H. Br
* Le docteur Gagnon fut nommé vice-président de cette section le 10 ventôse an III.
Ses premières leçons de dessin permirent à Beyle de reprendre la lutte, et cette fois avec quelque succès.
Malgré Séraphie !, on l’envoya chez M. Le Roy, «un Parisien fort poli ». Mais qu’importaient l’homme et ses leçons ? L’essentiel était que, pour la première fois de sa vie, Beyle avait la permission de marcher seul dans la rue. Le chemin était court : il ne s’agissait que de traverser la place Grenette ?. D'ailleurs on le surveillait, de la fenêtre de Séraphie, et l’on comptait les minutes $.
Henri Beyle abusa. En allant très vite, il pouvait, avant d’entrer chez M. Le Roy, faire un tour sur la petite place de la Halle, toute voisine 4 Ou bien, en revenant, et quand il avait dûment franchi la porte de sa maison, il s’arrêtait « des quarts d’heure entiers » dans l'escalier, (sans autre plaisir que de se sentir libre. » — « Dans ces rares moments, au lieu d’être employée à calculer les démarches de mes tyrans, mon imagination se mettait à jouir de tout 5. »
Bientôt ces bonheurs si grands ne lui suffirent plus. Il osa pousser jusqu’au Jardin de Ville, «rempli de petits polissons. » Par un passage voûté, tout près de la maison Gagnon, il y arrivait en quelques pas. Mais on le vit, on le gronda, il mentit.
Le mensonge n’était pas dans la nature d'Henri Beyle. Son énergie, ou, si l’on veut, son cynisme, le menaient à
1. Affirme Beyle, mais il répète trop souvent cette affirmation pour que nous puissions le croire toujours.
2, « … M. Le Roy demeurait dans la maison Teisseire, avant le grand portail des Jacobins. » (H. Br., I, 176 ; cf. 177.) Sur le manuscrit, un plan donne la place exacte de la maison Le Roy (auj. place Grenette, n° 5, d'après M. Debraye, H. Br., II, 241).
3. N'importe, pour expliquer une liberté aussi extraordinaire, il faut se rappeler que le père de Beyle vivait sous la menace d’une arrestation depuis le mois de mai 1793. Il avait quitté la rue des Vieux-Jésuites et se cachait dans la maison du docteur Gagnon. (Et c’est pourquoi Henri Beyle, qui se rappelle le fait sans en comprendre la cause, vint lui aussi s'établir à demeure, et pour sa plus grande joie, chez son grand-père : voir H. Br. 1,123 ; nous savons même, d’après la liste de recensement citée plus haut, qu'il s’y trouvait au printemps de 1794.) Au milieu de toutes ces inquiétudes, on n'avait plus le loisir de surveiller d'aussi près Henri Beyle. Les circonstances politiques le servaient.
&. Elle communiquait par un court passage avec la place Grenette.
SH Br, 1476.
la franchise, fût-ce la plus impertinente. Séraphie et Chérubin lui ont enseigné l’hypocrisie. « Le peu de bonheur que je pouvais arracher était préservé par le mensonge * ». Malheureusement Beyle gardera toute sa vie quelque chose de cette mauvaise habitude enfantine : tel de ses livres en est la preuve. Il s’est exposé aux déments, parfois brutaux, de ses historiens, parce que son père et sa tante lui avaient de bonne heure appris le subtil plaisir de tromper.
«Cette lueur de liberté » avait rendu Beyle « furieux ». — (€ Que me feront-ils après tout, où est l’enfant de mon âge qui ne va pas seul? » disait-il. Or Beyle pouvait avoir douze ans ; son indignation semble prématurée. « Plusieurs fois j’allai au Jardin de Ville ; si l’on s’en apercevait on me grondait, mais je ne répondais pas. On menaça de supprimer le maître de dessin, mais je continuai mes courses. J'étais devenu féroce. Mon père commençait à prendre sa grande passion pour l’agriculture et il allait souvent à Claix. Je crus m’apercevoir qu’en son absence je commençais à faire peur à Séraphie... Marion et ma sœur Pauline étaient hautement pour moi... Je me mis à résister à Séraphie, j'avais à mon tour des accès de colère abominables 2... »
Après la ruse, la violence. Mais elle réussit mal, et la réaction l’emporta. Beyle n’alla plus chez M. Le Roy, c’est M. Le Roy qui vint chez Beyle. Adieu les délices du vagabondage.
Telle fut la première campagne, d’un succès partagé, dans cette longue guerre pour l'indépendance. Mais Henri Beyle en avait goûté, et cela ne s’oublie point.
Un expédient habile lui donna bientôt une sorte de revanche. Il obtint d’aller travailler seul rue des Vieux- Jésuites 3. Par le prestige de la liberté, la triste et revêche maison prit soudain pour Henri Beyle un aspect quasi aimable. « Dans le salon silencieux où était le beau meuble