‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 89 sur 369 · H. Br., I · texte numérisé non relu

H. Br., I

4. Dans un style d’une négligence caractéristique, qu'il n’a pas sur les vers latins l'opinion de Sainte-Beuve :

Beyle montre clairement « J'étais arrivé à cette

latins par son grand-père. Est-ce à cause de cette paresse qu'il se montra plus tard un styliste sans dextérité ? Tout au moins révèle-t-il là sa vraie nature. Dès son enfance, Beyle ne manifeste aucun goût pour tout ce qui est Jeu savant de rythmes et de mots : c’est déjà le fond qu’il préfère à la forme. Les souples habiletés de l'écrivain maître de son instrument, l’art ingénieux et exquis du ciseleur de phrases, ne seront jamais son fait. Cet homme qui, pour se mettre en forme, lira quelques articles du code civil avant d'écrire une page de roman, ne devait assurément montrer dans sa jeunesse aucune disposition pour le jeu délicat, minutieux et puéril des vers latins.

« Mentir n'est-il pas la seule ressource des esclaves ? »

(Henri Brulard, I, 177.)

Beyle se trouvait encore sous la molle férule de M. Du- ‘rand, quand il entreprit la conquête de sa liberté. Il avait douze ans peut-être.

Ce rêve d'indépendance est banal. Tous les enfants le connaissent à l’âge où ils commencent à désirer d’être hommes. Mais ce mal de croissance fut chez Beyle précoce et furibond.

Sa vive imagination se figurait que la liberté est à elle seule un bonheur complet ; se promener librement dans la rue lui apparaissait comme une joie véritablement ineffable. D'ailleurs, habitué déjà à penser librement, il voulait agir de même. Sa haine enfin contre ses tyrans ajoutait à son désir de l'indépendance cette énergie que la haine seule peut donner à une passion.

Beÿle n’était donc pas un enfant qui s’efforce d’échapper à une contrainte ennuyeuse, mais plutôt un esclave qui veut briser ses chaînes. Cette lutte puérile pour la

époque incroyable de sottise où l'on fait faire des vers à l’écolier latin. Il faut absolument l’émulation pour faire avaler de telles inepties. » (4. Br.,l, 152, 154.)

liberté prend ainsi, dans cette jeune âme forcenée, les sombres couleurs d’un affranchissement douloureux.

Ainsi Beyle, comme la France, et en même temps qu’elle, s’efforce de secouer le joug. Seulement ce ne fut point l’enthousiasme généreux et les nobles illusions des Girondins. Beyle, dans sa lutte contre ses tyrans domestiques, semble avoir hérité plutôt l’âme ombrageuse et les hallucinations féroces de la Terreur.

Comme toutes les grandes passions impuissantes, l’amour de la liberté poussa Henri Beyle jusqu’au crime. Il a raconté « ce grand crime » avec une évidente complaisance !. Il en conçoit encore, on le devine, quelque fierté. « Réellement ce fut un méchant tour », avoue-t-1l ; mais il ajoute presque aussitôt : «je trouve fort bien la tentative Gardon ? ». Il s’agit d’un faux en écriture.

On venait de former des bataillons d’enfants, les bataillons de l’Espérance 3. Beyle les voyait défiler sous ses fenêtres. Il « brûla » de défiler aussi. Comme tous les petits Français, il avait la passion de jouer au soldat, et, dans cet amusement délicieux, il découvrait en même temps le moyen de sortir dans la rue sans être accompagné d’un domestique. Désir innocent, louable même : Beyle ne travaillait-il pas pour la liberté et pour la patrie? Mais le moyen qu’il employa était audacieux.

€... je pris un morceau de papier, raconte-t-1l,.. et, en contrefaisant mon écriture, j'invitai le citoyen Gagnon à envoyer son petit-fils, Henri B., à Saint-André 4, pour

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