‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 242 sur 369 · H. Br., NU · texte numérisé non relu

H. Br., NU

trop dépourvu d’esprit de suite pour qu’on pût jamais rien faire de lui. Ils ne soupçonnaient même pas que ce jeune homme plein d’ignorance pût avoir aucune espèce de talent. Ce mutuel dédain n’empêcha d’ailleurs ni les uns de donner, ni l’autre de recevoir.

Avec une naïveté toute provinciale, Chérubin Beyle, ou plutôt Henri Gagnon, avait écrit à ces parents riches, arrivés, Parisiens, pour leur recommander ce petit cousin, espoir de la famille. Le plus singulier, c'est que les Daru l’accueillirent en effet avec beaucoup de bonté.

En pénétrant dans le salon de Madame Daru, Henri Beyle fit son entrée dans le monde : « C'était exactement la première visite que je faisais de ma vie !. » Ce début est chose d'importance pour un séducteur de femmes. Beyle y fut, de son propre aveu, gauche et ridicule. Nous pouvons l'en croire.

Timide comme tous les jeunes gens trop sensibles et trop fiers, ne s’oubliant pas assez lui-même pour ne pas supposer les autres attentifs à sa personne, et trop vaniteux pour être indifférent à leurs critiques, plein d’ardeurs dont il ne savait que faire, et incapable de les contenir, puis glacé tout à coup et silencieux, au reste, en ses meilleurs moments, d’une vivacité un peu lourde, d’aspect rustique, et très mal propre à la décence convenue, à la grâce facile ? des gestes mondains, Henri Beyle formait un mélange assez comique de prétention et de maladresse, de pauvretés et de brio, de raideur guindée et de brusquerie choquante.

Son aspect singulier surprenait dès le premier abord $. Massif et replet, il avait la rude encolure d’un garçon

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2. 11 n'avait à dix-sept ans, comme il l'écrit lui-même, « aucune grâce à [se] reprocher. » (Jour. d'It., 123.)

3. Nous n'avons aucun portrait authentique de Beyle à cet âge. (Sur les premiers portraits de Beyle, voir l'étude très précise de M. Debraye, H. Br., IT, 392-395.) Pour sa personne physique, cf. plus haut, 347.

boucher, le poil dru, noir et frisé, des épaules trop larges et des jambes trop courtes. Mais les mains étaient blanches et délicates, le mollet bien tourné et le pied aristocratique. Son profil ne semblait point celui d’un Lovelace. Sur ce corps d’athlète obèse, Henri Beyle dressait avec impertinence une grosse tête ronde. Le front, à vrai dire, un front que l’âge et les passions dégarniront vite, était beau ; bombé, bossué, expressif et large, il convenait à un penseur. Mais le nez relevé, insolent, aux narines frémissantes, ne disait rien qu’un voluptueux à l’affût des sensations fines. La bouche mince, sinueuse, au dessin précis, paraissait toute gonflée de vie ; on y sentait de l’ironie, — du mépris aussi, à la façon dont s’avançait la lèvre inférieure. Et il y avait de la volonté dans ce menton ferme, dans cette mâchoire épaisse et forte. Etrange visage, rude et fin, malicieux et sensible, où transparaissaient toutes les complexités de cette nature si diverse !. Mais bientôt on n’y voyait plus que les yeux, profonds, vifs, étincelants, « des yeux dont le feu faisait peur ? », des yeux qui le firent aimer $. Car c’est eux seuls qui pouvaient révéler, dans ce masque de sceptique, de psychologue, d’ironiste ou de sensuel, toute l’ardeur tendre et passionnée de son âme secrète.

Sa personne était donc faite, comme ses manières, comme son esprit, pour étonner par les plus singuliers contrastes, pour choquer et pour attirer, pour exciter la curiosité et décourager la sympathie.

Quand il entra dans la maison correcte des Daru, famille de fonctionnaires, de bourgeois et d’académiciens, gens du monde, bien rentés, bien arrivés, bien posés, pourvus de toutes les vertus régulières qui avaient fait et devaient faire leur fortune, Henri Beyle, venu tout droit de sa province, et encore mal dégrossi, dut les faire sourire

1. Ce visage expressif était toujours en mouvement. Non seulement il traduisait les passions qui agitaient Beyle, mais encore imitait instinctivement la mine des autres. Beyle avait le don des grimaces. (AH. Br., I, 59.)

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3. « Mon grand-père, homme du monde, m'avait dit : (Tu es laid, mais personne ne te reprochera jamais ta laideur. » (H. Br, I, 159.)

et les inquiéter. On le leur annonçait comme un Jeune homme remarquable, la gloire de l’Ecole centrale *. Il semblait en effet assez plein de lui-même ; guindé dans sa timide fierté, on pouvait le prendre pour un pédant tout gonflé des succès scolaires remportés dans sa petite capitale. Le scepticisme avisé de ces provinciaux qui s'étaient faits Parisiens dut se défier. Ce garçon si gauche et si peu maniable cachait-il un cuistre, ou un jeune homme d’avenir, qui méritât d’être recommandé dans les bureaux des ministères, sans devenir un embarras pour ses protecteurs ?

Henri Beyle de son côté se trouva tout de suite mal à son aise au milieu de ces parents si bienveillants et si froids.

Le chef de la famille, Noël Daru, était un vieillard de soixante et onze ans ?. Sa politesse stricte, sa condescendance glacèrent Beyle. Il n’a jamais pardonné à cet homme grave le respect terrifié qu'il lui inspira dès l’abord : «M. Daru le père me reçut avec des phrases d’affection et de dévouement pour mon grand-père, qui me serraient le cœur et me rendaient muet 5. » Aussi M. Daru a-t-1l la première place dans cette galerie de portraits de famille, où leur jeune cousin a gravé la figure de ses bienfaiteurs d’un trait dur, acéré, inoubliable.

« M. Daru,.… fils d’un bourgeois prétendant à la noblesse, était fils de ses œuvres. » — « ... homme adroit et peu sensible, 1l quitta Grenoble, sa patrie », pour faire fortune. « Il voulait aller en Amérique. Le hasard le fit secrétaire » de M. de Saint-Priest 4, intendant du Languedoc. « Il avait traversé la Révolution avec adresse, et sans se laisser aveugler par l’amour ou la haine qu’il pouvait avoir pour les préjugés, la noblesse et le clergé.

1. «Mes parents m’annonçaient sans doute comme un prodige en tout genre» (H. Br., Il, 124.)

2. Et non « de quelque soixante-cinq ans », comme écrit Beyle. M. Chuquet consacre une page de son livre à sa femme et à lui. On y trouvera quelques dates et quelques faits utiles. (Stendhal-Beyle, 31-32.)

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