‹ La jeunesse de StendhalChapitre 193 sur 288 · H.Br., I · texte numérisé non relu

H.Br., I

4. Mais non la plus ancienne qu'il ait écrite, si, « à dix ans », il composait déjà une comédie tirée des œuvres de Florian. Mais Selmours, emprunté luimême à Florian, ne serait-il pas tout justement cette comédie ? Pourtant Beyle croit qu'elle s'appelait M. Piklar. (Cf. H. Br., 1, 131, 196, 208 ; II, 20 ; et plus liaut, p. 197.)

5. Je me sers de la 3^ édition : Paris, Didot, 1792, pet. in-8°.

6. Ce livre est composé d'une douzaine de contes, un pour chaque nation, depuis « Selico, nouvelle africaine », jusqu'à « Zulbar, nouvelle indienne ». L'Europe, l'Afrique, l'Amérique et l'Asie défdent ainsi ridiculement sous l'espèce d'histoires larmoyantes.

BEYLE A l'École centrale 2G9

commencer : il donne à la fille naturelle la moitié de l'héritage, et avec l'autre moitié épouse sa veuve.

Beyle choisit ce conte médiocre pour en faire une comédie ^. Comme Dubois-Fontanelle et Condillac lui avaient enseigné qu'il faut en tout une bonne méthode, il commença, avant d'écrire sa pièce, par en définir les personnages ; puis il en traça le plan, plusieurs plans ^ ; puis il en fit, à la façon de Corneille, Yexamen.

Le premier embarras de Beyle est de préciser le genre de sa pièce. Tout plein encore des principes de son maître, il se demande si cela fera une comédie ou un drame : « Je crains qu'elle ne tombe dans le mauvais goût en se rapprochant .plus du drame, genre moins national à mon avis que notre belle comédie en 5 actes et en vers... Je crains que le 3® acte ne ressemble trop à la Chaussée ^. » Il s'inquiète aussi de savoir si c'est là une comédie «de caractères» ou « de situation. » Et il finit par se décider à faire de Selmours, ou Vhomme qui les veut tous contenter, « une comédie dans le genre mixte, en 5 actes et en prose. » Mais il a bientôt de nouveaux remords : « Je crois que cette pièce gagnerait beaucoup à être versifiée ^. »

L'unité de lieu l'inquiète ^ ; elle le gcne aussi, car elle l'oblige à modifier un peu le récit de Florian.

1. Dans ce volume de Florian, il avait pu lire « Claudine, nouvelle savoyarde » ; €t c'est dans une adaptation de Claudine que M"^ Cubly, ses amours, triomphait au théâtre de Grenoble. Tout le volume lui en était-il devenu sacré ? Peut-être, ne pouvant plus mettre Claudine sur la scène, voulut-il du moins faire de Seiinours une comédie. Ainsi l'amour expliquerait en quelque façon ce premier essai.

lî. Dans les manuscrits qui nous restent, nous en avons trois. (R 589G, t. XXV.)

Cette méthode, qui n'est peut-être pas celle du génie, fut toujours suivie par Beyle ; aussi trouve-t-on dans ses manuscrits beaucoup de plans de comédies, mais point d'oeuvres.

3. Et, pour rendre sa comédie plus comique, il inventa deux valets grotesques.

4. 11 traduira eflectivement sa prose en vers, dont il sera mal satisfait. Cependant il les relit en Italie, et les trouve alors « moins mauvais ». (Jour. d'It., 6.) A en juger par la seule page qui nous en reste, c'était là une grande indulgence.

5. Suivant le principe de M. Dubois-Fontanelle, il variait le lieu de la scène, mais sans sortir de la même ville. « Je ne sais, écrit-il, si cela remplit la règle. Cependant à cette heure on étend l'unité de lieu à toute une ville. » (Cf. Dubois- Fontanelle, Cours de belles-lettres, t. II.)

Ce passage, d'autres encore, me prouveraient que Beyle écrivit Selmours

Quant à l'action de sa comédie, il la trouve fort bonne : le plan de Selmours, écrit-il deux ou trois ans plus tard ^, justifie bien son « espérance » de faire un jour « quelque chose dans la carrière du théâtre ». En vérité, il avait tout simplement suivi la nouvelle de Florian, se contentant de la découper en actes et en scènes.

Au cours de ces travaux préliminaires, il se juge, ou bien il s'encourage. « Cette pièce... est, je crois, assez intéressante jusqu'au 4*^ acte... Le premier acte est trop court... Je crains que Selmours n'intéresse pas des Français ; il est trop sensé. On prendra plus d'intérêt à Roberts parce qu'il est plus dans nos mœurs. Enfin c'est un coup d'essai. » Et ailleurs : « Il faut... rendre cette scène, qui doit être une des plus belles de la pièce, très intéressante... Monologue superbe... Scène très pathétique... Ce 3^ acte doit être un chef-d'œuvre de pathétique... »

Après tant de préparations, Beyle se mit enfin à écrire sa comédie. Mais il s'arrêta au début du 4^ acte. J'ai renoncé à publier les trois actes qui nous en restent : car, je dois l'avouer, Beyle débute dans la littérature par un plagiat. Il copie sa première œuvre comme il en copiera tant d'autres. Cette pratique lui était assurément naturelle. Il ne lui suffit pas d'emprunter l'action et les personnages, mais, quand il arrive à ces scènes qui devaient être « superbes », et des « chefs-d'œuvre de pathétique », il se contente de reproduire, mot pour mot. le texte de Florian -.

Dirai-je après cela que cette ébauche enfantine a quelques qualités ? Si l'on compare cet essai aux fades et niaises comédies qui, à la fin du xviii^ siècle comme au début du xix^, faisaient la gloire des auteurs et la joie du public, on ne trouvera point beaucoup plus médiocre

quand il était sous l'influence de Dubois-Fontanelle. Ce ne peut donc être avant 1798 (Beyle suit son cours en l'an Vl>, et ce ne peut être après, puisqu'en 1799 Beyle ne fait plus que des mathématiques. Enfin c'est aussi en 1798 que M"^Cubly, en jouant Claudine, a pu lui suggérer l'idée de tirer une pièce de Florian. Trois raisons pour une nous ramènent donc à la même date.

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