H. Br., I
2. Sur Dupuy de Bordes, voir Chuquet, Slendhal-Beyle, 22, et surtout Jeunesse de Napoléon, I, 340 et 477. C'était alors un homme de cinquante ans (né en 1746, mort en 1815).
3. Il ne le laissait point oublier. Le 1"' frimaire an VII, à la cérémonie qui marqua l'ouverture des cours, Dupuy de Bordes fit une harangue : « ... pour dernière preuve de la supériorité des méthodes nouvelles, il a cité le héros de l'Italie lui-même, à qui il a donné des leçons. En parlant de Bonaparte, il a éveillé dans tous les cœurs les sentiments d'admiration que son nom seul inspire ; et lorsqu'il a fait des vœux pour la prospérité de ses projets, la salle a retenti d'applauQ;ssements unanimes. » iClairvoyanl du 4 frimaire an VII.)
4. //. Br., I, 239. Cf. 249 : « M. Dupuy... n'avait pas l'ombre de logique dans la tète. Il parlait noblement et avec grâce, et il avait une figure imposante et des manières fort polies. »
Le caractère de Dupuy de Bordes, et ses rapports avec Beyle, apparaissent bien dans une curieuse correspondance qu'ils échangèrent quelques années plus tard. Beyle s'y montre, plus qu'on ne le pourrait croire, plein de respect, de reconnaissance, et même de dévouement pour son ancien maître. Et celui-ci est un curieux mélange de vanité, d'emphase paterne, de sensiblerie et de platitude.
Le 26 décembre 1805, Dupuy de Bordes écrivait à Beyle une longue lettre de six pages :
« Monsieur,
" J'ai pu vous distinguer parmi mes nombreux élèves, et quoique les circonstances vous aient éloigné de moi, j'ai toujours conservé pour vous et l'estime que vous méritez et l'attachement que je n'ai jamais cessé d'avoir pour mes disciples.
Je viens réclamer aujourd'hui vos conseils et surtout le secret sur un objet qui peut avoir pour moi les suites les plus heureuses...
L'attachement, j'ose dire l'estime que l'empereur a conservé pour moi devait me conduire et m'aurait conduit en effet à des résultats avantageux..., mais il fallait être auprès de lui... pour lui rappeler un de ses anciens professeurs...
Etant consul son intention était de me nommer au corps législatif : des
Mais la médiocrité du professeur ne nuisait en rien à la passion de Beyle pour l'objet de son enseignement ^ : « J'aimais d'autant plus les mathématiques que je mépri-
intrigants me supplantèrent : il désirait encore que j'occupasse une première place dans l'enseignement public : on lui dit... que je l'avais refusé... »
Et il raconte à son ancien élève qu'il vit l'empereur à Lyon. Il le met ensuite au courant de ses affaires de famille, de sa fortune, et de ses projets :
« Vous savez... qu'on m'accorde assez généralement un talent tout particulier pour captiver l'enfance... Il est certain qu'il n'est encore sorti d'auprès de moi que des jeunes gens qui sont ou qui seront bons amis, bons pères et bons citoyens. » Et il veut profiter de ce « talent tout particulier » pour fonder en France une sorte d'école militaire privée, destinée aux étrangers riches. Beyle, alors dans le commerce à Marseille, pourra facilement faire parvenir en Louisiane le programme de cette école (un programme jadis présenté à Catherine de Russie !), car Dupuy de Bordes compte sur l'Amérique pour lui envoyer des élèves productifs. Il conclut enfin :
« J'attends de votre ancien attachement pour moi une réponse à laquelle je n'hésiterai pas de me conformer. Je vous réitère la demande du secret le plus absolu, et vous prie de brûler ma lettre. »
Beyle lui répondit, en lui conseillant, semble-t-il, d'adresser une supplique à l'empereur. Dupuy de Bordes, le 19 janvier 1806, le remercie avec effusion :
« J'ai reçu, mon vieux et bien bon ami, avec reconnaissance la réponse que vous avez bien voulu me faire ». Et il comble Beyle de tendresses et de confidences. Il lui parle d'un sien ami : « C'est une âme chaude comme la vôtre ; il aime à rendre service comme vous. » Il lui expose ses méthodes : « Je veux former l'entendement par des raisonnements justes... C'est toujours Condillac à la main que je conduis mes élèves *. » Il lui demande de recommander son pensionnat aux riches Marseillais. Et il termine : « Avouez, mon digne et jeune ami, que je compte bien sur vos bontés pour votre vieux professeur. J'ai été attendri jusqu'aux larmes du désir que vous aviez de me mettre à même d'exécuter le voyage de Paris ; cet aveu de votre part m'a pénétré, j'en conserverai toute ma vie la plus vive reconnaissance. — Je compte tellement sur vous, mon bon et jeune ami, j'ai une telle confiance dans vos déterminations et vos conseils que j'embrasserai toujours avec certitude de réussir le parti que vous me proposerez. » (Bibl. de Grenoble, R 302.)
Le professeur Dupuy de Bordes faisait, comme son élève, beaucoup de fautes d'orthographe.
1. Beyle ne fut apparemment point le seul à mépriser les leçons de M. Dupuy. Au début de la première année, plus de cent élèves s'étaient présentés pour suivre son cours. Mais beaucoup désertèrent bientôt. (Tableau de distribution des prix pour l'an V, Arch. de l'Isère, L 378.)
Les spécialistes seront peut-être curieux de connaître le programme des mathématiques enseignées à l'Ecole centrale de Grenoble, et peut-être surpris de voir qu'il n'y fallait que deux ans pour mener, des premiers éléments, un élève à l'Ecole Polytechnique. Le cours complot comprenait : « L'arithmétique, la géométrie, l'algèbre, l'application de l'algèbre à la géométrie, le calcul des remblais et déblais, le nivellement et l'art de lever les plans, en faisant succéder la pratique à la théorie, par des opérations sur le
* Cf. H. Br., I, 239 : " Cet homme si vide disait cependant une grande parole : « Mon enfant, étudie la Logiijuc de Condillac, c'est la base de tout. »
BEYLE A L ECOLE CENTRALE
sais davantage... [mon maître M.] Dupuy ^. » Pour le remplacer, il trouva d'abord un livre : « J'achetai ou je reçus en prix les œuvres de Vabbé Marie... Je lus ce volume avec l'avidité d'un roman. J'y trouvai les vérités exposées en d'autres termes,... mais du reste rien de nouveau ^. » Enfin il découvrit un homme ^.
Cet homme est l'un de ceux que Beyle a le plus admirés et le plus aimés : singulière preuve de sa passion exaltée pour les sciences *. L'ironique Beyle fut toujours plus porté que personne à l'enthousiasme, comme il convient à une âme naïve et forte. Ainsi l'avons-nous vu chérir dévotement le valet de chambre Lambert. Le géomètre Gros va lui inspirer une vénération, mieux méritée sans doute et plus intellectuelle, mais aussi attendrie.
« Dans mon adoration pour les mathématiques, j'entendais parler depuis quelque temps d'un jeune homme,
terrain pendant la belle saison ; les sections coniques, les lieux géométriques, la statique, enfin l'exposition du nouveau système métrique. » [Programmes des cours de l'Ecole centrale du déparlement de l'Isère, pendant l'an VI..., Arch. de Grenoble, LL 223.)
Les classes de mathématiques avaient lieu tous les jours, de huit heures à dix heures.