II
2. C'est aussi dans Félicia que Beyle entendit pour la première fois parler de l'Italienne, comme de l'amoureuse par excellence. On y voit une Romaine qui aime et tue, première image pour Beyle de la passion ultramontaine. On y peut lire : a Croyez-moi, galants Français,... demeurez dans votre heureux pays où les amours les plus sérieuses ont rarement des dénouements tragiques. Surtout n'allez pas exercer vos talents au delà des Alpes... Là-bas ïinfidélilé peut coûter la vie, ici elle est la source de mille plaisirs. » (IV, 17.) Beyle reprendra bien souvent pour son compte cette antithèse de l'amour italien et de l'amour français. Mais, au lieu de suivre le conseil de Félicia, ce roué manqué, qui était une âme romantique, passa les Alpes, pour connaître la passion italienne, et en soulîrir.
3. Ne l'était-olle point déjà ? Ailleurs c'est Destouches qui aurait donné à Beyle l'idée d'être un écrivain. Ses souvenirs sont un peu confus. Mais il n'importe. Ces différentes impressions, croyons-nous, turent réelles, et s'ajoutèrent les unes aux autres.
-i. //. Dr., I, 192.
LA CONQUÊTn DE LA LIBERTÉ 185
vince, décidèrent en quelque mesure la vocation littéraire de Stendhal : il y avait découvert les troubles exquis de la volupté.
« Laclos écrivait beaucoup mieux que l'auteur du Rouge, cl l'égalait en profondeur. »
(Dard, Le Gén. Chod. de Laclos, G'J.)
Est-ce parmi les livres parfumés de Romain Gagnon que Beyle trouva les Liaisons Dangereuses? Ce roman délicieux et cruel est une des œuvres qui ont marqué le plus profondément sur l'esprit de Beyle ; le psychologue et le séducteur y apprirent tout à tour leur métier ; et quelques-uns pensent que, dans leur commun domaine, l'élève n'égala point le maître. S'il est vrai, comme le dit Stendhal, que les Liaisons dangereuses devinrent n le lîréviaire des provinciaux ^ », elles furent assurément le bréviaire d'Henri Beyle. Or nous ignorons à quel moment il a pu lire ce chef-d'œuvre d'analyse amoureuse et de polissonnerie raffinée. On peut croire cependant, et il croyait lui-même, que c'était avant de quitter Grenoble 2. Mais le lut-il à quinze ans, plus jeune peut-être, et sans y rien voir d'abord qu'une histoire pathétique ^, mêlée de vignettes libertines? Nous ne savons; et il n'importe, puisqu'en toute hypothèse Beyle relut les Liaisons Dangereuses, et sut en tirer peu à peu tout le suc et tout l'arôme secret. Si nous en parlons aujourd'hui, ne nous soucions donc jias de distinguer, dans l'influence prolongée d'un même livre, les moments divers et les âges.
Beyle s'apitoya peut-être sur les infortunes de M"^^ de Tourvel, mais il admira surtout Yalmont, son bourreau *.
l.H. Br., II, 109.