‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 4 sur 369 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

Mais deux trouvailles essentielles effacent aux yeux de Beyle heur et malheur : Angela Pietragrua, dont il devient pour quinze ans l’amoureux et la dupe ; — la musique de la Scala, qui fait de lui un mélomane, pour jamais.

Au lendemain de Marengo, Beyle veut tâter de la gloire. Mais il arrive après la bataille. Selon toute apparence, en dépit de ses affirmations, et contrairement au témoignage de ses historiens, Henri Beyle n’a même pas réussi à faire, pendant huit jours, la médiocre campagne du Mincio. Et il a sans doute inventé après coup un héroïsme imaginaire. Aide de camp inutile, lieutenant de dragons dégoûté de son métier et de ses camarades, Beyle quitte l’armée d’Italie. En moins de deux ans il a épuisé les espérances d’une première vocation, achevé une première vie, et il retourne à Paris pour en commencer une seconde.

Mais qui ne voit que cette première vie, — et l’éducation de Grenoble, et la brève expérience de Paris, et les deux années pleines et brûlantes d'Italie, — n’est point

du tout le développement rectiligne et simple d’une personnalité qui tire d’elle-même tout ce qu’elle devient? Loin de grandir isolé des hommes et des choses, et suivant la loi profonde de son génie, Beyle subit sans cesse l’influence du dehors. Qu'il réagisse ou qu'il cède, 1l n'importe, puisqu'il ne reste jamais n1 impassible ni intact. Le caractère de Bevle ne se comprend donc que si l’on fait intime connaissance avec tous les siens, qui tous l’ont modifié et se retrouvent en lui : 1l ne se comprend que si l’on regarde à loisir les paysages qui*se sont insinués dans son cerveau, les villes où il a vécu, les hommes qu’il a aimés ou détestés passionnément, en un mot, les êtres, les événements, les objets qui à chaque minute ont irrité ou ému cette sensibilité si tendre, cette âme qui n’éprouve rien à demi, et dans laquelle rien ne se perd et rien ne s’efface.

Et voilà pourquoi J'ai essayé moi-même de retrouver, dans leur plus minutieux détail, ces influences mêlées, ces émotions et ces souvenirs, qui peu à peu ont fait

Stendhal.

PRÉFACE IX

Pour connaître Grenoble et les contemporains de Beyle, ses amis, ses maîtres, ses parents mêmes, pour connaître Milan, ses compagnons d'armes, et les Italiens au milieu desquels il a vécu, il ne suffit pas de lire ses œuvres. Les archives, les mémoires, les lettres, et la vision des pays et des choses, nous permettent heureusement de compléter ou de corriger Stendhal. Mais, pour le connaître lui-même, il faut bien en revenir surtout à la Vie d'Henri Brulard 1, et résoudre cette question préalable : que vaut cette autobiographie? de quelle manière en faut-il user?

Stendhal écrivit Henri Brulard pour lui d’abord, et pour le plaisir qu’il avait à l'écrire ; il l’écrivit ensuite, accessoirement, pour un lointain et problématique lecteur.

L'étude de l’homme lui sembla toujours l'occupation la plus passionnante ; mais, de tous les hommes, le sujet le plus curieux lui parut bien être Henri Beyle. Il passa son existence à se regarder vivre, et trouva dans ce spectacle une satisfaction profonde. La Vie d'Henri Brulard n’est qu’un épisode dans cette éternelle contemplation de soi-même. « Je me suis dit : je devrais écrire ma vie, Je saurais peut-être enfin, quand cela sera fini, ce que J'ai été, gai ou triste, homme d’esprit ou sot, homme de courage ou peureux, et enfin au total heureux ou mal-

heureux 2... »

4. La Vie de Henri Brulard a été publiée pour la première fois par C.Stryienski en 1890 (Charpentier, in-16), et rééditée par lui, avec quelques corrections seulement, en 1912 (Emile-Paul). Ces deux éditions sont très fautives et très incomplètes. C’est sur la première que j'avais dû faire d’abord ce travail, mais non sans tirer des manuscrits nombre de fragments inédits.

M. Edouard Champion vient de nous donner enfin le texte complet d'Henri Brulard. I] n’est point de stendhalien qui ne doive le louer pour la méthode qu'il a suivie, la seule acceptable, en ne se permettant ni corrections ni coupures. M. Henry Debraye a déchiffré le manuscrit de Beyle avec un scrupule, une patience et une ingéniosité qui sont tout à son honneur.

Cette nouvelle édition m'a fourni bien des passages nouveaux et essentiels, elle m'a permis de corriger souvent le texte de C. Stryienski. C’est à elle que je renvoie partout.

2° H°Br:;1,16:

< PRÉFACE

Pourtant un écrivain n’écrit jamais sans l’arrière-pensée d’être lu. Comme Montaigne composant ses Essais, Beyle, préoccupé avant tout de lui-même, prévoit cependant la possibilité d’un lecteur *. Mais il pourrait, à la rigueur, s’en passer : ( À vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d’avoir quelque talent pour me faire lire. Je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout ?. » Et il note à la fin de son manuscrit : « L'idée d’être lu s’évanouit de plus en plus 5. »

Déjà pareille attitude donne une grande présomption de franchise. Si Beyle éprouve un plaisir personnel et intime quand il fait « à fond son examen de conscience 4», ne gâterait-il pas son plaisir en se jouant à lui-même une inutile comédie?

Et voilà qui distingue la Vie d'Henri Brulard de tant d’autres autobiographies plus ‘célèbres, qui toutes sont faites pour le public, et accommodées à son goût : les Confidences de Lamartine, par exemple, les Mémoires d'Outre-Tombe, ou même les Confessions de Rousseau. Il y a bien des chances pour que Stendhal, préoccupé avant tout de lui-même, nous trompe un peu moins que ces honnêtes gens, trop avides de notre estime.

Pour un lecteur sans préjugé, et qui ne vit pas, comme tel illustre historien de Stendhal, dans la crainte maladive d’être dupe, nulle autobiographie en effet ne donne mieux que celle-ci Pimpression d’être un livre de bonne foi. Stendhal y apparaît sans cesse préoccupé de découvrir le vrai, et de l’exprimer avec sa nuance le plus précise et la plus juste : «.. j'écris ceci, sans mentir j'espère, sans me faire illusion, avec plaisir, comme une lettre à un ami. »

1. H. Br. 1, 6, 7, 8, 9, 10. Il ajoute cette note marginale : « Droit que j'ai d'écrire ces mémoires : quel être n'aime pas qu’on se souvienne de lui ? » Le soin qu’il a, en des testaments répétés, de léguer son manuscrit à un éditeur, les corrections et les précautions de style, sont autant de preuves que Beyle désire et espère être lu. (Zd., ib., XXVI-XX VIII, IT, 205, 217, 222.)

2. Id., 1, 7. CÊ. 8 : « Mes confessions n’existeront... plus trente ans après avoir été imprimées, si les Je et les Moi assomment trop les lecteurs ; et toutefois j'aurai eu le plaisir de les écrire... »

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