‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 306 sur 369 · Le borgo · texte numérisé non relu

Le borgo

3. Voir Lalande, Voyage en Italie, VIII, 426-7. — Jour. d'It., 7: — Corr., I,

47 : « Nous sommes au plain-pied, en entrant par derrière, et au dixième au moins, par devant. » — La casa Terzi garde encore aujourd'hui toute sa grace antique.

4. Cette vue fit sur Beyle une impression profonde. Quinze ans plus tard fl écrivait dans Rome, Naples el Florence (404) : « Je vais passer quelques heures à Bergame à cause de la belle vue. On peut courir les deux mondes sans trou-

ver rien de comparable. » En 1806, à Montmorency, la « vue immense ? lui 1 9° «rappelle celle de Bergame ?: (Jour., 323.)

sait « retentir la terre et les cieux », Beyle sentait son âme s'élever « vers le père des nuages et de la terre »; car, s’il était un peu libertin, il avait lu la profession de foi du vicaire savoyard. Puis cette «idée sublime » faisait bientôt place « à une douce mélancolie », et Beyle pensait à Angela, aux orages de la passion, au tumultueux bonheur qu'il avait en vain désiré. Et quand le ciel redevenait serein, Beyle regrettait cette symphonie de la nature, qui le faisait s’attendrir et rêver d’amour, comme la musique de la Scala 1.

Mais habituellement cette vue de Bergame, qui rappelait à Beyle, par sa richesse et sa gaîté, la vallée de l’Isère telle qu'on laperçoit de Montfleury, semblait moins faite pour inspirer la mélancolie que le bonheur de vivre. C'était le « paysage riant » que l’on aimait aux siècles passés. Champs si bien cultivés, arbres qu’on aurait dits plantés sur les collines et dans la plaine par la main d’un jardinier habile, fermes et villas dont les blanches façades dorées et les toits d’un rouge assombri semblaient fleurir l’étendue verte : tout ce tableau voluptueux et large ne pouvait conseiller à Beyle que les plus aimables jouissances.

Le jour même de son arrivée, il s’informe des jolies femmes. Madame N. passe pour la plus belle, mais son cavalier servant est riche et généreux, et Beyle n’a pas les moyens d’entretenir de grandes dames. Il se rabattrait bien sur deux comtesses qui habitent près de son propre palais. Mais il ne les trouve ni assez jeunes, — elles ont vingt-huit ou trente ans, — ni assez propres 2.

Beyle est délicat. Mais, selon toute vraisemblance, faute de comtesse à son goût, il dut se rabattre sur quelque maritorne, à moins qu’il ne se soit, une fois de plus, abstenu. Car si Beyle, dans son journal, affecte de vouloir prendre les femmes à la hussarde, il ne faut voir là que façon de s’encourager lui-même, et de s’exciter à l’at-

1. La description romantique de cet orage fut envoyée par Beyle à Pauline, le 19 floréal an IX. (Corr., I, 16-17.) 2 NOUTIT LT SS

taque. Comme le poltron qui chante tout seul pendant la nuit, Beyle, dans son for intérieur, fait le fanfaron et le fat, et veut se persuader qu’il est Lovelace, Valmont, ou bien Lasalle. Mais ce ne sont que de brillantes velléités. Il agit peu.

Ce n’était pas faute d’études. Ses camarades, moins novices, ne demandaient pas mieux que de lui donner des leçons, même pratiques. Ainsi fera un jour un certain Percheron, qui n’était point un sot en la matière, car 1l eut l'honneur d’être choisi par la comtesse A., qui se connaissait en hommes. Henri Beyle, ayant reçu ses confidences, crut ne pouvoir mieux s'adresser. Il était, avouet-il, « ainsi que beaucoup d’autres embarrassé » lorsqu'il s'agissait de vaincre pour la première fois la vertu * d’une femme honnête. Mais Percheron lui indiqua « un moyen très simple ». Beyle, pour ne le point oublier, en note studieusement dans son journal les moindres particularités 2. « Pour peu qu’on y mette de sang-froid, cela est immanquable. »

Mais Beyle a beau faire, et les principes n’y peuvent rien : il n’arrive point à se persuader à lui-même qu’il soit capable de violer une femme. D'ailleurs assez mal en point, toujours fiévreux 8 il est de toutes façons peu en état de donner beaucoup de soins à l’amour.

Il tâchait donc de se distraire d’autre façon. Ce n’était point en allant visiter les tableaux de Lorenzo Lotto, dispersés dans mainte église. Beyle ne parle jamais des œuvres d'art qu’un dilettante moins novice aurait su trouver à Bergame. Il ne semble pas s'intéresser davantage au mystère des petites rues escarpées et sinueuses ; il n’a point remarqué ces hautes maisons noires, Où, par

Page 1