‹ La jeunesse de StendhalChapitre 124 sur 288 · H. Br., I · texte numérisé non relu

H. Br., I

Je puis dire que rien de ce grand homme ne m'a jamais plu. Je ne pouvais voir alors qu'il était le législateur et l'apôtre de la France, son Martin Luther ^. » Etait-ce bien là tout à fait l'opinion d'Henri Beyle en 1795 ? à douze ans, trouvait-il de l'enfantillage dans Voltaire ? Tout au plus la Henriade ou Mérope pouvaient-elles l'ennuyer.

Ce qui est vrai, c'est que Beyle n'aimait pas et n'aimera jamais Voltaire, si singulier que cela paraisse ^. Il n'est point temps d'en chercher ici les causes. Elles furent assurément diverses suivant les années. Enfant, il ne pouvait goûter cet ironique bon sens, cette impitoyable et dure raillerie, déplaisants quand on est à l'âge des illusions tendres ^. Et le reste sans doute ne l'amusait guère.

Est-ce à dire que Beyle ne subit nullement l'influence de ce libre et clair esprit ? Tout au contraire. Mais il la reçut à travers Henri Gagnon. Celui-ci, tout plein de son grand homme, devait avoir bien souvent à la bouche ses maximes ou ses plaisanteries. Mais c'est un Voltaire adouci et expurgé qui put arriver ainsi jusqu'à l'esprit <lu petit Beyle, et y laisser sa trace.

^Molière était mieux de son âge, étant un peu de tous les âges. Et pourtant, malgré sa vocation de « faire des comédies comme Molière», l'enfant semble ne point l'avoir aimé du tout : « Je trouvai un Molière avec estampes, les estampes me semblaient ridicvdes et je ne compris que V Avare », écrit-il dans Henri Brulard * ; et dans son

1. II.Br., I, 34. — La môme atTirmation catégorique se retrouve, quinze ans plus tôt ; Beyle écrit le 15 mars 1821 : « Voici mes antipathies : Voltaire, extrêmement et toujours ; Madame de Staël ; Bufîon . » (Note en marge de Schlegel : Blanchard de Farges, Un peu do Stendhal inédit, Correspondant du 25 sept. 1909.)

2. Aussi est-il étrange qu'un stendhalion aussi averti que 'M. Rcmy de Gourmont ait pu écrire, dans une étude sur « le style et l'art de Stendhal» (Temps du 19 mai 1912) : « ... Voltaire, qui fut, bien plus que le code, son modèle. » Si Beyle eut pour son style un modèle et un maître, ce ne fut pas Voltaire, mais Montesquieu.

3. Et, pour Beyle, à tous les âges : « ... je détourne les yeux... du fond méchant de Zadig, Candide, le pauvre Diable et autres ouvrages de Voltaire. » (//. Br., 1, 227.)

Page 1