Jour. d'It
4, Jour. d’It., 6. !
victorieuse d'introduire à Milan la licence et la corruption. C’est ainsi que le chroniqueur Mantovani déplore en gémissant le relâchement des mœurs, et l’indécence des robes apportées par les Français. En vérité les belles Milanaises, heureuses de pouvoir révéler à tous cette beauté sculpturale dont elles faisaient profiter quelquesuns, avaient tout de suite adopté les modes du Directoire !. Des bals masqués ?, se succédant presque chaque jour, prêtaient mieux encore à une irop séduisante liberté de costume. L'armée française dansait sans cesse, et les Milanaises avec elle $.
Ce fut peut-être là l’occasion de quelques troubles, que les chroniques manuscrites relatent avec soin. On sait qu’en Italie un amant ne permet point à sa maîtresse de danser avec un autre que lui. Mais les Français, que tous les témoignages s'accordent à montrer fort insolents 4 n'étaient point hommes à respecter pareil usage ; ils ne demandèrent sans doute aucune permission ni aux Cavaliers servants ni peut-être aux danseuses elles-mêmes. Là encore ils furent « prepotenti », Mantovani est heureux de le raconter 5. Et peut-être Henri Beyle a-t-il assisté à ce bal de la casa Tanzi 5, le 9 août 1800, où ces jeunes héros
4. « Milan. est à présent, delà les monts, la seule ville où l’on trouve du pain cuit et des femmes françaises, c’est-à-dire nues. » (P.-L. Courier, let. du 8 janv. 1799.)
2. Miscellanea politica, Bibl. Ambros. — Jour. d’IL., 5. — Corr., I, 13-14. — Thiébault rappelle deux de ces bals, « aussi remarquables par le choix des six cents invités et par la richesse ou l’élégance de leur costume, que par la beauté et l'étendue des appartements, leur éclairage et leur décoration. » Sa maîtresse, Pauline Ricciulli, « portait un costume à la Roxelane, qui laissait deviner les suavités enchanteresses de toute sa personne. » (Mémoires du gén. baron T., III, 129.)
3. Quoi qu’en dise Mantovani, les Français n'étaient pas seuls responsables de ces fêtes trop païennes. Milan avait été de tout temps célèbre par ses bals. De Brosses les admire, et raconte que les Milanais ont forcé le pape à prolonger pour leur ville le carnaval de cinq jours (let. LIV). Beyle vante à sa sœur ce précieux avantage. (Corr., I, 13.)
&. On trouvera des preuves singulières de l’impertinence et de la grossièreté affectées par quelques officiers, — et cela au milieu de la plus haute société
italienne, — en lisant les Mémoires de Thiébault. 5. Diario manoscritto, bibl. Ambros.
6. Il écrit dans la Vie de Nap. (138) : « ... ces femmes charmantes, que nous
rencontrions au Casin della Città et plus tard au bal de la casa Tanzi. » Cette casa T'anzi était mentionnée, en 1787, par le guide de l’abbé Bianconi, comme
laissèrent trop voir les insuffisances de leur éducation brutaux et malpropres, ils gâtèrent et brisèrent tout. Rien ne nous permet de croire que Beyle ait pris sa part dans ces excès.
Mais il dansait, ses lettres à sa sœur en font foi. C’est peut-être à ces bals ! qu’il entra si tôt en relations avec quelques Italiens et Italiennes. Dès le 10 messidor, 1l écrit à Pauline : « J’ai pris des Italiens une bien meilleure idée qu'on n’en a en France; je me suis lié avec deux ou trois qui vraiment m'’étonnent par la sagesse de leurs idées et le sentiment d’honneur qui règne dans leur cœur. » Mais il s’intéressait surtout à leurs femmes ; avec la discrétion d’un frère écrivant à sa jeune sœur, il ajoute (et on peut supposer que son étonnement n’est pas sincère) : « Une chose à laquelle j'étais bien loin de m’attendre, c’est la charmante amabilité des femmes de ce pays. Tu ne me croiras pas, mais vraiment en ce moment je serais au désespoir de retourner à Paris ? ». Relations superficielles sans doute et passagères, véritables liaisons de bal. Il ne voyait pas chez elle la société italienne, et ne la connaîtra que dix ans plus tard 8.
Mais parfois, de ces bals si ardents et si gais, il revenait profondément triste. C’est apparemment les jours où parmi ces femmes presque nues et ces jeunes hommes tous aimés, 1l avait mieux senti la froideur de sa solitude. Ces jours-là, il cherchait à qui se confier. Le spectacle de ces brillantes sensualités lui donnait un regret inattendu des plaisirs innocents et champêtres, et même l’amour de la vertu 4 Alors il écrivait à sa sœur, et, sous la généralité des maximes à la Jean-Jacques, on croit sentir déjà
une des curiosités milanaises ; elle avait une chambre peinte à fresque par Tiepolo, et un riche jardin de plantes exotiques (p. 417).
1. Ou bien aux dîners de la casa Bovara ; il s'agirait donc de quelques personnages officiels de la république cisalpine.
2ICOrr:, Eu 3. D'ailleurs il ne sait pas un mot d’italien : « Je fais tous mes efforts pour
apprendre un peu d’italien, mais n'ayant pas pu trouver un [maître ?], je vais très lentement. » (Corr., I, 7.)
&. Il écrit le 27 décembre à Pauline : « Sois bonne et aimante et surtout jamais fausse, car c’est un crime que de feindre la vertu. » (Corr., I, 11-12.)
quelque blessure personnelle : « Je viens, ma bonne Pauline, d’un bal où je me suis ennuyé à la mort... » Il s’attendrit aux souvenirs de Claix, de sa famille, et, comme on pleure une félicité perdue, il évoque ce « bonheur des âmes pures et exemptes de grandes passions. » — « Ah ! s’écrie-t-il, si celles-ci donnent quelques instants de vrai bonheur, par combien d’instants affreux ne sontils pas rachetés 1! » Peut-être cette nuit-là avait-:l vu danser Angela Pietragrua aux bras de son amant.
Il y avait cependant un endroit de Milan où Beyle goûtait des heures de félicité véritable, je veux dire «de cette tendresse onctueuse », de cette rêverie languide qui était le vrai besoin de son cœur. Ce lieu privilégié, c'était la Scala.
Dans cette vaste nef de la Scala, qui est encore aujourd’hui à peu près ce qu’elle était au temps de Beyle, mieux que partout ailleurs sans doute, on pourrait évoquer son ombre. S'il est un point dans le monde où l’âme singulière qui fut Stendhal pouvait venir encore errer et se souvenir, ce serait assurément dans cette grande conque sonore, entourée de ses cinq étages de petits alvéoles semblables, et toute bourdonnante encore de ces histoires d’amour qui, depuis cent cinquante ans, mêlent chaque soir leur murmure à la musique des opéras. Il n’est pas un autre endroit de l’espace où Stendhal soit aussi souvent venu penser, rêver, s’attendrir, regarder de son vif regard, ou bavarder avec esprit. Là se formeront ses théories littéraires ou artistiques, là il observera les mœurs, et se fera conter les plus piquantes anecdotes du jour. C’est à la Scala que se sont mûris l'Histoire de la Peinture, Rome, Naples et Florence, et ce livre de l'Amour, la plus intime de ses œuvres, révélatrice comme une confidence ; c’est à la Scala que se sont préparés Racine et Shakespeare, la Vie de Rossini, et bien des pages de la Chartreuse de Parme.