‹ La jeunesse de StendhalChapitre 134 sur 288 · H. Br · texte numérisé non relu

H. Br

« Je ne saurais exprimer la passion avec laquelle je lisais ces livres. Au bout d'un mois ou deux, je trouvai Félicia ou mes fredaines. Je devins fou absolument, la possession d'une maîtresse réelle, alors l'objet de tous mes vœux, ne m'eût pas plongé dans un tel torrent de volupté. »

Il n'était point indilTérent que Beyle reçût la première initiation en lisant les « mauvais romans » de son oncle, qui sentaient « l'ambre d'une lieue ». Ces romans dataient sans doute, comme Félicia, de la fin du xviii® siècle. Ils contribuèrent à former sa sensualité.

Le temps du rire gras, des polissonneries épaisses est passé. Ce n'est plus l'âge des gros appétits toujours prêts, mais des fins désirs, blasés et las. Les romanciers d'alors, comme les peintres, ont le génie des indécences subtiles, et du plaisir rare.

Beyle est donc l'élève de cet érotisme savant. Aussi n'aimera-t-il jamais les obscénités vulgaires. En disciple du xviii^ siècle, une pointe de pudeur lui paraîtra l'assaisonnement nécessaire de l'amour le plus libre. Quoi qu'on en ait dit, même en galanterie, il se montrera toujours un raffiné. Il avait été à bonne école.

Le roman de Félicia ^ est un excellent type de cette littérature ingénieusement grivoise. Les amateurs le considèrent comme un des chefs-d'œuvre de ce genre spécial ; ils en font un cas extrême. C'est en réalité une polissonnerie abondante, et un peu monotone, mais aussi précise que la peut désirer un enfant avide d'instruction. Beyle y trouvait un code vraiment complet de l'amour, et de ses gestes variés. Nous savons donc, par Félicia, que dès un âge assez tendre ^ Beyle était, en théorie, tout à fait déniaisé, et même fort savant.

1. Félicia ou Mes fredaines est attribuée au chevalier Andréa de Nerciat. Elle parut d'abord à Amsterdam, sans date et sans nom d'auteur, en 2 vol. in-8°. Elle fut rééditée en 1784, sans autre indication que la date, en 4 vol. de 120 pages environ chacun, format de poche. C'est l'édition que je cite. Le livre fut souvent réimprimé.

2. Malheureusement nous ne pouvons préciser cet âge : douze ou treize ans peut-être.

Félicia, c'est Faublas, mais avec une héroïne au lieu d'un héros, Faublas, mais sans plus aucune trace de sensibilité ou de passion. Point de mérite littéraire, mais une certaine élégance aisée. Si les choses sont décrites avec une clarté extrême, c'est pourtant sans grossière crudité : tout ce qui pouvait surexciter l'imagination d'un enfant voluptueux, et rien de ce qui aurait pu dégoûter sa délicatesse.

Aussi l'influence de Félicia sur Henri Beyle semblet-elle profonde. « Cette découverte, a-t-il dit, fut décisive pour mon caractère ^. » Je le croirais volontiers.

Beyle y découvrait une théorie du plaisir et un type de la femme qui deviendront partie intégrante du beyhsme. Dès les premières pages, il pouvait lire ces conseils d'un oncle à sa nièce : « Le parfait amour est une chimère, dit Sylvino à Féhcia ^... Défends-toi de ces sentiments violents, ils rendent à coup sûr malheureux... Ne t'engage jamais au point d'avoir plus de peine que de plaisir. Préviens le dégoût... » Voilà déjà l'épicurisme calculé qui sera, en théorie, la philosophie de Beyle. — Et voici l'idéal féminin de celui qui ne pouvait se figurer le bonheur « que loin de ce qu'on appelle Vertu dans les femmes ^ » : « Les femmes, continue Sylvino, semblent n'être nées que pour aimer et être aimées... On exige d'elles des combats pénibles contre elles-mêmes ; une résistance ridicule envers nous : pendant ces délais, les beaux jours s'écoulent, les roses se flétrissent... Il te faut de l'amour, des plaisirs. Varie-les avec délicatesse... »

Féhcia suit les conseils de son oncle ; c'est elle qui nous raconte ses « fredaines » au long de quatre volumes, couronnés par cette épigraphe :

« La faute en est aux Dieux qui me firent si folle. »

Après d'innombrables expériences, elle ne doute point qu'elle n'ait en effet bien connu le secret du bonheur ; et elle écrit cette phrase, que l'on pourrait croire de Stendhal : « Quand j'ai réussi à me rendre heureuse de

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