Madame Pierre Daru
3. I. Br., I, 173. — Sous l'émotion du souvenir de Lambert, il lui prend même, à Cività-Vecchia, un désir inattendu de revoir Grenoble, sa patrie détestée, et il écrit : « Idée. Aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet que le troisième jour. Aller seul incognito à Claix, à la Bastille, à la Tronche. »
sur soi-même est une jouissance de raffiné que les contemporains de Stendhal ont plus éprouvée que personne.
Mais lui se distingue de tous les autres par une singulière particularité : Henri Beyle est un épicurien romantique. Son cœur délicat le rend bien accessible aux moindres souffrances, mais il ne s’y complaît guère 1. C’est la joie amoureuse qu’il recherche, aussi ardemment que d’autres les douces larmes et les fines angoisses. Non point que l’amour rieur, polisson et satisfait de Boucher ou de Fragonard lui convienne en aucune façon. Il lui faut le grand et le profond amour, celui des poètes ; mais il le veut attendri et heureux, comme cette divine allégresse que l’on voit aux figures du Corrège.
Ce mélange presque inédit, fait d’un goût tout païen pour la joie, et d’une imagination follement romanesque, nous le voyons paraître, comme tous les traits essentiels de son caractère, dès son enfance.
Mais il le faut saisir au passage, puisque la jeunesse lugubre d'Henri Beyle le contraignit surtout à la tristesse ?. C’est seulement bien des années plus tard qu’il rencontrera la vraie patrie de son cœur ; il la découvrira dans l’Italie, en écoutant un opéra-bouffe de Cimarosa : musique amoureuse, et rire fou.
Une seule fois, dans ces longues années de Grenoble, son cœur refoulé s’épanouit à l’aise. Le souvenir éblouissant de cet épisode est resté si clair et si beau dans sa mémoire, qu'il nous l’a longuement conté #. Il ne s’agit de nulle autre chose que d’un petit voyage à la campagne, chez son oncle Romain Gagnon. Mais, à l’en croire, il y connut la joie infinie, celle au delà de quoi l’on ne rêve
rien. «Je fis un voyage aux Echelles 4, ce fut comme un séjour
1. Sauf pendant certaines périodes, où l’influence de Rousseau le domine. Mais alors il n’est plus tout à fait lui-même.
2. Ayant pour elle moins d’inclination que la plupart de ses frères en romantisme, il souffrit aussi beaucoup plus qu'eux.