Cf. H. Br., II
3. D'autres figures déplaisantes vinrent encore s'ajouter à l'image de l'abbé Raillanne. Il faut se souvenir de l'influence démesurée qu'avait sur les jugements de Beyle une simple répulsion physique : « ... il y eut toujours à la maison un prêtre ou deux de cachés. La gloutonnerie d'un des premiers qui vinrent, un gros homme avec des yeux hors de la tête lorsqu'il mangeait du petit salé, me frappa de dégoût... La plupart de ces prêtres, gens du commun, produisaient [un] bruit de la langue contre le palais, ils rompaient le pain d'une manière sale, il n'en fallait pas tant pour que ces gens-là, dont la place était à ma gauche, me Cssent horreur. » [H. Br., I, 114.)
Enfin, à l'en croire, la plupart des confesseurs à qui son père le « livrait » auraient été des « cuistres morfondus », grossiers, brutaux, et du plus « âpre pédantisme. » [Id., 287.)
Cette lâcheuse influence des prêtres qui entourèrent son enfance se retrouve curieusement trente années plus tard. En 1824, dans la Vie de Rossini (239- 240), Beyle écrit : « ... Au souvenir des plaies d'Egypte, du roi Pharaon et du massacre des premiers-nés des Egyptiens, opéré pendant la nuit par l'ange du
Aussi de très bonne heure se fait-il de tout le clergé, indistinctement, cette conception simpliste : « Bien jeune encore,... je croyais que God méprisait ces jongleurs. Après quarante-deux ans de réflexions, j'en suis encore la mystification, trop utile à ceux qui la pratiquent ^ pour ne pas trouver toujours des continuateurs ^. »
Et sans doute ce naissant libertinage n'empêchait point le petit Beyle d'aller chaque matin, au couvent de la Propagation, servir avec gravité la messe de M. Raillanne ; il faisait tinter la sonnette et disait les répons « de ce coquin d'abbé », fort dévotement ^. Mais Tinstant d'après il se plaisait à fronder la religion ; n'était-ce pas fronder ses parents et ses maîtres ? Beyle se vengeait sur Dieu de ses persécuteurs :
« ... Je prouvais à mon compagnon de chaîne, le timide Reytiers, que toutes les choses qu'on nous apprenait étaient des contes... Nous avions une grande bible... reliée en vert, avec des estampes gravées sur bois et insérées dans le texte... Je me souviens que je cherchais sans cesse des ridicules à cette pauvre bible*... »
Ainsi Beyle s'accoutumait tout petit à une sorte de voltairianisme puéril. Bien avant de se demander s'il devait et s'il pouvait croire, il prenait l'habitude de railler sa croyance, et de la détester par instinct. Quand il se posera la question, elle sera déjà résolue au fond de luimême.
Beyle se détachait de la religion en la voyant s'allier
Seigneur, mon âme lie inévitablement le souvenir des douze ou quinze p*** [prêtres] au milieu desquels j'ai passé ma jeunesse dans le temps de la Terreur. »
1. « J'avais entendu les prêtres de Séraphie et de mon père se glorifier de la facilité avec laquelle ils menaient, c'est-à-dire ils trompaient, telle personne ou telle réunion de personnes. » (//. Br., Il, 85.)
2. H. Br., I, 54. — « Il déteste les prêtres comme toi et moi », lui écrivait son ami Mante en 1805 (dans une suite inédite à la lettre publiée dans le Journal, 459).