaucoup : « j’admire aujourd’hui, mais aujourd'hui

seulement, écrit-il dans Henri Brulard, la bonté de toute cette famille Daru !. »

C’est que jamais ils ne se comprirent. Aussi n’ont-ils éprouvé les uns pour les autres nulle sympathie véritable. Le protégé, nous le verrons, méprisait l’âme froide et l'esprit bourgeois de ses protecteurs ; et ceux-ci trouvaient Henri Beyle indépendant à l’excès, mauvais sujet, et

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